Critiques contre Tariq Ramadan, procès de l’islam

Depuis plusieurs semaines, tribunes et articles de presse d’une particulière virulence se multiplient, pour

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lundi 1 décembre 2003

Critiques contre Tariq Ramadan, procès de l’islam

Depuis plusieurs semaines, tribunes et articles de presse d’une particulière virulence se multiplient , pour désigner à la vindicte populaire un seul homme, Tariq Ramadan sur lequel pèse l’accusation infamante d’ « antisémitisme ». Quelles abominations a-t-il bien pu proférer pour mériter un tel déchaînement d’animosité ? Tout a commencé par la publication d’un article paru le 3 octobre dernier sur le site Oumma.com et sur celui du forum des altermondialistes intitulé « Critiques des intellectuels communautaires ». Il y pourfend le soutien exclusif de certains intellectuels juifs et/ou sionistes français envers Israël au mépris de leur prétention à l’universalité. Ce texte n’est certes pas exempt de maladresses. Ainsi, un défaut de formulation -que Tariq Ramadan reconnaît lui-même en ces termes- pourrait laisser entendre qu’il croyait que P.A Taguieff était juif alors que ce n’est pas le cas. Pour n’importe quel auteur , cette maladresse eût été de peu d’importance (d’ailleurs comme nous allons le voir, ces intellectuels ont eux-mêmes multiplié les contrevérités grossières et délibérées dans leurs réponses à Tariq Ramadan), il eût suffi de dire que le fond du propos était ailleurs, dans la défense acharnée et dénuée de tout discernement de l’Etat d’Israël. Pour Tariq Ramadan cependant, cela est fâcheux car depuis longtemps le philosophe est dans la ligne de mire de ces personnalités dont il fustige l’alignement quasi systématique sur les positions israéliennes. Un seul propos jugé ambigu ou pas suffisamment explicite sert de prétexte à une curée médiatique engagée dans le but de détruire un homme. Ainsi donc, cette polémique tient essentiellement à la personnalité de Tariq Ramadan et à son parcours exemplaire sur lequel il convient de revenir.

Tariq Ramadan n’est certes pas le premier à regretter le parti pris de certains intellectuels juifs et/ou sionistes, leur propension manifeste à servir la propagande israélienne en usant du « chantage à l’antisémitisme ». Ainsi, des Juifs français exaspérés que l’on veuille « récupérer » leur voix et parler en leur nom s’en sont émus dans un appel publié dans le Monde « En tant que Juifs » : « Aussi le chantage à la solidarité communautaire, servant à légitimer la politique d’union sacrée des gouvernants israéliens, nous est-il intolérable. » disaient-ils. Au sein même des médias, le malaise est patent. Olivier Guland, rédacteur en chef de Tribune juive, a demandé à quitter ses fonctions en bénéficiant de la clause de conscience. Il dénonce un « changement d’orientation » du bimensuel et affirme avoir « subi des pressions pour renoncer à une couverture pluraliste de la communauté juive et de l’actualité au Proche-Orient (…)Tout se passe aujourd’hui comme si la communauté juive organisée devait se comporter comme la représentante en France d’un Etat étranger et se sentait obligée de défendre les positions les plus radicales d’Israël. » (1)

Des accusations qui ne sont pas inédites, donc. La nouveauté est que ce discours est le fait d’un intellectuel arabe et musulman. Voilà qui est insupportable. On peut regretter que Tariq Ramadan ait choisi de publier cet article peu de temps avant le début du forum social européen prêtant le flanc à de nouvelles attaques, permettant aux tenants d’un soutien inconditionnel à Israël de véhiculer ad nauseam l’odieux amalgame entre antisémitisme et antisionisme. Cette affaire est l’occasion rêvée de revisiter la théorie fantasmatique portant sur une prétendue collusion-conspiration de l’extrême gauche, des Verts et des « Arabo-musulmans », tous unis par une même haine du Juif. (2). La riposte est facile et elle ne va pas tarder à déferler dans un feu nourri de protestations d’une violence incroyable.

