Du « mouton dans la baignoire » aux moutons dans l’isoloir

Nul d’entre nous n’oserait contester le caractère pluraliste et démocratique du scrutin du 6 mai. Qu’on le veuille ou non, il convient d’admettre que c’est bien une majorité de nos compatriotes (53 % environ) qui a porté Nicolas Sarkozy à la présidence de la République. Le national-sarkozysme qui, ces dernières semaines, a très largement joué sur les peurs, les divisions, les passions et les fantasmes identitaires et sécuritaires, a triomphé dans les urnes, sans que l’on puisse véritablement parler de manipulations ou de fraudes électorales.

Nul d’entre nous n’oserait contester le caractère pluraliste et démocratique du scrutin du 6 mai. Qu’on le veuille ou non, il convient d’admettre que c’est bien une majorité de nos compatriotes (53 % environ) qui a porté Nicolas Sarkozy à la présidence de la République. Le national-sarkozysme qui, ces dernières semaines, a très largement joué sur les peurs, les divisions, les passions et les fantasmes identitaires et sécuritaires, a triomphé dans les urnes, sans que l’on puisse véritablement parler de manipulations ou de fraudes électorales.

Pourtant, si force est d’admettre qu’il n’y a pas eu de bourrage des urnes françaises, à l’instar des scrutins truqués dans certains régimes autoritaires du Sud, l’on a bien assisté, en revanche, à une véritable opération de bourrage des crânes. De ce point de vue, le sarkozysme constitue sans aucun doute un autoritarisme démocratique qui parvient à instrumentaliser habilement tous les ressorts du « pluralisme médiatique » pour imposer ses vues, comme une forme de « propagande consentie ». D’une certaine manière, l’on serait tenté de dire que le « mouton dans la baignoire » (cf. le discours de Toulon du 7/2/2007) a incontestablement contribué à fabriquer des « moutons dans l’isoloir », agitant le spectre du « communautarisme musulman » pour créer un semblant d’unité nationale face à une menace prétendument commune.

Plus de 52 % des Français ont suivi comme des moutons de Panurge Nicolas Sarkozy, non parce que ce dernier répondait à leurs problèmes quotidiens (l’emploi, le chômage, le logement, la vie chère, etc.), mais d’abord parce qu’il incarnait l’image du sauveur face à un « danger imaginaire », qu’il a fabriqué de toute pièce, tel un apprenti sorcier qui pour faire croire à l’efficacité de ses potions magiques, invente la maladie de son patient. En effet, Nicolas Sarkozy a inventé le « mal français », convainquant les électeurs qu’ils étaient gravement atteints de maux divers, tels que l’immigration, l’islam, les banlieues, la repentance… Et, le pire, c’est que les Français ont fini par s’autopersuader qu’ils étaient réellement malades, se jetant aveuglement dans les bras du charlatan électoral.

C’est peut-être là le fait le plus inquiétant pour l’évolution de notre démocratie française : les campagnes électorales laissent libre cours à toutes les sortes de démagogies sécuritaires, identitaires et xénophobes qui ne sont jamais sanctionnées et finissent pas payer sur le plan politique.

Les « puristes » de la morale et des idéaux républicains ont été balayés dans les urnes car précisément ils n’ont pas compris qu’une élection se gagne à coups de petites phrases allusives sur « le mouton dans la baignoire », la polygamie, la délinquance génétiquement programmée, la repentance honteuse, le fléau migratoire, la réhabilitation de l’œuvre coloniale…, autant de thèmes qui relèguent les défenseurs des valeurs démocratiques au bas du classement de l’efficacité propagandiste. La morale de l’histoire électorale française de ces quinze dernières années, c’est précisément qu’il n’y a plus de morale. Avec Nicolas Sarkozy, c’est la capacité à faire triompher dans les urnes l’immoralité politique dans sa plus pure perfection

Mais ne nous trompons pas : si Nicolas Sarkozy développe des relents autoritaires, il est loin pour autant de correspondre à la caricature du général dictateur Tapioca dans les albums de Tintin. Sa conception autoritaire de la démocratie se marie volontiers à une pratique aiguisée du clientélisme d’Etat, qu’il a d’ailleurs largement expérimenté lors de son passage au ministère de l’Intérieur.

Loin de provoquer un conflit ouvert et frontal avec les quartiers populaires, les banlieues ou certaines couches de la population française (celles qu’il dénonce à longueur de discours), il tentera probablement de les acheter en leur distribuant des gratifications symboliques, matérielles, voire pécuniaires, s’il en était besoin. Car, disposant désormais d’un contrôle quasi-total sur l’appareil d’Etat, Nicolas Sarkozy peut espérer enclencher un vaste processus de clientélisation de la société française et, en particulier, des classes populaires et des classes moyennes.

Gageons que d’ici quelques semaines, sinon quelques mois, Nicolas Sarkozy aura su s’entourer de conseillers pro-américains et pro-israéliens en politique étrangère, de « musulmans de service » pour le culte islamique et la gestion des âmes musulmanes ordinaires (un nouveau CFCM encore plus allégeant que le premier et composé majoritairement de béni-oui-oui à la solde du patron), de Beurs et de Beurettes exotiques largement subventionnés pour la gestion des quartiers dits « difficiles », d’intellectuels de cour pour louer les bienfaits de sa politique culturelle, voire de syndicalistes très coopératifs pour légitimer sa « politique sociale » très libérale.

Sur ce plan, il convient de rester lucide : Nicolas Sarkozy va pratiquer un autoritarisme « chirurgical », en essayant de ne pas trop heurter - dans un premier temps du moins - les sensibilités et les susceptibilités des Français. Ne rêvons pas trop : la France ne va pas se soulever massivement contre les projets de Nicolas Sarkozy et dans les premiers mois les clients du « nouveau système » seront certainement plus nombreux que les résistants.

Dans ces conditions et compte tenu du déploiement efficace de ce clientélisme autoritaire dans tous les secteurs de la société française (la sarkozysation lente mais sûre de la République), il paraît utopique et même totalement irresponsable d’attendre le « grand soir » de la révolte anti-Sarkozy. Seul l’établissement d’un rapport de force permanent de type démocratique permettra de résister à l’autoritarisme sarkozyste et de maintenir en vie des espaces de liberté, au sein desquels nous pourrons continuer à agir.

Entre le scénario d’une opposition rangée, attendant patiemment l’heure de l’alternance politique (c’est le syndrome de l’immobilisme calculateur qui guette certaines franges du PS) et une attitude de radicalité contestataire et totalement inefficace sur le plan des mobilisations (la solution nihiliste prônée par certaines composantes de l’extrême gauche), c’est à la construction d’une véritable résistance civique et démocratique à l’Etat sarkozyste qu’il convient de s’atteler urgemment. En espérant, qu’en 2012, « le mouton dans la baignoire » ne se transformera plus en « moutons dans l’isoloir » mais en citoyens éveillés et éclairés qui rejetteront en bloc la démocratie autoritaire, communautaire et sécuritaire tant rêvée par Nicolas Sarkozy.

La rédaction

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Auteur : la rédaction

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