Lettre de citoyennes Françaises Musulmanes à Monsieur le Président de la République

LETTRE DE CITOYENNES FRANçAISES MUSULMANES A MONSIEUR LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE Monsieur le Président,

dimanche 18 janvier 2004

LETTRE DE CITOYENNES FRANçAISES MUSULMANES

A MONSIEUR LE PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE

Monsieur le Président,

 

 Dans votre discours du 17 décembre dernier, vous vous prononciez, au nom de la laïcité, en faveur d’une loi qui interdirait le port à l’école publique de « signes religieux ostensibles », une expression taillée sur mesure, chacun le sait, pour désigner le foulard porté par les musulmanes. Vous vous prononciez aussi pour l’interdiction de ces mêmes signes chez les fonctionnaires, et pour que les chefs d’entreprise aient la possibilité de les interdire dans les emplois privés.

 En tant que citoyennes françaises de confession musulmane, nous sommes profondément préoccupées par cette prise de position, qui aboutira de fait à exclure de la vie sociale et économique toute une catégorie de la population.

 Le port du « foulard islamique » n’est ni une agression, ni une provocation, ni un acte prosélyte, Monsieur le président. Il n’a pas non plus de signification politique. C’est un élément de la pratique religieuse de la femme musulmane : sur la base d’une conception de la pudeur qui diffère certes de la conception majoritaire en France de nos jours, mais qui n’en n’est pas moins légitime. Une femme musulmane, à partir de la puberté, doit couvrir son corps et ses cheveux devant les hommes étrangers. Il s’agit là d’une prescription religieuse, qu’un certains nombre de musulmanes françaises ou vivant en France ont choisi de respecter pour vivre en pleine harmonie avec leur foi. Le « foulard islamique »n’est pas un affichage de la religion, un signe religieux fait pour être vu et qui pourrait être mis et ôté à volonté. Il n’est pas imposé par les hommes et ne vise pas à les satisfaire. Il relève plutôt d’un rapport de la femme à son propre corps : c’est un choix vestimentaire personnel fondé sur des références religieuses.

 Interdire le port du foulard, dans les écoles ou ailleurs, c’est obliger une jeune fille ou une femme à découvrir des parties de son corps qu’elle voudrait cacher : il y a là une atteinte à l’intimité de ces femmes, atteinte d’autant plus inacceptable qu’elle est basée sur un chantage à l’éducation ou au travail.

 Vous rappeliez dans votre discours, monsieur le Président, que la laïcité n’est pas négociable. Certes. Permettez-nous de vous rappeler quant à nous qu’en tant que citoyennes françaises, nous adhérons pleinement aux principes fondateurs de la République, que personne ne saurait remettre en cause. Toutefois, il n’y a pas incompatibilité entre ces principes et notre pratique religieuse, bien au contraire. Le Conseil d’Etat a déjà reconnu, depuis 1989, que le port du foulard islamique n’est pas en soi contraire aux principes de la laïcité de l’enseignement. En effet, ce sont les institutions qui doivent être laïques. Les citoyens, eux, sont libres de vivre leur religion, par le culte et par les pratiques, en privé comme en public. Cette liberté est garantie par la Déclaration des Droits de l’Homme, la Constitution française et les conventions internationales signées par la France. En ce qui nous concerne, ces principes qui honorent la France ne peuvent que nous protéger. Nous ne comprenons pas comment, au nom de la neutralité de l’Etat, on pourrait refuser à des jeunes filles le droit à l’éducation que l’Etat a le devoir de leur fournir.

 Au cours du débat qui a eu lieu ces derniers temps sur le port du foulard, on a parfois avancé l’argument selon lequel il conviendrait de protéger des jeunes filles qui seraient contraintes de porter le foulard ; situation qui justifierait, parait-il, de contraindre tout le monde de s’abstenir à porter des « signes religieux ». Il faut bien comprendre toutefois que, dans leur immense majorité, les jeunes filles qui fréquentent l’école française portent le foulard par leur propre décision. S’il se présente des situations exceptionnelles où des jeunes filles portent le foulard sous la pression de leur famille (hypothèse assez invraisemblable car elles s’empresseraient de toute manière de l’ôter en dehors du milieu familial), il appartient aux institutions de veiller à ce que de telles pressions n’aient pas lieu. Mais il serait absurde, pour préserver la liberté des jeunes filles qui ne souhaitent pas porter le foulard, de priver de leur liberté celles qui tiennent à le porter par conviction religieuse. La liberté non plus ne se négocie pas.

 On ne saurait arguer non plus que ces jeunes filles sont trop jeunes pour choisir librement la manière dont elles veulent pratiquer leur religion. Une collégienne ou une lycéenne peut avoir accès à la pilule, sans que personne dans le milieu scolaire n’y trouve à redire. Reconnaît-on donc à une adolescente la liberté de disposer de son corps pour avoir des relations sexuelles, mais pas la liberté de disposer de ce même corps en couvrant ce qu’elle ne souhaite pas montrer ?

 Qu’y a-t-il donc dans le port du foulard de si dérangeant, qu’il faille en protéger le sanctuaire de l’école ? Il semble malheureusement que tout ce débat autour du foulard soit le signe d’un refus d’admettre que la France du XXIéme siècle puisse se composer d’individus aux origines diverses, aux références religieuses, philosophiques et culturelles plurielles, qui tous ensemble se reconnaissent dans les grands principes de la République et s’unissent pour former la nation. Au lieu de ce bel idéal, on voudrait imposer, à travers l’interdiction des signes religieux, une norme vestimentaire, et par là, une forme de pensée unique. Il faudrait, pour « faire partie » de l’école de la République, pour devenir un futur citoyen, s’abstenir de diverger de normes imposées d’en haut. Au lieu d’appendre à nos enfants à vivre ensemble, à accepter leurs différences tout en reconnaissant ce qui les rassemble, on voudrait gommer les différences religieuses à l’entrée de l’école, ce qui ferait passer le message implicite que pour être accepté il est interdit d’être différent : l’autre n’est admis que s’il renonce à être autre.

 Plus grave encore, la polémique déclenchée autour du port du foulard a déjà dépassé le cadre de l’école. Le débat public, orchestré par les média, autour du port du foulard a eu des conséquences désastreuses : tout un chacun se sent désormais habilité à juger les femmes musulmanes, à remettre en cause leur liberté. Déjà des abus graves apparaissent : ici des mamans portant le foulard se font exclure de la consultation de l’école ; là d’autres se voient refuser d’accompagner leurs enfants en sortie scolaire ; une femme portant un foulard se voit soudain interdire l’accès d’une banque où elle possède un compte. Une brèche a été ouverte dans la liberté.

 Monsieur le Président, nous avons voté pour vous. Nous vous avons fait confiance, en tant que président de tous les Français. Ne nous décevez pas aujourd’hui, en soutenant une loi taillée sur mesure pour exclure une partie de vos concitoyennes musulmanes. Une telle loi d’exclusion irait à l’encontre de la politique d’intégration et de luttes contre les discriminations dont vous vous êtes fait le défenseur. La France en laquelle nous croyons ne peut pas exclure une partie de ses enfants.

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