Un parcours exemplaire

C’est en 1993 que Tariq Ramadan fait son apparition dans le paysage médiatique français. Il a 31 ans et déjà, il fait une forte impression. Dans ses conférences, Tariq Ramadan plaide auprès des musulmans les avantages et « acquis » de la laïcité. La même année il fait une apparition très remarquée sur le plateau de l’émission « La Marche du siècle ». Loin des clichés du musulman « inculte » que certains médias aiment à véhiculer, sa prestance, ses manières élégantes, son aisance rhétorique lui valent un franc succès. Tariq Ramadan est convié à de nombreux débats par des associations, des universités. Un an plus tard, en novembre 1995, en pleine psychose des attentats attribués aux islamistes, le ministre de l’intérieur Jean-Louis Debré lui interdit l’accès au territoire . Cette décision fait scandale. Le ministre se trouvant dans l’incapacité de trouver le moindre élément de preuve à l’appui de ses accusations, l’interdiction est vite levée. Cet incident révèle que, déjà, Tariq Ramadan dérange .

La rhétorique du mépris

Parce qu’ils sont incapables de le prendre en défaut, les adversaires de Tariq Ramadan recourent à des moyens détournés, ne pouvant s’attaquer à ses idées, on s’en prend à l’homme. A-t-il des manières courtoises ? Il est doucereux ! rétorque t-on. Dénonce t-il en termes forts et percutants les dérives antisémites y compris celles qui sont le fait de sa propre communauté religieuse ? C’est pour mieux donner le change ! affirment ses adversaires. Le piège est amorcé, quoi qu’il dise, Tariq Ramadan ment, trompe, affabule. On le disqualifie à peu de frais en l’interpellant sur des idées controversés défendues par…son grand-père ou son frère !

Après le 11 septembre, les thèses islamophobes d’Alexandre Del Valle acquièrent une nouvelle légitimité. Dès lors, l’offensive des islamophobes se durcit . Ce n’est plus le GIA mais Al Quaïda qui sert d’exemple horrifique à leur démonstration. Le quotidien suisse le Matin se faisait récemment l’écho d’accusations portées contre Tariq Ramadan selon lesquelles l’islamologue serait proche d’un militant extrémiste lui-même soupçonné de collusion avec…Al Quaïda ! Des propos qui confinent à l’ubuesque lorsque le journaliste s’étonne que Tariq Ramadan, contacté sur son portable ne réponde pas à l’appel ! (peut-être était-il en route vers l’Afghanistan parti rejoindre ses « amis » talibans ?). La représentation médiatique du fait islamique en France brille par son peu de distance critique. Les associations musulmanes sont souvent des « groupuscules », on s’inquiète d’une « mouvance » islamiste dont on ne sait rien mais dont on parle beaucoup, les responsables de l’UOIF sont tous « néofondamentalistes » proches des Frères musulmans lesquels seraient liés à Al Quaïda. D’ailleurs, les responsables de l’UOIF ne militent pas, ils « quadrillent » ! Quant à Tariq Ramadan, il n’est plus intellectuel mais « prédicateur » voire « islamiste » ! On l’aura compris, aucun de ces termes n’est le fruit du hasard, mais le résultat d’un choix bien compris, il s’agit d’avoir recours à une rhétorique alarmiste pour occulter les failles d’une argumentation . Pour pallier aux manquements de ses thèses, on distille tel un venin une rhétorique de la peur et du soupçon. Le recours abondant au conditionnel, aux sources mystérieuses jamais citées témoignent du peu de rigueur et de sérieux des accusations émises et participent de cette propagande. Bref, nous sommes entrés dans une ère de suspicion. Parce que Tariq Ramadan n’a pas l’heur de souscrire aux idées simplistes d’un monde binaire partagé entre « Bien » et « Mal », entre Musulmans « modérés » et « intégristes », parce qu’il a introduit une certaine complexité au débat on l’accuse de « double discours », sans jamais faire la preuve de sa duplicité. Ainsi, dans leur obsession à le « confondre » des journalistes français ont été jusqu’à rencontrer les responsables égyptiens des Frères Musulmans pour vérifier si Tariq Ramadan figure parmi les membres de la confrérie malgré ses dénégations !

