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Témoignages de survivants

Nombreux, à présent, les commentaires sur les massacres d’octobre 61, plus rares les témoignages dont beaucoup ont été collectés par Jean-Luc Einaudi dans l’ouvrage déjà cité. En voici trois, inédits, recueillis par Jamel Rebbani.

Nom de code : « Pigalle »[1]

« Je posais des voies de chemin de fer à la SNCF. J’avais 31 ans le 17 octobre 61. En dehors du travail, je collectais des fonds dans l’Est parisien pour le compte du FLN, qui transitaient ensuite vers l’Algérie par la Suisse, pour soutenir ceux qui rejoignaient le maquis. J’avais un petit rôle. Je ne faisais pas ça à temps plein. On s’appelait toujours par nos noms de code dans le réseau, jamais de véritable identité. Mon frère faisait de la boxe dans le IXe. On le surnommait « Pigalle » et moi, son frère, le « p’tit Pigalle ». Quand il est mort, on m’a donné son surnom.

Une manifestation pacifique

Avant le 17 octobre, on avait fait plusieurs manifestations à l’Opéra pour réclamer l’indépendance de l’Algérie. Puis le FLN a décidé d’organiser une manifestation pacifique contre le couvre-feu de Papon. On a reçu des ordres très précis et très stricts de nos supérieurs. On les a donnés aux participants. Les hommes étaient obligés de venir, mais interdiction de porter des armes sous peine de mort. Les femmes sont venues aussi, et même les enfants de 10, 11, 12 ans.

Le 17, je suis parti tranquillement travailler comme d’habitude. On avait rendez-vous à la gare de Villemomble. Ceux comme moi qui avaient des responsabilités ont fouillé tout le monde pour vérifier que les ordres étaient respectés. Le train était plein d’Algériens, peut-être dans les 300. Pas un seul ne portait même un tout petit canif.

On est arrivés à gare de l’Est. Après c’était impossible de compter tous les manifestants. La gare était remplie d’Algériens. On était tendus mais calmes. On a commencé à descendre le boulevard Magenta en criant : « Vive l’Algérie ! Vive l’indépendance ! » Au milieu du boulevard, j’ai senti que les CRS étaient prêts à charger mais nous on ne voulait pas reculer. Certains avaient peur parmi nous. Moi ça allait parce que j’étais engagé pour l’indépendance de l’Algérie et je savais à quoi je m’attendais. Je savais que ça pouvait tourner au massacre mais je l’acceptais pour qu’on reconnaisse nos droits.

Une charge sans pitié

Les CRS ont chargé et ils ont commencé à nous tabasser en hurlant. Ils donnaient des coups de crosse très violents dans le visage et les côtes. On se faisait arroser de coups comme la fois où les policiers nous avaient arrosés d’eau en plein hiver, quand j’avais été fait prisonnier dans le camp de triage de Vincennes, celui qu’avaient construit les Allemands pour les Juifs. Alors nous on était bien obligés de se défendre, mais qu’est-ce qu’on peut faire avec des mains nues contre des matraques et des fusils ? On donne deux ou trois coups pour se défendre et après on mets les mains sur la tête et on attend que ça passe. Tout a été très vite et en même temps c’était long. Moi j’ai eu la chance de pouvoir échapper aux policiers qui me coursaient, parce qu’ils s’arrêtaient sur ceux qui allaient le moins vite.

J’ai vu deux hommes tomber à côté de moi. Ils avaient pris des coups de pistolet. Il y en avait pleins partout avec du sang sur le pavé. Quelques Français étaient présents dans la manifestation. Pas beaucoup mais quelques-uns. Dans ces cas-là c’est chacun pour soi et Dieu pour tous. On a essayé de se sauver comme on pouvait. On était quelques-uns, on a couru le plus vite possible vers gare de l’Est en évitant des petits groupes de flics. J’ai repris le train. Quand je suis rentré chez moi, je me suis couché encore tout habillé. »

Ali. Cimetière des chiens

Ils ne savaient pas nager

« C’est grâce au curé de Saint-Jean, à Gennevilliers, que j’ai échappé à de nombreuses rafles. Il m’a caché pendant trois ans dans les sous-sols du presbytère en dehors de ses heures de travail.

