Conversion

Malgré tout notre attachement à notre religion et à la culture qui en découle, on reste toujours intrigué

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mercredi 24 août 2005

Une fois n’étant pas coutume, je souhaite revenir sur une information publiée il y a quelques jours par le Quotidien d’Oran. Il s’agit du mariage à Méchéria d’un ressortissant français avec une Algérienne (1). L’article en question prend soin de préciser que l’époux s’est converti à l’islam - comme l’exige la loi pour tout non-musulman qui veut prendre pour femme une musulmane - et qu’il s’est choisi un prénom arabe. Avant toute chose, que l’on me permette d’adresser toutes mes félicitations aux nouveaux mariés et tous mes chaleureux remerciements pour cette contribution au rapprochement entre leurs deux pays respectifs. Loin d’un incertain Traité d’amitié qui n’en finit pas d’être définitivement signé, c’est grâce à ce genre d’acte individuel, plus ou moins anonyme, que l’Algérie et la France finiront par tourner concrètement la page.

Si je vous parle de cette union, c’est qu’elle m’a d’abord rappelé une anecdote maintes fois entendue à la table familiale. L’histoire s’est déroulée à Ténès durant les années qui ont suivi l’indépendance. A l’hôpital de la ville, une idylle est née entre un coopérant français et une infirmière algérienne. « Pas de conversion à l’islam, pas de mariage », dit la jeune femme à son tendre ami qui, rapporte la chronique, s’exécuta ou plutôt accepta (le sens du premier verbe pourrait prêter à confusion...). On s’en doute, l’événement était suffisamment rare pour mettre en émoi la ville mais à l’époque, le quotidien francophone unique n’y consacra malheureusement aucune ligne.

Pour savoir ce qu’il convenait de faire dans le strict respect de la religion, les jeunes du coin, qui s’étaient liés d’amitié avec le coopérant, allèrent trouver un certain Merouane D., un mystique haut en couleur, grande personnalité de Ténès et véritable mine d’or pour les linguistes. Après avoir écouté de quoi il en retournait, l’homme garda le silence un instant avant de lancer le plus sérieusement du monde à ses visiteurs : « ou hada el-gawri ki da’awtou, klebb wal ? » ce qui, approximativement traduit et, je le concède, très mal restitué, signifie « qu’est-ce qu’il lui prend à ce Français, il est devenu fou ou quoi ? ».

Cette histoire fait toujours rire. Et sans faire offense au couple de Méchéria, elle est encore d’actualité. Malgré tout notre attachement à notre religion et à la culture qui en découle, on reste toujours intrigué par ceux qui embrassent notre foi. Certes, l’amour rend parfois inconscient mais cela n’empêche pas d’être admiratif vis-à-vis de ceux qui nous rejoignent en religion et qui en acceptent les interdits. A ce sujet, on imagine sans peine ce qu’un frais converti risque d’endurer, entouré qu’il sera d’une kyrielle d’oulémas autoproclamés qui voudront tous lui enseigner la vraie voie ; qui, à force de remontrances, lui montreront la pratique véritable (« pas comme ça les pieds pendant la prière ! », « rapproche tes mains ! », « lève les yeux ! »,...) et qui, surtout, à travers leurs exigences à son égard, trouveront le moyen d’oublier leurs propres manquements à leurs devoirs religieux.

Mais un non-musulman qui se convertit à l’islam, c’est aussi un événement qui nous emplit d’aise. Allez, disons la vérité, c’est comme si nous marquions un but au camp d’en face à l’heure où l’on nous alerte sur le danger, réel ou supposé, des évangélistes qui sillonneraient le Maghreb pour débaucher quelques musulmans en mal de visa. Une conversion à l’islam nous rend heureux car, quelque part, elle nous donne raison et consolide notre foi. Nous sommes toujours très fiers lorsque des gens du Livre ou d’ailleurs renforcent nos rangs, surtout s’ils sont célèbres. Prenez Cat Stevens alias Youssouf Islam. « Lady d’Arbanville » était dès le départ une belle chanson. Elle est devenue magnifique pour nombre d’entre nous après la conversion de celui qui portait le nom de Stephne Demetre Georgiou (2). Et puis, il y a les conversions dont personne n’est vraiment sûr mais qui, rapportées par radio-trottoir, font hocher la tête avec gravité lors des interminables discussions de quartier. C’est le cas par exemple de feu le commandant Cousteau. On m’a parlé aussi un jour de Victor Hugo ( !) et même de Mickael Jackson (radio-trottoir vient néanmoins de le rayer de ses listes).

En lisant l’article du Quotidien, j’ai aussi pensé à Nassiba, une vétérinaire née à Biskra, qui s’est mariée il y a bientôt vingt ans avec un Parisien, un Français vrai de vrai. J’ai fait la connaissance de ce couple en 1994 à l’époque où je réalisais un documentaire sur les jeunes diplômés algériens installés en France. De leur union, étaient nés un garçon et une fille. La première chose dont je me souviens c’est la douleur dans les yeux de Nassiba lorsqu’elle m’a expliqué que ses enfants ne connaissaient pas la famille et le pays de leur mère. Vous l’avez compris, ses parents l’avaient reniée à cause du mariage. La rupture avait été d’autant plus violente que le marié ne voulait absolument pas se convertir. « Je n’allais pas me convertir pour faire semblant » m’avait fermement expliqué ce dernier. « Chez moi, on est bouffeur de curés depuis quatre générations. Je n’ai jamais mis les pieds dans une église, je n’allais pas faire l’hypocrite juste pour plaire à ses parents ! ».

Quelques années plus tard, les choses se sont heureusement arrangées. Le père de Nassiba a fait le déplacement à Paris, découvert ses petits-enfants et accepté son gendre. Tout était bien qui aurait pu bien finir. Mais c’était sans compter l’administration algérienne. « Pas de conversion, pas de reconnaissance du mariage », telle est sa règle implacable que même les consuls les plus ouverts d’esprit hésitent à enfreindre. Pour l’état civil français, Nassiba est mariée et mère de deux enfants. Pour l’état civil algérien, c’est toujours une célibataire voire une fille-mère. Et lorsqu’elle voyage en Algérie seule avec ses enfants, elle utilise ses papiers français mais prend bien soin d’avoir sur elle une autorisation paternelle signée par un mari qui, en théorie n’existe pas. Kafka n’aurait pas fait mieux !

L’histoire de Nassiba n’est pas unique et elle doit nécessairement nous interpeller. Au lieu de faire croire à mes consoeurs parisiennes - qui n’ont que la question du voile en tête - que le sort de ses filles s’améliore sans cesse, l’Algérie se grandirait en permettant à celles qui aiment d’épouser qui bon leur semble. Sans contraintes ni restrictions administratives.

Le Quotidien d’Oran, jeudi 18 août 2005

Notes :

(1) 6 Août 2005.
(2) Pour Tout Savoir Sur Le Grand Youssouf : Majicat.Com

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Auteur : Akram Belkaïd

Journaliste et essayiste, auteur notamment  d' "Etre arabe aujourd'hui" aux éditions  Carnets Nord

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