Propagande et « traîtres juifs »

Au mépris de toute déontologie journalistique, les médias qui ont refusé la publication de l’article de Tariq Ramadan ont complaisamment relayé les diatribes de ses adversaires. Monopolisant les pages « débats » des quotidiens et magazines d’information, les intellectuels que dénonce Tariq Ramadan profitent de ces tribunes privilégiées pour donner libre court à leur désinformation « Pourvu que l’on ait une renommée dans le microcosme de la presse et de l’édition, on peut proférer d’énormes contrevérités ou de douteuses approximations sans s’exposer à une réplique immédiate » écrivent Joss Dray et Denis Sieffert à leur propos.(3) Dans une surenchère insensée, certains de ses détracteurs font dans la pure désinformation, ainsi André Glucksmann écrit : « Ce qui est étonnant, ce n’est pas que Monsieur Ramadan soit antisémite, mais qu’il ose désormais se revendiquer comme tel. », ce qui constitue une contrevérité proprement scandaleuse.(4) Dans une outrance détestable, Bernard Henri Lévy établit un parallèle entre les écrits de Tariq Ramadan et …le Protocole des Sages de Sion ! Le philosophe somme avec arrogance les altermondialistes de prendre leurs distances avec Tariq Ramadan. Lui même, pas plus que A. Glücksman ou A. Adler n’ont jugé utile de dénoncer les propos plus que complaisants d’Alain Finkielkraut qui avait salué le pamphlet islamophobe d’Oriana Fallaci, (La rage et l’orgueil) dans lequel on peut lire que les Musulmans « se multiplient comme des rats ». A. Finkielkraut considérait que l’auteure du brûlot raciste « regardait la réalité en face ».(5) Ils n’ont pas semblé davantage émus de la déclaration choquante de Claude Imbert se reconnaissant ouvertement islamophobe. De toute évidence la sensibilité de ces intellectuels « antiracistes » est à géométrie variable !

Il y a désinformation encore, quand Jean-Yves Camus écrit sur Proche-Orient.info que Tariq Ramadan remet en cause « le droit à l’existence même de l’Etat juif ».Enfin, lorsque A. Adler qualifie Tariq Ramadan d’« imam », il induit volontairement ses lecteurs en erreur. Le même Alexandre Adler récuse pourtant l’accusation d’ « antisémitisme » prononcée contre Tariq Ramadan. Sa colère est plutôt dirigée contre les intellectuels juifs qui, à l’exemple de Rony Brauman ont l’impudence de critiquer par trop vivement Israël, Ceux là, Adler les qualifie de « traîtres » à leur communauté ! En se positionnant qui plus est « en tant que Juif », il confirme point par point la critique de Tariq Ramadan : « Je suis effectivement dominé par un point de vue juif, et le point de vue juif, aujourd’hui, passe par le sionisme. Tariq Ramadan, lui, est habité par l’islam. Il y a chez lui une part de fidélité aux siens et de fanatisme (sic) que je partage. Ce ne sont pas (ses critiques) qui me choquent le plus : je suis bien plus choqué par des traîtres juifs comme Brauman et autres. »

Clichés

Sommé de s’expliquer sur sa position relativement au port du foulard islamique, Tariq Ramadan considère que c’est là une prescription divine. On partage ou non cette conviction, mais force est de constater que le philosophe se garde bien d’imposer ses choix propres, estimant qu’il est vain de « contraindre les consciences » considérant que « le voile, jamais, ne peut ni ne doit être l’objet d’une contrainte. »(6) On ne voit pas là matière à justifier un quelconque « double discours ». De fait, le portrait dressé de Tariq Ramadan, celui d’un individu retors, aux manières doucereuses, à l’esprit pervers qui cache son jeu ressemble fort aux caricatures antisémites des ouvrages d’histoire du début du siècle, ce Juif au nez busqué et aux manières affables qui vous flattait pour mieux vous trahir .Ainsi que l’exprime Daniel Bensaïd, philosophe et membre de la LCR : « On dit que Ramadan est trop honnête. Ce sont exactement les mêmes insinuations que certains adressaient naguère aux intellectuels juifs. »

