Vendredi 28 November 2014
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Il y a cinquante ans, un crime d’État à Paris

Il y a cinquante ans, un crime d’État à Paris
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17 octobre 1961. En début de soirée, environ 30 000 Algériennes et Algériens, répondant à l’appel du Front de Libération National (FLN), manifestent pacifiquement en banlieue et dans la capitale pour protester contre le couvre-feu raciste imposé par Maurice Papon.

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À l’occasion de la commémoration du cinquantième anniversaire des massacres d’octobre 61, l’Actualité de l’histoire a tenu à revenir sur ce qui fut l’aboutissement d’un long processus de rafles et d’exactions organisées par le préfet de Police Maurice Papon avec l’aval des autorités politiques, mais aussi à donner, longuement, la parole à des survivants de cet événement.

Contexte général

1961, c’est l’année noire pour les « FMA », les « Français Musulmans d’Algérie » résidant en France. Sous la férule du Préfet de police de Paris Maurice Papon, avec l’aval de sa hiérarchie, se multiplient les violences policières, puis les exactions. L’équation est simple : tout Algérien est potentiellement un terroriste. Les terroristes doivent être éliminés. D’avril à octobre 61 les « ratonnades » s’intensifient jusqu’à ce mardi d’octobre....

17 octobre 1961. En début de soirée, environ 30 000 Algériennes et Algériens, répondant à l’appel du Front de Libération National (FLN), manifestent pacifiquement en banlieue et dans la capitale pour protester contre le couvre-feu raciste imposé par Maurice Papon. Depuis le 5 octobre, les autorités françaises interdisent en effet aux seuls « Français musulmans d’Algérie » de « circuler la nuit dans les rues » entre 20h30 et 5h30, d’utiliser des voitures et de paraître en « petits groupes ». À cela s’ajoute la fermeture obligatoire, à partir de 19h30, des « débits de boissons tenus et fréquentés par des FMA. » Au nom de l’urgence liée aux activités du FLN en métropole, notamment, la raison d’État l’emportait sur des principes réputés essentiels et rappelés de façon solennelle par l’article 2 de la Constitution du 4 octobre 1958 ainsi rédigée : « La France […] assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. »

Du droit de circuler librement pour les « indigènes »

Ces atteintes à la libre circulation ne sont pas nouvelles ; elles furent appliquées sous différentes formes pendant des décennies par trois Républiques successives. En ces matières, il se confirme que l’exception et les discriminations demeurèrent longtemps les règles puisque toutes deux furent au fondement de nombreuses dispositions qui ne visaient que les « Arabes » des départements français d’Algérie cependant que la liberté d’aller et de venir, fort rarement accordée, fut l’exception. La singularité de cette situation nous éclaire sur la nature de cette dernière liberté, qui, relativement aux « indigènes », ne fut jamais conçue comme une véritable prérogative, moins encore comme un droit fondamental, mais comme une simple tolérance toujours susceptible d’être restreinte pour des motifs variés.

Ainsi fut fait, de nouveau, après le déclenchement de la guerre, le 1er novembre 1954, qu’on appelait pudiquement des « événements ». Pour venir en métropole, les « FMA » doivent désormais fournir une « autorisation de voyage », délivrée par les autorités coloniales, et une carte d’identité. Quatre ans plus tard, des « mesures de transfèrement » fondées sur « l’ordonnance n° 58-916 du 7 octobre 1958 relative à l’assignation à résidence […] permettent au ministre de l’Intérieur de prendre à l’encontre des FMA des arrêtés les astreignant à résider en Algérie. » Entre le 11 septembre 1961 et le 7 mars 1962, c’est sur ce fondement que 5 887 personnes furent renvoyées dans leur « douar d’origine », selon la formule consacrée, et contraintes d’y rester. Ainsi se précisent les origines des mesures encore plus restrictives décidées par Maurice Papon le 5 octobre 1961, avec le soutien de son autorité de tutelle, le ministre de l’Intérieur Roger Frey, et du gouvernement que dirige alors Michel Debré.

Chasse à l’homme

Dans la nuit du 17 octobre, les forces de police, agissant sous les ordres du préfet Papon, se livrent à une véritable chasse à l’homme : plus de 14 000 manifestants sont arrêtés – presque un sur deux -, frappés souvent et détenus parfois pendant plusieurs jours. En français, n’en déplaise à ceux qui ont longtemps usé ou usent encore d’un langage délicatement euphémisé dès qu’il s’agit d’atténuer les exactions commises par l’État français à cette période, de telles actions portent un nom précis : rafles. Par leur ampleur et les moyens matériels et humains mobilisés pour les mener à bien, ces rafles, soigneusement préparées et qui s’étendent sur plusieurs jours, sont sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Décidées à tout faire pour interdire une démonstration de force des Algériens à Paris et en banlieue, les autorités politiques et policières déploient un imposant dispositif répressif, réquisitionnent plusieurs lieux dont elles savent avoir besoin pour parvenir à leurs fins, sans oublier les bus de la RATP dans lesquels les manifestants sont entassés et battus avant d’être rassemblés dans différents centres de détention de la capitale et de la région parisienne. Cela rappelle quelques souvenirs…

« Pour un coup reçu, nous en porterons dix »