Je n’étais pas revenu sous le pont de Clichy, au cimetière des chiens, depuis le 18 octobre 61. Il n’y avait pas de voie express comme aujourd’hui. C’était un immense terrain vague où les hommes jouaient aux boules. J’étais venu pour draguer les berges de Seine avec un ami à la recherche de compagnons jetés à la Seine. À l’époque, les flics jetaient les Algériens à la Seine car en général, ils ne savaient pas nager. La plage leur était interdite en Algérie. J’ai téléphoné à des copains pour nous aider à transporter quatre pauvres gars qu’on a trouvés. On a fait gaffe mais, ce jour-là, on était assez tranquilles, peut-être parce que les flics ne pensaient pas qu’on bougerait après les événements de la veille.

Les flics n’avaient pas pris le temps de « finir le boulot »

On était très bien habillés, en costume cravate et souliers vernis, pour éviter les contrôles de police et les rafles. Les quatre Algériens récupérés étaient tous assommés à cause de la chute du pont et des coups : ils avaient pleins de bleus sur le visage, les avant-bras. En fait, ils avaient été raflés tous en même temps la veille à la sortie du travail, bien avant de rejoindre la manifestation organisée par le FLN, ce qui prouve que la police de Papon s’était bien organisée et avait prémédité la « chasse au bicot », ou la « casse au melon. » C’est comme ça qu’ils disaient… Je ne comprends pas qu’ils ne se soient pas noyés ni comment ils ont atterris au même endroit. C’était juste à côté de l’écluse. Je reconnais l’endroit. Je l’ai mémorisé grâce au canal qu’on voit de l’autre côté.

On les a traînés sur le bord. Après, on a vérifié qu’ils étaient vivants. Par chance, ils respiraient tous les quatre. L’un d’eux nous a expliqué que les flics étaient très pressés et qu’ils n’avaient pas pris le temps de finir le boulot. On a remonté un bout du boulevard Voltaire. On a caché deux gars dans le sous-sol du restaurant qui s’appelle encore aujourd’hui L’Espoir, sauf que dans le temps c’était un café tenu par un Marocain.

Place de l’Étoile

J’ai participé à la manif du 17 à la Place de l’Étoile, que j’ai rejointe après un parcours compliqué pour éviter la gare Saint Lazare remplie de policiers. On devait être au moins 2 ou 3000. Les CRS chargeaient par vague et remplissaient les camions de la RATP garés dans l’Avenue de Friedland pour les débarquer au stade Coubertin. Les Algériens qui se faisaient avoir passaient d’abord au milieu d’un couloir de flics qui portaient des barres de fer à la place de leur « bidule », le long bâton avec lequel ils nous frappaient habituellement. Les gars se faisaient cogner avant de monter dans les cars. Ils n’étaient pas réquisitionnés, mais prêtés par la RATP. Elle mériterait un procès. C’était vraiment le chat et la souris sur la place. Quand les flics se déplaçaient, on faisait pareil et on se cachait où on pouvait. J’ai réussi à me sauver et à rentrer chez moi sans problème, grâce à ma carte militaire que j’avais toujours sur moi et qui m’avait sauvé lors d’un contrôle la veille, le 16, puisqu’il y avait eu une manif, mais pour l’indépendance celle-là.