Une filiation douteuse

Parce que l’on ne trouve guère matière à critique dans ses ouvrages, on ne manque jamais de rappeler à Tariq Ramadan qu’il est le petit fils de Hassan Al Banna, fondateur des Frères Musulmans, et que son frère tint des propos controversés en légitimant le recours à la lapidation (des propos dont Tariq avait pris soin de se démarquer). Non content d’être le frère de son frère, Tariq Ramadan est donc aussi le petit fils de son grand-père, là c’est sûr le doute n’est plus permis ! Répétés comme une antienne , ces reproches absurdes sur sa filiation servent à faire l’économie d’une réflexion construite sur les propres réflexions développées par le philosophe. Le procédé ô combien malhonnête suffit à qualifier la mauvaise foi de ses détracteurs. Il est juste de dire que Tariq Ramadan ne renie pas sa famille. Le petit-fils de Hassan al-Banna qui n’entretient aucune sorte de rapport avec les Frères musulmans précise sa pensée dans ces termes : « J’ai étudié en profondeur la pensée de Hassan al-Banna et je ne renie rien de ma filiation (…) Je replace cependant al-Banna dans son époque, sa société, son contexte et je fais la part des choses quant à l’analyse de ses objectifs et des moyens qu’il a mis en œuvre pour les réaliser » (7) Tariq Ramadan ne renie pas sa filiation mais conserve une distance critique avec les thèses développées par son grand-père. Les reproches qui lui sont faits sont à cet égard absurdes. Que signifie de faire à un homme le procès de sa filiation ? Demande t-on à Mr Luc Ferry de renier son aïeul Jules Ferry lorsque ce dernier vantait la supériorité de la « race blanche » ?

Ce qu’on reproche à Tariq Ramadan en vérité ? C’est naturellement l’impact de son discours auprès d’un public important. Comme en témoignent ces extraits contradictoires de L’Express rapportés par le chercheur Vincent Geisser (8) publiés à quelques mois d’intervalle :

« Tariq Ramadan, philosophe genevois et islamologue est l’un de ces nouveaux intellectuels musulmans qui refusent énergiquement les archaïsmes et cherchent à penser l’islam autrement : une foi fondée sur des valeurs humanistes et universelles, conjuguée à une citoyenneté active. Ce qui exige plus qu’une intégration un « enracinement » qui plonge au plus profond des intimités. Encore plus compliqué dira t-on, en tout cas il y croit avec une grande sincérité »

Quelque mois plus tard, le ton change radicalement. Pourtant, Tariq Ramadan n’a pas modifié sensiblement son propos, mais nous rappelle V. Geisser, « le 11 septembre est passé par là »

« Tariq Ramadan, 40 ans est la figure de proue des néofondamentalistes. (…) Son grand-père, Hassan al Banna est le fondateur, en Egypte, de l’organisation des Frères musulmans, dont l’idéologie imprègne aujourd’hui l’Union des organisations islamiques de France (UOIF). Son père, Saïd Ramadan est le créateur à Genève du Centre islamique. Le frère de Tariq, Hani Ramadan dirige aujourd’hui cette influente institution. Ce dernier, un dur de l’islam a justifié dans une tribune du Monde, la lapidation des femmes adultères ».

