Le cannibale exemplaire

C’était en juin, à Koléa, en 1972 ou en 1973. L’année scolaire venait de s’achever par une fête bie

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mardi 19 juillet 2005

C’était en juin, à Koléa, en 1972 ou en 1973. L’année scolaire venait de s’achever par une fête bien particulière : des bouteilles de limonade circulaient dans la classe, et chaque élève, sagement assis à son pupitre, buvant au goulot avant de passer le breuvage tiède à son voisin sous l’oeil vigilant d’un instituteur jordanien obèse.

Désoeuvré, je faisais chaque matin le siège de la librairie du centre-ville pour être sûr de faire partie des heureux bénéficiaires du Pif-gadget hebdomadaire. Excédé par tant d’opiniâtreté, le propriétaire des lieux, un certain Driss, m’a jeté un jour à la figure un vieux numéro du « Miroir du cyclisme ». C’était toujours cela de gagné puisque ce sport ne m’était pas indifférent, même si je rêvais plutôt de l’Ajax Amsterdam et de ses génies (désolé : Zidane ne vaut pas Cruyff. Mais ceci est une autre histoire...).

Fausto Coppi et Gino Bartali sont les premiers champions cyclistes dont j’ai entendu parler à la table familiale. Il faut se souvenir que la génération de nos pères a vécu dans le culte de ces coureurs italiens, dont chaque victoire, surtout contre des concurrents français (Bobet, Robic...), était une fête, voire une jubilation pour les « indigènes » de l’Algérie française.

Et puis, dans les années 1970, le tour d’Algérie existait encore et j’ai toujours en tête quelques noms, dont celui des frères Hamza (Madjid et Noureddine). Le résumé de l’étape du jour était alors diffusé par la télévision après le journal télévisé de vingt heures et le bulletin météo, dont le jingle reprenait un morceau de Carlos Santana. J’aimerais d’ailleurs comprendre pourquoi la télévision algérienne n’a jamais diffusé le tour de France. Etait-ce à cause du mot « France » ? C’est fort possible.

Il ne faut pas oublier non plus que nous étions à l’époque membre de la grande famille socialiste et que seules les épreuves d’« amateurs » avaient droit de cité, à commencer par la Course de la paix qui reliait le plus souvent la Pologne à la Tchécoslovaquie...

Ce numéro du « Miroir » ne m’a pas simplement fait découvrir le monde du cyclisme professionnel. Il m’a surtout marqué par l’un de ses articles où il était question du tour de France 1969 et d’une chevauchée fantastique, devenue légendaire, d’Eddy Merckx entre Luchon et la ville nouvelle de Mourenx. Au départ de cette étape de montagne pyrénéenne (quatre cols étaient au programme : Peyresourde, Aspin, Tourmalet et Aubisque), le champion belge avait déjà gagné la grande boucle puisqu’au classement général, il comptait huit minutes d’avance sur son suivant immédiat, le Français Pingeon et neuf sur l’Italien Gimondi. Au lieu de gérer son avance, Merckx a, à la surprise générale, attaqué dès le second col. Seul. Gratuitement. Pour se battre contre la montagne, contre lui-même et pour démontrer à la presse qu’il était « un vainqueur valable » et l’obliger à trouver de nouveaux superlatifs pour célébrer ses exploits. A seize kilomètres de l’arrivée, il commença néanmoins à payer le prix de cette folie généreuse. « Son style devient heurté, relata feu le journaliste Pierre Chany. La sueur lui ruisselait de partout. Son oeil était devenu fixe. La fatigue volontaire le faisait descendre provisoirement au niveau du champion commun, mais, dans le même temps, les ‘champions communs’ tombaient eux au niveau du dessous » (1).

A l’arrivée et malgré sa fatigue, Merckx a pourtant remporté l’étape avec huit minutes d’avance sur ses premiers poursuivants. Un coup de force, une victoire totale célébrée par Antoine Blondin, cet écrivain de talent qui publiait ses chroniques du Tour dans le quotidien L’Equipe (2). Pour lui, Merckx fut ce jour-là l’auteur de l’une des « tentatives de domination les plus convaincantes » exercée sur le domaine cycliste (cette année-là, il a gagné le tour avec dix-sept minutes d’avance sur son dauphin). Le panache et une soif d’absolu : voilà ce qu’a été ce coureur et c’est pourquoi les tours de France qui ont suivi sa retraite en 1977 me paraissent bien ternes.

Cette rage de vaincre permanente chez Eddy Merckx, je ne l’ai jamais retrouvée chez les champions qui l’ont suivi. Hinault n’a battu que des vieillards. Indurain nous a ennuyés en n’attaquant jamais et en faisant la différence dans les contre-la-montre. Quant à Amstrong, avec tout le respect que l’on doit à son combat contre le cancer, il n’est intéressé que par le tour. Merckx, surnommé pour cela « le cannibale », courait pour la victoire de février à octobre et arrivait au départ d’une vulgaire kermesse comme s’il disputait la course de sa vie. C’est ce qui fait toute la différence entre lui et ses successeurs.

Le cyclisme est l’un des rares sports à avoir conservé un parfum de vieille France ou même de la France de la IVe République. C’est encore un sport populaire et ses pratiquants à haut niveau sont pour la plupart originaires d’un milieu modeste. Dopage ou pas, il exige une somme incroyable de sacrifices auxquels ne résisteraient pas les plus endurcis des autres sportifs.

Ce qui est par contre étonnant, c’est que ce sport demeure encore fermé aux jeunes beurs. J’ai bien repéré quelques noms chez les cadets mais ils disparaissent vite au fur et à mesure que l’on grimpe les catégories. En France, on trouve des Omar ou des Zina dans presque toutes les disciplines, y compris le golf, mais le cyclisme reste un sport « gaulois ». Pour autant, je ne pense pas qu’il s’agisse de discrimination. Certes, les équipes professionnelles pourraient faire plus d’effort de prospection dans les cités, mais c’est simplement que la tradition s’est rompue puisque des Maghrébins comme l’Algérien Abdelkader Zaaf ont couru le tour durant les années 50. Il faut donc espérer que, quelque part dans le nord de la France, un jeune beur rêve de Paris-Roubaix, du tour des Flandres et, bien entendu, de la grande boucle. En réalisant ses ambitions, il serait le précurseur, quelqu’un qui donnerait envie à d’autres d’enfourcher un vélo au nom de la souffrance, de l’abnégation et de la gloire.

La dernière victoire française dans le tour remonte à il y a vingt ans. Cette traversée du désert risque de durer et on imagine l’impact si un beur venait un jour à y mettre fin...

 

(1) Cité par Jean-Paul Ollivier dans « Merckx, la véridique histoire », Glénat.
(2) Ses chroniques ont été rassemblées dans l’ouvrage « Tour de France », La Table ronde.

Sources :
Le Quotidien d’Oran - Jeudi 07 juillet 2005

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Auteur : Akram Belkaïd

Journaliste et essayiste, auteur notamment  d' "Etre arabe aujourd'hui" aux éditions  Carnets Nord

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