La France, c’est notre pays

Malgré tout ça, je suis resté en France. On a beau faire, la France, c’est notre pays aussi. Les Algériens, en général, ils aiment beaucoup les Français, alors que l’inverse n’est pas vrai. Ma femme est née en France en 51. Elle a 55 ans aujourd’hui. Pour avoir la nationalité, c’est très compliqué et ça n’est pas automatique, même après 50 ans passés dans notre pays en France. En 61, nous étions des sous hommes. Aujourd’hui nous sommes des sous citoyens. »

Areski. Les camps de prisonniers à la française

Un coup de chance

« Le 17 octobre, la police française a fait une descente au 10 rue Xavier Privat dans le quartier latin, où je logeais depuis plusieurs années avec une quarantaine d’Algériens. C’était un hôtel minable. Le soir de la rafle, je revenais de Corse. Je travaillais comme cuisinier au club Méditerranée. Avec mes camarades de chambre, on a compris que le quartier était bouclé quand il y a eu des bruits de porte répétés dans l’hôtel. Ça arrivait souvent. Un policier français est entré. Il a vu des documents du Club Méd étalés sur la table. Il m’a dit : « tu fais partie du club ? » « Oui, je suis cuisinier. ». « Nom d’un chien. Moi aussi je fais partie du club. Qu’est-ce que je peux faire pour toi maintenant ? » Il s’est assis sur mon lit, m’a regardé et m’a dit : « Écoute-moi bien. Mon chef va passer derrière. Si t’as un papier qui gêne, tu le déchires et tu le jettes. Ne laisse rien de nuisible pour toi. Si t’as de l’argent, tu le caches parce que lorsqu’on va vous amener au poste, on va vous mettre en slip et on va tout vous voler. Tu gardes que ta carte d’identité dans ton portefeuille et tu le mets bien en l’air quand on te demande. Et puis surtout tu t’habilles très chaud, ça peut durer longtemps. »

Des cages du Panthéon au camp de Mourmelon

Dix minutes plus tard le chef est passé. La police nous a embarqués au poste de police du Panthéon dans les paniers à salades. On était quarante cinq. Ils nous ont mis dans une cage de trois mètres sur quatre. Comme on était trop, on a été obligés de se tenir debout sur un pied pour faire de la place. Puis on a attendu là pendant quarante huit heures, sans manger et sans boire. Ils nous ont emmenés dans une salle des fêtes rue Japy, à Jaurès et ensuite à Vincennes, au centre de tri où il devait y avoir dans les quatre ou cinq cents personnes. On est restés pendant quinze jours. Certains ont été relâchés et les autres ont été mis au dépôt de la Villette, une sorte de hangar en tôle. On dormait par terre sur des cartons ou sur le ciment. Pour se tenir chaud avec les copains, on avait pris l’habitude de dormir dos à dos. À part ça, on n’était pas vraiment mal traités. Nous, on n’a pas reçu de coups en tous cas, mais des fois les CRS qui nous gardaient nous envoyaient un coup de jet d’eau, comme ça, gratuitement. Sinon, on n’avait rien à faire, rien pour se distraire, sauf qu’on pouvait parfois discuter avec les CRS qui étaient plus gentils, ou des inspecteurs de la DST qui venaient aussi nous garder. Il y avait un que je connaissais, et qui buvait le coup avec les clochards rue de Lappe. Je lui ai dit : « j’ai six enfants à nourrir en Algérie. Vous faites crever les gens de faim là-bas, et vous faites enrager ceux qui sont ici. » J’ai attendu là jusque vers Noël. Manque de chance, ça ne s’est pas arrêté là. J’ai reçu un numéro de prisonnier, j’ai été transféré à Mourmelon pendant dix mois, avec mille autres Algériens et ensuite dans une vieille caserne de cavalerie dans le Larzac. Ces camps étaient très bien gardés, avec des miradors, sur le modèle des camps de concentration. Là, on était environ trois ou quatre mille. À Mourmelon et dans le Larzac, on s’organisait comme si on était des prisonniers, mais on n’avait pas d’uniforme de détenu et nous étions bien traités. Même les CRS qui nous gardaient n’entraient pas dans les chambrées sans autorisation. Ils avaient peur parce qu’on était nombreux. Du coup, on était comme des rois, si on peut dire.