Tariq , ses barbus et ses voilées

Dans un dossier consacré à Tariq Ramadan publié récemment par le Parisien (9) , les journalistes y dispensent abondamment des « non-informations » pour déclarer abruptement que Tariq Ramadan « attise la haine raciale » ; aucune déclaration affirmative ne peut-être lue, nulle preuve ne vient appuyer les thèses défendues, l’emploi du conditionnel est omniprésent, les « spécialistes » jamais nommément cités. Ce dossier qui manque singulièrement de substance, est exemplaire en ce qu’il permet de saisir, telle une caricature les outrances d’une couverture médiatique qui réduit toujours le fait islamique à ses manifestations extrémistes. Dans cette consternante « enquête », ses auteurs remarquaient « qu’à la fin (du Congrès de l’UOIF), tous les barbus et les filles voilées (sic) sont allés le voir ». Des barbus et des voilées ! : voilà donc pour désigner des Musulmans, comme si la barbe et le foulard étaient la marque incontestable de l’adhésion à une idéologie extrémiste. En recourant à des clichés agissant comme de parfaits « repoussoirs », les journalistes se situent dans un registre émotionnel au détriment d’une analyse objective et dépassionnée. Au moyen de ces méthodes plus que discutables, Tariq Ramadan se voit disqualifié sans autre forme de procès et sans que jamais ses arguments ne soient sérieusement discutés. Dans le magazine « Complément d’enquête » (10) , le journaliste Benoît Duquesne avait aussi versé continuellement dans l’outrance. Tariq Ramadan y était décrit comme le « cerveau » d’un vaste complot visant à l’islamisation imminente de la France. Le journaliste s’était exprimé en ces termes catastrophistes : « Est ce que finalement l’islamisme ne serait pas le vrai islam tant il est vrai que le Coran est extrêmement violent et guerrier ? » (…) « Finalement la France ne doit-elle pas prendre les armes (sic) pour éliminer physiquement ces fanatiques ? ». On comprend que cette vision alarmiste aux accents bellicistes camoufle derrière la critique d’un homme, le procès d’une communauté religieuse.

Auto-critique

En fait de « double discours », la pensée de Tariq Ramadan a bel et bien évolué. Tariq Ramadan estimait en effet il y a quelques années que la laïcité devait faire l’objet de quelques aménagements afin de s’adapter au fait musulman. Désormais, et au terme d’une réflexion plus aboutie , il estime que l’islam peut fort bien se satisfaire du cadre légal actuel, que la laïcité constitue une chance pour les Musulmans. Constatant un « déficit d’autocritique » Tariq Ramadan appelle en effet à l’autocritique « Comprenant que les condamnations de principe ne suffisent plus, Tariq Ramadan ne mâche pas ses mots contre la violence des kamikazes ou l’antisémitisme dans les banlieues », rappelle Christophe Ayad dans Libération. (11)

Dans leur volonté d’enfermer Tariq Ramadan dans une posture « communautariste », ses ennemis se gardent bien de commenter les critiques qu’il adresse à sa propre communauté, ainsi que cet extrait où il réclame instamment « des intellectuels et acteurs arabes et musulmans qu’ils condamnent, au nom du droit et des valeurs universelles communes, le terrorisme, la violence, l’antisémitisme et les Etats musulmans dictatoriaux. » Quant au reproche récurrent portant sur la prétendue victimisation à laquelle il se livrerait, c’est l’exact inverse de son propos. Le philosophe est extrêmement critique vis à vis du monde arabo-musulman qu’il place face à ses contradictions (12). A cet égard, il livre un travail salvateur de remise en question. Il dresse un tableau très dur, absolument sans concession d’un monde arabe « embourbé dans ses échecs autant que ses divisions. Aucune autre région du monde n’a si peu évolué. (...) Et aucune éclaircie à l’horizon : les dictatures se pérennisent alors que la situation économique se détériore. Triste réalité, triste sort.  »
Or, explique t-il « La tentation est grande de chercher les causes de cette déroute chez l’Autre, l’exploiteur, l’Occident et on ne se prive jamais, dans l’ensemble du monde arabe, de convoquer tous les arguments pour « expliquer » ainsi les raisons du désastre. ».
Mais cela serait trop facile et Tariq Ramadan appelle les peuples arabes et musulmans à chercher dans leurs propres manquements les raisons de leur faillite.
Le fait que ses adversaires ont sciemment ignoré ces propos qui contredisent leurs critiques suffit à faire la preuve de leur mauvaise foi..

