Banlieues : Par où la sortie ?

Un pourcentage croissant de Français issus de l’immigration postcoloniale intègre progressivement les rang

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jeudi 12 janvier 2006

Le sentiment dominant aujourd’hui est que depuis l’avènement de la Vème République, c’est-à-dire depuis la guerre d’Algérie, seule l’idée de nation s’est vu renforcée, pendant que les principes politiques révolutionnaires, eux, tendaient vers une dissolution. Le mode régalien de la présidence ou même les attributs aristocratiques d’une Assemblée nationale en panne de vraie représentation consacrent des automatismes qui ne sont plus concevables au XXIème siècle, qui surtout nous mettent au défi de les modifier.

On sait dans quel casse-tête les partis politiques se retrouvent, en particulier après les graves évènenements de novembre dernier qui ont accentué les décalages entre les beaux discours sur l’intégration et la pratique au sein même des appareils du pouvoir. Les listes électorales et les comités directeurs continuent de produire une impression d’inachevé, cela au détriment d’une classe citoyenne encore jugée dangereuse. S’il est vrai que les logiques exclusives et manifestement xénophobes évoluent, la réalité sur le terrain montre que le monde politique s’enferre dans une impasse sur la question précise de la nouvelle donne socio-culturelle illustrée par la diversité.

Un pourcentage croissant de Français issus de l’immigration postcoloniale intègre progressivement les rangs de la classe moyenne. Néanmoins que ce soit dans le secteur privé ou dans la fonction publique ils demeurent invisibles et sans voix au chapitre. Au lieu de chercher à puiser des leaders et porte-parole potentiels dans ce vivier, un mépris de classe et d’identité ethnique continue de régler le jeu politique et économique. Ces attitudes, qui en vérité freinent le développement national, c’est la vieille France qui leur donne vie. Durent-ils sacrifier une tradition démocratique avérée, certains tenants de la République s’accrochent à une idée de la nation qui est à la fois périmée et périlleuse. 2006 ne sera pas 1889 ni 1931. L’application de l’état d’urgence ou les expulsions manu militari illustrent à quel point les marges de manoeuvre se réduisent pour les partisans d’une France unidirectionnelle et à dimension unique.

Les atermoiements chez les socialistes et les crispations de la part de l’UMP ne constituent pas néanmoins un motif suffisant pour expliquer les faiblesses associatives et un engagement politique embryonnaire de la part des Français issus de l’immigration postcoloniale. Hormis les récupérations sans surprise, telles SOS Racisme par la gauche ou Ni Putes ni Soumises par la droite, le groupe social black-beur jouit généralement d’une indifférence politique sans doute inégalée dans l’histoire de France. Le danger est que ce dédain rejaillisse sur l’activisme et un plein engagement citoyen de la part ces Français. Faire reconnaître ses droits d’électeur en allant s’inscrire à la mairie est chose louable, plus fondamental encore serait que les partis politiques ouvrent leurs têtes de listes à ces Français de la banlieue. Dès lors on verrait si le système est tributaire de stratégies dépassées et nauséabondes, ou bien si le monde politique a enfin le courage de parler pour tous les Français. Le XXIème symbolisera ou pas cette transcendance de la République.

Les choses bougent, mais au-delà des coups médiatiques, ce qui reste à inventer est un vrai mouvement pour les droits. Pas plus de droits, mais l’égalité des droits. Ainsi la discrimination positive n’aura-t-elle de sens que si elle est menée au terme de sa philosophie, c’est-à-dire donner les mêmes chances à tous. Aujourd’hui par exemple, l’ENA ouvre ses portes plus largement à des candidats issus de toutes les tranches de la population, mais on sait que seul le concours de sortie détermine la carrière. Ce que l’on constate pourtant est que ceux d’une certaine origine ethnique finissent au Conseil d’État, alors que d’autres trustent les meilleurs nominations qui vont lancer leur avenir politique ou celui dans le monde des affaires. Il faut mettre un terme à cette fable de la discrimination positive.

Cette dernière part de la croyance que de bonnes intentions, souvent teintées de paternalisme, sortiront du marasme et du malaise des citoyens contraints de s’affranchir d’un système qu’ils combattent depuis leur naissance. Sans verser dans le juridisme, une solution viable passerait par l’application des lois existantes pour lutter contre les inégalités, comme dans le cas des détournements ubuesques de la carte scolaire, et autres discriminations, jamais plus claires que dans la ségrégation immobilière.

Au bout du compte si mouvement il doit y avoir il s’exprimera par la voix de la très grande majorité des Français, non pas par le seul engagement de cette trop fameuse minorité visible. La sensation de vérité, de cause juste, ne s’éprouve jamais mieux que par un esprit qui s’appuie sur un autre. Dans cette France qui se cherche, la tendance, et peut-être l’alternative, devraient être à l’union pas à l’isolement. De même, il ne faut plus que l’adversité soit le patrimoine du black ou du beur. A chacun cette résolution, souvent héritée de nos parents et ancêtres, pour émerger de la complainte. La victimologie ne sert que ceux qui désirent ne pas s’en sortir. Le destin de ces derniers s’amenuise sous l’effet dissolvant de l’assistanat d’État et d’une haine de soi jamais plus claire, par exemple, que dans l’abjuration de son patronyme ou de l’islam. Enfin, gardons à l’esprit qu’à une période où l’extrême-droite et son indécrottable opportunisme ont engrangé des points, il est plus que jamais nécessaire que les vrais Français se fassent entendre.

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Auteur : Farid Laroussi

Professeur de lettres à l 'université de Colombie britannique, Vancouver, Canada.

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