Déjà tout passe mais personne ne se casse

Sarko n’est pas encore passé mais les idées de Le Pen, qui risque fort de se retrouver une nouvelle fois a

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mardi 3 janvier 2006

Mon ami Rachid N., qui n’a pas attendu Jamel Debbouze et Joey Starr pour se battre depuis des années sur tous les fronts afin que les « jeunes des quartiers » s’inscrivent sur les listes électorales, me demande souvent quels sont mes projets. « Vas-tu rester et t’impliquer ? » est la question qu’il me pose à chacune de nos discussions sur l’état de la France.

Jusqu’à présent, je m’en suis toujours sorti avec la même pirouette en lui répondant en riant que je prépare mon installation, loin là-bas, dans les Territoires du Nord-Ouest canadien, bien au-dessus de l’Alberta, là où je suis sûr de ne croiser aucun blédard ni d’entendre le matin à la radio la voix haineuse d’un Alain Finkelkraut, ou les analyses fumeuses d’un Alexandre Adler. Mais depuis quelques semaines, j’ai l’impression que je suis rattrapé par cette plaisanterie et qu’il va bien me falloir regarder la réalité en face.

« Il passe, je me casse » est la déclaration la plus commentée de ces derniers jours. C’est le chanteur et ex-champion de tennis Yannick Noah qui l’aurait prononcée lors d’un entretien accordé à Paris-Match en faisant référence à une éventuelle élection de Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2007. Je dis aurait car, selon le Canard Enchaîné, cette phrase a été coupée avant publication par la direction de l’hebdomadaire people, dont raffolent tant les Algériens (il fut même une époque où les ministres et les membres du bureau politique le recevaient gratuitement). Noah aurait ainsi été censuré, ce qui, au pays de Reporters sans Frontières (RSF), témoigne bien du climat délétère dans lequel baigne actuellement l’Hexagone.

« Il passe, je me casse ». De nombreuses personnes autour de moi reprennent cette phrase avec gravité et détermination. L’entretien accordé par « Sarko » au quotidien Libération en a effrayé plus d’un car il est vrai qu’il constitue un avant-goût de la manière dont ceux qui ne pensent pas comme lui seront traités s’il venait à être élu (1). « Je vais peut-être repartir à Constantine », me dit sans rire la fille d’un pied-noir. « Il passe, on se casse », m’affirment des amis versaillais pourtant peu suspects de sympathie pour la gauche et ses idées.

Donc, s’il passe, ils se cassent. Je demande à voir. S’il est plus que probable que l’avocaillon - c’est ainsi que les chiraquiens le surnomment - passera, il est plus que certain que rares sont ceux qui se casseront. Car en réalité, ses idées passent déjà mais rien ne se passe. Nous vivons en plein état d’urgence - comme en Algérie ou en Egypte - et tout le monde s’en accommode. Bien sûr, j’entends quelques protestations ici et là, mais c’est le plus souvent en début de repas, du côté de La Closerie des Lilas, pour se chauffer un peu et se donner une bonne conscience militante. La réalité, c’est que le peuple de France et ses élites acceptent de vivre actuellement sous une loi liberticide et que cela ne semble guère les gêner. C’est ainsi que commencent les cauchemars. On s’accommode, on se tait ; et un matin, on se réveille enchaîné.

Sarko n’est pas encore passé mais tout passe. Inventaire pêle-mêle : une loi qui glorifie la colonisation et que seuls des historiens courageux contestent réellement. Des lois économiques injustes qui font des chômeurs des fraudeurs potentiels. Un « philosophe » fielleux qui insulte Noirs et Arabes et qui hurle ensuite à la persécution, sans rien perdre de sa situation ni de ses privilèges. Un vice-président de l’Assemblée nationale qui déclare que Clichy-sous-Bois, ville où ont débuté les émeutes de novembre, fait honte à la France, sans être rappelé à l’ordre par ses pairs. Dans cette ambiance néo-pétainiste, on peut tout dire, tout affirmer : ça passe.

Sarko n’est pas encore passé mais les idées de Le Pen, qui risque fort de se retrouver une nouvelle fois au second tour de la présidentielle, se sont déjà imposées ; comme vient de le montrer un sondage publié par le quotidien Le Monde (2). Le racisme n’est plus coupable et les xénophobes ont droit à de l’indulgence. Et si les Arabes et les Noirs réclament plus de considération et de respect, ils sont forcément « communautaristes » et ennemis de la République, voire de la France. Désormais, il leur faut en permanence se justifier et montrer, sans mauvais jeu de mots, patte blanche. C’est le monde à l’envers, celui où le plus puissant ne cesse de se plaindre pour faire taire le plus petit.

Revenons à cette fameuse loi sur la colonisation. Qui donc Sarkozy a-t-il appelé pour plancher sur le sujet en lui confiant une mission sur « la loi, l’Histoire et le devoir de mémoire » ? L’avocat Arno Klarsfeld en personne. Cet avocat - sans compétences particulières en matière d’Histoire - qui, au début des années 2000, passait de plateau en plateau de télévision pour affirmer - sans que personne ne proteste ou ne s’indigne - que les peuples arabes ont eux aussi été responsables de la Shoah ( !). Cet avocat de nationalité française qui s’en est allé un jour revêtir l’uniforme des garde-frontières israéliens et qui a défendu l’intervention américaine en Irak. Il y a en France des centaines de spécialistes des questions de mémoire mais Nicolas Sarkozy, qui, je le rappelle, a défendu Alain Finkelkraut, a délibérément choisi un personnage controversé dont les idées et les propos révulsent la grande majorité des Franco-Maghrébins. Le choix est délibéré et le message qui nous est adressé est on ne peut plus clair. Voici soudain que se dessine encore mieux la France de monsieur Nicolas.

Nous voilà avertis, beurs, blédards, bronzés, suspects en puissance de tous les maux. Il va falloir être prêts à encaisser le choc et, cette fois, les lycéens ne défileront pas dans la rue pour inciter leurs parents à mieux voter. Quant aux « beurgeois », si fiers de leur réussite matérielle, leur silence depuis les émeutes est assourdissant. Je n’en dirai pas plus car à quoi bon être méchant.

Alors, partir ? Et puis quoi encore ! « Le Canada, pourquoi pas ? », me dit tout de même Yazid, un Franco-Maghrébin qui ne veut entendre parler ni des Etats-Unis, ni de cette Australie qui vient de montrer son vrai visage raciste et islamophobe. Mais ceci est une autre histoire car, depuis le 11 septembre 2001, c’est bien le monde tout entier qui change, en mal, tandis qu’un fumet très déplaisant l’enveloppe.

Le Quotidien d’Oran, 29 décembre 2005

Notes :

1) Libération, Vendredi 23 Décembre 2005.

2) « Les Français S’habituent Aux Idées Du Front National », 15 Décembre 2005.

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Auteur : Akram Belkaïd

Journaliste et essayiste, auteur notamment  d' "Etre arabe aujourd'hui" aux éditions  Carnets Nord

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