Dernier acte : l’exécution publique

L’émission « 100 minutes pour convaincre » présentée par Olivier Mazerolle et Alain Duhamel et diffusée le jeudi 20 novembre dernier constitue le dernier acte de cette entreprise de destruction initiée par certains intellectuels et hommes politiques, relayée par des médias complaisants. Confronté au Ministre de l’Intérieur, Mr Nicolas Sarkozy, Tariq Ramadan était censé l’interpeller sur divers aspects de sa politique de l’immigration, le sujet principal ayant trait à l’islam et à la laïcité. Introduisant le débat, le journaliste a sciemment choisi la voie de la polémique en prononçant un amalgame plus que douteux (se réfugiant opportunément derrière l’avis d’une femme) « ça commence avec le voile, ça finit par l’esclavage » ! Le ton est donné. Le reste sera à l’avenant. Adoptant un ton conciliant (il remerciera même le ministre pour son action « volontaire » en faveur d’un processus de représentation musulmane), Tariq Ramadan souhaitait de toute évidence participer à un dialogue construit et serein. De dialogue, il ne sera pas question. D’emblée, Tariq Ramadan est introduit de façon partisane par le journaliste qui fait allusion aux accusations d’antisémitisme portées contre lui, imposant immédiatement au philosophe une position défensive dont il ne pourra jamais se départir. La gestion du culte musulman dont la consultation en cours d’édification suscite bien des interrogations légitimes, la gestion sécuritaire des désordres sociaux initiée par le ministre, la question des discriminations et des violences policières souvent impunies, à toutes ces questions, les Musulmans de France attendaient des réponses. Mais de ces sujets, il ne fut pas question. Réduisant le dialogue à la portion congrue, Mr Sarkozy avait choisi la voie de la seule confrontation. En fait de dialogue, on a assisté à un véritable procès contre Tariq Ramadan , N. Sarkozy ayant revêtu tout à la fois la robe du juge et du bourreau. Très offensif, souvent discourtois, le ministre n’a eu de cesse de sommer le philosophe de s’ « expliquer » sur diverses déclarations qu’il fit, quand ce ne fut pas des propos tenus par…son frère, ou une petite phrase extraite d’un ouvrage que Tariq Ramadan a certes préfacé, mais qu’il n’a jamais écrit ! Aidé par des réflexions partisanes des journalistes, N.Sarkozy n’a pas reculé devant les effets spectaculaires : le ton est impérieux, la voix forte aux accents dramatiques, les effets de manche fréquents, le ton offensif, et même comminatoire : en position d’accusé, Mr Ramadan est prié instamment de s’expliquer, de se justifier.

« Vous avez critiqué des Juifs en raison même de leur judéité » lui est-il dit en substance. Tariq Ramadan a beau tenter d’introduire du sens à ses propos, en les resituant dans le cadre d’une polémique portant sur la défense inconsidérée d’Israël, ce qui est justement reproché à ces intellectuels « médiatiques » . N. Sarkozy rejette ces explications d’un revers de main méprisant, sans même se prononcer sur le fond des arguments, ils préfère situer son propos dans un registre irrationnel pour mieux justifier son accusation de racisme. Dans une outrance effarante, il ne manque pas de faire allusion à…la Shoah ! Face à l’énormité de l’accusation, pris de court, Tariq Ramadan est sous le choc. Le procédé visant à intimider par la référence à la Shoah est imparable, bien qu’intellectuellement contestable. Mais là n’est pas le souci de Mr Sarkozy, il faut marquer des points, peu importe les moyens. Le chantage désormais classique à l’antisémitisme peut y suffire. Les journalistes avaient déjà failli à tous leurs devoirs d’impartialité en introduisant d’emblée le débat sur un mode accusatoire A cela, il faut ajouter les jeux des caméras régulièrement tournées vers Madame Sarkozy à la physionomie très expressive : Tariq Ramadan a t-il la parole ? Mme Sarkozy lève les yeux dans un geste d’exaspération, quand elle ne part pas dans un fou rire à peine contenu pour bien signifier tout son mépris de l’homme, son époux répond-il vertement au philosophe ? Mme Sarkozy approuve vigoureusement d’un signe de la tête et exprime une évidente satisfaction !