En fait, dans ces camps, la police française essayait de nous faire signer des documents comme quoi on appartenait corps et âme au FLN. Moi j’ai jamais signé. J’avais trop peur de prendre une balle perdue. D’autres prisonniers étaient renvoyés en Algérie. Puis j’ai été relâché le 12 décembre 59, sans avoir pu soutenir financièrement ma famille en Algérie pendant tout ce temps-là.

Faits comme des rats

Comme beaucoup d’Algériens j’ai participé à la manifestation pacifique organisée le 17 octobre. Le FLN voulait dénoncer le couvre-feu de Papon, mais je pense aussi qu’ils voulaient prouver que le peuple était derrière le FLN et réclamait l’indépendance parce qu’il devait y avoir quelques temps après une rencontre à l’ONU. Le FLN comptait faire connaître au monde entier les souffrances du peuple algérien. Ce qui était le cas de la grande majorité d’entre nous. J’ai rejoint un groupe vers Opéra. On devait passer par les Grands boulevards jusqu’à Madeleine, puis Concorde, et les Champs-Élysées jusqu’à la place de l’Étoile, notre lieu de ralliement. Le groupe a commencé à grossir d’un coup, vers les 21 heures. J’étais en tête de cortège. On était des milliers à crier : « Vive l’Algérie ! Vive l’indépendance ! » En plus du bruit des slogans, il faisait noir à cette heure-là en plein mois d’octobre. On n’a pas entendu les premiers claquements des fusils. On savait que la police était là, mais on ne pensait pas qu’ils auraient tiré puisqu’on n’avait pas d’arme et que c’était une marche pacifique. Autour de moi, pas très loin du cinéma Rex, une femme est tombée, un enfant, puis une autre femme et des hommes aussi. Tout le monde a compris d’un coup. Les flics tiraient à vue sur nous. Pourtant, personne parmi nous n’avait d’arme. Nous nous sommes tous dispersés dans un désordre complet pendant que les CRS continuaient à nous canarder. J’ai vu une dizaine de corps à terre. Pendant que je courais, j’ai senti une brûlure au mollet gauche. J’entendais des cris derrière moi : « pas de quartier ! Tirez ! Tirez ! » Je n’ai pas pris la peine de vérifier ce que j’avais à la jambe. Il y avait des gens affolés partout. D’autres qui donnaient des conseils et criaient : « ne prenez pas le métro ! » Évidemment, si on passait par là, on était faits comme des rats. J’ai continué à courir, courir, courir. Tout d’un coup, j’ai pris un violent coup sur le crâne.

200 morts, ou plus ?

Ç’a été le noir complet. Je me suis réveillé dans un hôpital. J’étais bandé au mollet et j’avais un énorme pansement à la tête. Je n’ai même pas eu le temps de demander à l’infirmière où j’étais. Elle m’a dit dès que j’ai ouvert les yeux : « Monsieur ! Sauvez-vous ! Les policiers sont capables de venir vous finir ici ! » Je suis parti et j’ai rejoint ma chambre d’hôtel par les petites rues. Il faisait encore nuit noire. Quand je suis arrivé chez moi, j’ai vu que j’avais pris une balle dans le mollet, et j’ai compris pourquoi j’avais si mal à la tête. J’avais seize points de suture en travers du crâne. Et je ne sais même pas aujourd’hui qui m’a sauvé la vie.

Dans les jours qui ont suivi, j’ai essayé de me renseigner pour voir si des gens avaient disparu. Rien que dans les Algériens que je connaissais, cinq manquaient à l’appel. Alors quand on dit aujourd’hui que le massacre a fait deux cents morts, ça me fait rigoler. Évidemment que c’est beaucoup plus.

Note :

[1] Pour les deux autres témoins, « Ali » et « Areski » sont des prénoms d’emprunt pour garantir, à leur demande, leur anonymat.

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