Sans précédent aussi, le nombre de personnes assassinées à Paris au cours de ces journées d’octobre puisque les forces de l’ordre commettent un véritable massacre ; au vrai le plus important de l’après-guerre perpétré à l’encontre de civils puisque le nombre de victimes s’élève à plusieurs centaines, selon Jean-Luc Einaudi à qui l’on doit d’avoir exhumé des archives les faits dans un livre qui fait date, La Bataille de Paris, 17 octobre 61 (Seuil). Aucune, par contre, du côté des forces de l’ordre qui n’essuient pas un seul coup de feu contrairement aux rumeurs forgées et colportées par la police pour justifier les exécutions sommaires au moment où elles se déroulent. Des Algériens sont tués par balles, d’autres froidement assassinés dans la cour de la préfecture de police de Paris, certains jetés vivants dans la Seine ou encore frappés à mort après leur arrestation et leur transfert au palais des Sports, au parc des Expositions et au stade Coubertin devenus, pour l’occasion, autant de lieux de détention. Là, dans des conditions effroyables, des milliers de « FMA » sont parqués, battus, longtemps laissés sans nourriture et sans soin au milieu de leurs excréments. Quoi qu’ils fassent, les policiers se savent couverts par le préfet qui, peu de temps auparavant, leur avait tenu ce langage : « Pour un coup reçu, nous en porterons dix. »


Des méthodes éprouvées pendant la guerre d’Algérie

De telles méthodes ne sont pas inédites. Elles relèvent d’une terreur d’État appliquée depuis longtemps en Algérie, réactivée à la suite du déclenchement de la guerre le 1er novembre 1954 puis importée en métropole où la torture, les arrestations arbitraires, les disparitions forcées et les exécutions sommaires sont monnaie courante. En ces matières, les deux ouvrages de Paulette Péju, Les Harkis à Paris et Ratonnades à Paris (La Découverte) apportent des témoignages circonstanciés et des preuves nombreuses et concordantes. Tous révèlent ceci : ce qui a été perpétré dans la capitale ressortit à un plan concerté, organisé et mis en œuvre par les plus hautes autorités politiques et policières de la Vème République. On découvre ainsi que des hôtels, des cafés et des restaurants de Paris furent transformés en centres, plus ou moins clandestins, de séquestration et de torture, comme ce Q.G. des harkis, rue de la Goutte-d’Or.

Des balles contre des slogans

De plus, dans une note du 5 septembre 1961, adressée au Directeur du service de coordination des affaires algériennes et au Directeur général de la police municipale de Paris, Maurice Papon donne les instructions suivantes : « Les membres des groupes de choc [du FLN] surpris en flagrant crime devront être abattus sur place par les forces de l’ordre. » En ces circonstances, donc, pas de prisonniers. Il s’agit là d’une violation manifeste et grave des règles élémentaires applicables aux ennemis engagés dans un conflit conventionnel. Pour de nombreux responsables politiques et fonctionnaires de police, l’Algérien, c’est donc « le raton », « le bicot », « le fel », celui qui peut être arrêté, torturé et exécuté sommairement sans que cela soit perçu comme un crime, même lorsqu’il manifeste pacifiquement.


Le 17 octobre, non pas une bavure, mais un massacre planifié

Contrairement à des représentations tenaces et convenues, la guerre d’Algérie n’est pas menée seulement sur le territoire de cette colonie. Elle se déroule aussi en métropole où les autorités policières, avec l’aval du pouvoir politique, ont recours à des pratiques couramment mises en œuvre outre-Méditerranée. Cette continuité des pratiques est parfois servie par la continuité des hommes en poste, ceci permettant de mieux comprendre cela. Avant d’être nommé préfet de police dans la capitale, Maurice Papon avait été, à partir de mai 1956, inspecteur général de l’administration en mission extraordinaire à Constantine. Sa mission : appliquer la politique des « pouvoirs spéciaux. » Lorsqu’il revient en France deux ans plus tard, pour exercer les responsabilités que l’on sait et combattre le FLN dans la région parisienne, il s’appuie sur des militaires qui, rompus à la guerre contre-révolutionnaire, ont été ses collaborateurs en Algérie. Ce contexte et ces quelques éléments permettent de comprendre que les massacres d’octobre 1961 ne sont pas une « bavure » imputable à une minorité de policiers dont les débordements seraient uniquement liés aux circonstances et aux passions de l’époque. À raisonner de la sorte, on occulte ceci : le régime imposé aux « Français musulmans d’Algérie » présents en métropole n’est pas celui la République mais celui d’un état de guerre et de police qui n’est plus assujetti à aucune autre règle que celle de la terreur mise en œuvre pour réduire ceux qui sont identifiés comme des « rebelles » et des « terroristes. »

Pour une reconnaissance du 17 comme crime contre l’humanité

Grâce aux nombreux travaux réalisés depuis plusieurs années par des chercheurs et des historiens français et étrangers, ces massacres sont aujourd’hui connus. Ils doivent être maintenus reconnus par les plus hautes autorités de ce pays, et par les femmes et les hommes qui affirment incarner une possible alternance à la politique de l’étouffoir. Responsable et coupable, l’État doit en effet réparation à celles et ceux qui ont été assassinés, et à leurs descendants.

Cela passe, entre autres, par la reconnaissance qu’un crime contre l’humanité a bien été perpétré en ces journées d’octobre 1961, puisque le Nouveau Code pénal prévoit, au chapitre II, art. 212-1, que sont considérés comme des crimes contre l’humanité « la déportation, la réduction en esclavage ou la pratique massive et systématique d’exécutions sommaires, d’enlèvement de personnes suivies de leur disparition, torture ou actes inhumains, inspirées par des motifs politiques, philosophiques, raciaux ou religieux et organisées en exécution d’un plan concerté à l’encontre d’une population civile. » En raison de leur gravité, ces crimes sont donc imprescriptibles.

Olivier Le Cour Grandmaison

L’auteur a publié notamment : Le 17 octobre 1961, un crime d’État à Paris (La Dispute, 2001. Ouvrage collectif sous sa direction) ; Coloniser Exterminer (Fayard, 2005) ; La République impériale (Fayard, 2009) ; De l’indigénat (La Découverte/Zones, 2010).

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