Il est reproché à Tariq Ramadan de s’être prononcé en faveur d’un moratoire de la lapidation (et non son interdiction formelle), T. Ramadan estime cette étape nécessaire par souci de réalisme : plutôt que l’imposition d’un système de pensée, il faut aider à l’évolution des mentalités, afin que les peuples qui acceptent ces pratiques cruelles et les intègrent dans une certaine « normalité » soient acteurs de cette évolution, là se situe le travail d’un pédagogue selon T.Ramadan. Mais Mr Sarkozy ne l’écoute pas, interrompant ses propos d’une réflexion sarcastique, le ton moqueur et méprisant.

Nicolas Sarkozy enjoint encore Tariq Ramadan de s’expliquer relativement à une phrase extraite d’un ouvrage que le ministre interprète comme un propos justifiant la violence domestique à l’encontre des femmes. Le philosophe n’est pas l’auteur de cet ouvrage qu’il a simplement préfacé. Tout se passe comme si cela signifiait une adhésion formelle à l’entièreté du propos tenu, à chacune de ses lignes et qu’il devait ainsi se solidariser de son auteure. T. Ramadan a beau affirmer que la violence contre les femmes est « islamiquement indéfendable », le ministre ne l’écoute plus.

Enfin, dans le plus pur style bushien (le fameux « vous êtes avec nous ou vous êtes contre nous ») Nicolas Sarkozy enjoint Mr Ramadan à exiger des jeunes filles qu’elles ne portent plus le foulard à l’école ! (comme s’il était en son pouvoir d’exiger quoi que ce soit des Musulmanes !), il témoignerait ainsi de sa « modération », dans le cas contraire il prouverait son « double discours ! ». Par ailleurs, lorsque Mr Sarkozy réfute le droit du port du foulard à l’école, il illustre son propos de l’exemple d’un non musulman invité en terre d’islam, prié de se conformer aux us et coutumes du pays d’accueil : cela est révélateur du fait que Mr Sarkozy considère les Musulmans comme des hôtes, étrangers à la république et non comme des citoyens français à part entière ! Cela est fâcheux s’agissant d’un ministre censé participer à la construction d’un islam français !

Lorsque Mr Ramadan réclame de Mr Sarkozy qu’il dénonce les agressions antiarabes et islamophobes avec la même vigueur qu’il condamne l’antisémitisme, ce dernier a cette réponse incroyable : « vous n’êtes pas agressé(s), vous êtes accusé(s) » ! Tariq Ramadan évoquait évidemment les agressions commises contre la communauté d’origine arabe et musulmane (ainsi, l’incendie survenu récemment d’un lieu de culte musulman à Montpellier sera passé totalement inaperçu, l’agression de Mouloud Aounit secrétaire général du MRAP n’aura guère suscité de réactions outrées), Tariq Ramadan ne parlait donc pas d’agressions commises contre sa personne, ce que Mr Sarkozy ne pouvait feindre d’ignorer : dans cette mesure, qui désignait ce « vous » accusateur ?

En guise de constat, Sarkozy aura limité l’examen du fait musulman dans notre pays à des phénomènes marginaux, numériquement négligeables : le port du foulard à l’école (voire le port du foulard sur une photo d’identité !) , les horaires spécifiques aux femmes dans les piscines. Pire encore, la réduction de l’islam à des manifestations extrémistes (lapidation, violences contre les femmes) témoigne d’une stigmatisation à caractère islamophobe. On s’interroge aussi sur les digressions manifestes, si le thème de la lapidation a le « mérite » de susciter la peur en associant les thèmes de l’islam et de la violence, ce débat n’a que peu à voir avec les réalités sociales de notre pays. (Imagine t-on un Nicolas Sarkozy invitant R. Cukierman et lui brandissant la Thora sous le nez, l’adjurant de s’expliquer sur son contenu relatif à la lapidation, le sommant de le dénoncer ? Impensable !).

Même véhément, l’échange entre N.Sarkozy et J-M Le Pen fut cependant égalitaire. Ce qui ne fut pas le cas de celui l’opposant à Tariq Ramadan, où l’on a vu un ministre pointant du doigt un Arabe et un Musulman, le sommant de s’expliquer, pire de s’excuser alors même qu’il ne reconnaît pas la validité des accusations émises contre lui ! (Mr Sarkozy a t-il jamais sommé le Président du Front National de s’excuser pour ses propos racistes ? -qui eux ne souffrent d’aucune ambiguïté !- En aucune façon !) Le discours moralisateur, la posture condescendante sont réservés au seul interlocuteur musulman. On imagine aisément l’effet désastreux d’un tel discours auprès des Français de culture musulmane.

Cette émission illustre pleinement le propos de Christophe Ayad qui voyait dans la critique de T. Ramadan un « vieux relent colonial ». «  Il y a aussi dans l’animosité que suscite Tariq Ramadan un vieux relent colonial : l’Arabe passe encore, quand il nous ressemble et aime le bon vin, mais le musulman ne sera jamais qu’un « blédart », un taliban des cavernes. »

Mr Sarkozy s’était promis de « débusquer » (selon ses propres termes !) l’« islamiste » déguisé sous l’apparence d’un Occidental « civilisé » , il rassure ainsi une certaine frange de la population française marquée par la peur de la submersion islamique. Il envoie aussi un signal fort à une minorité d’intellectuels ou de citoyens de confession juive qui considèrent que la défense de leur communauté passe par la marginalisation/stigmatisation des Français d’origine arabe ou musulmane. Mais il n’est pas sûr que son propos qui fut un concentré de démagogie et de populisme ait convaincu la majorité des Français, excepté peut-être son électorat habituel. Ce qui tient d’une quasi certitude, c’est qu’il aura suscité l’amertume et la défiance des Français d’origine arabe et/ou musulmane. Par ses propos stigmatisants, il aura gâché l’occasion d’entamer un vrai débat avec un intellectuel musulman ouvert au dialogue construit. Ainsi que l’affirmait récemment dans le Monde le journaliste spécialiste de l’islam de France Xavier Ternisien, le fait de stigmatiser et de marginaliser la parole des acteurs musulmans modérés tels que Tariq Ramadan est le meilleur moyen de servir les desseins des véritables extrémistes que l’on prétend combattre.

 

Notes :

1) L’Humanité, 11 septembre 2002

2) Mr Cukierman, le Président du CRIF évoquait une union sacrée des Bruns-rouges-verts tous antisémites, des propos outrés qui lui avaient valu de s’attirer l’ire d’une partie de la gauche

3) La Guerre israélienne de l’information de Joss Dray, Denis Sieffert, La Découverte

4) « Une obsession antisémite », le Nouvel Observateur, 9 octobre 2003

5) Le Point, 24 mai 2002.

6) Les musulmans dans la laïcité, Editions Tawhid deuxième édition 1998

7) L’islam en questions, co-écrit avec Alain Gresh Editions Actes Sud

8) Vincent Geisser, La nouvelle islamophobie, Editions La découverte

9) Le Parisien , « Mais qui est donc Tariq Ramadan ? », 14 novembre 2003

10) diffusé sur France 2, 27 janvier 2003

11) Libération, 8 juillet 2003

12) « Le monde arabe et les musulmans face à leurs contradictions », Oumma.com , 25 juin 2003

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Auteur : Fatiha K

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