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Sécularisation et démocratisation du monde musulman ou bonne (mauvaise) conscience occidentale ?

«La laïcité française, c’est historiquement une affaire entre l’Etat républicain et l’Eglise catholique ; elle est fondée sur l’anticléricalisme. C’est donc une laïcité de combat, marquée par la violence verbale et l’anathème, que l’on retrouve aujourd’hui dans la polémique sur l’islam. »

Olivier Roy, ’’La laïcité face à l’islam’’, éd. Stock, les essais.

Il est un vœu pieux, presque chaque année, d’écrire une tribune sur le droit des femmes, la démocratisation et la sécularisation du monde arabe et musulman en général. Beaucoup de penseurs et d’auteurs à l’instar du poète Adonis ou d’écrivains tels que Kamel Daoud ou Leïla Slimani sont revenus récemment sur la nécessité vitale d’un tel aggiornamento.

Vieilles litanies répétées depuis des décennies jusqu’à l’épuisement à cause de leur inefficacité liée à un contexte international difficile, même si les analyses et les critiques semblent justes elles sont en réalité partielles comme nous le verrons. Du moins, entravées par des réalités historiques, politiques et sociales qui ne permettent pas la réalisation pour le moment d’un tel projet. Sauf exception, cela avait commencé en Turquie et en Tunisie, et annonçait des réformes prometteuses…

Ce qui serait plus intéressant est de savoir comment est perçu par le monde musulman ce discours ou cette injonction de sécularisation et de démocratisation venant d’une région qui était autrefois la puissance coloniale. Et de comprendre pourquoi elle a aussi peu de résonnance.

Car jamais ne sont posées les questions qui fâchent telles que : qu’en est-il réellement des rapports Nord-Sud ou encore du fossé entre classes bourgeoises mondialisées et masses précarisées ghettoïsées dans la possibilité d’une réelle émergence de sécularisation et de  démocratisation du monde arabe et musulman en général ? On pourrait même se demander à l’égard de ces minorités, qu’en est-il en Occident même, lorsque certains nous expliquent que la machine à intégrer est cassée ? Alors si même les héritiers des philosophes des Lumières n’y arrivent pas avec ces populations, quel constat d’échec !

Ou alors, cette question de la sécularisation du monde arabe et musulman ne serait-elle pas plutôt révélatrice d’une bonne, voire mauvaise conscience occidentale, aux vues de ses politiques et ses signaux contradictoires depuis la colonisation jusqu’à notre époque d’ingérences politiques et militaires (néo-impérialisme) au Proche Orient et en Centrafrique ?

Il est certain que d’aucuns parleront de responsabilités partagées, autant du côté des élites arabes et africaines corrompues que de celles des diplomates et des dirigeants occidentaux va-t-en-guerre, pratiquant le double discours humaniste droit-de-l’Hommiste et poussés par les différents lobbys et intérêts nationaux.

Mais le fait est là, comment en sommes-nous arrivés à la situation actuelle, où des pays comme l’Arabie Saoudite tiennent la position d’interlocuteurs privilégiés ? Que l’Iran qui est une république, soit considéré comme l’ennemi à abattre, tout ça pour vendre des armes aux Saoud, comme si l’on voulait réitérer la guerre Iran-Irak, ou la confrontation chiite sunnites (remake de la guerre protestants catholiques) ?

Plus choquant encore, que des discours comme ceux de Huntington, de Lewis, de Renaud Camus ou Zemmour, posent comme postulat que les extrémistes ont d’emblée gagné le débat des idées et acquis l’hégémonie politique dans cette partie du monde ; ou que des partis arabes laïcs nationalistes, voire de tendance socialiste et démocrate, aient quasiment disparu du champ politique au profit de partis islamistes soutenus par nos gouvernements, apparemment ne gène personne !

Cet article n’a pas la prétention de répondre à toutes ces questions de façon exhaustive, loin s’en faut, car elles revêtent une multitude de réalités complexes, que les Cultural Studies et les Postcolonial Studies et les différentes universités spécialisées sur le monde musulman n’ont pas fini d’analyser et de porter à notre compréhension.

Cependant, devant ces tribunes, de tels discours me rappellent ces démagogues jurant de lutter contre la drogue, alors que certains politiciens sont impliqués, s’ils ne sont pas eux-mêmes des barons, avec les narcotrafiquants : tout comme le terrorisme et les lobbys de l’armement, les fournisseurs et les acheteurs, les gendarmes pyromanes et les terroristes, dans cet éternel dilemme existentiel de la poule et de l’œuf ; il est plus qu’urgent de se poser quelques questions qui sortent des sentiers battus de la bien-pensance ou de la bonne (mauvaise) conscience humaniste à moindre frais.

De la Mission civilisatrice à la Lutte contre le terrorisme : aux origines du double discours et de la défiance

Kamel Daoud avait raison de poser la question « les Arabes sont-ils mûrs pour la démocratie ? » (Le quotidien d’Oran, 2012). Le constat qu’il faisait au lendemain du « printemps arabe » est encore valable : ils ne le sont pas. Non pas parce que cela est d’ordre anthropologique ou génétique ou religieux, mais parce que les institutions éducatives et politiques, ne leur permettent pas d’avoir une culture et une conscience politique qui puisse aboutir à une démocratie effective. Et c’est là que le bât blesse, cet éternel débat entre l’infantilisation et l’émancipation des populations récemment autodéterminées, aux termes souvent de guerres d’indépendances violentes (Guerre d’Algérie) ; comment oublier cette affirmation emblématique de diplomates français ou autres : « Il nous est préférable de soutenir un régime fort pour la stabilité de nos intérêts ». Et cela avait été en effet le cas durant des décennies à travers les figures de Saddam Hussein, Moubarak, Ben Ali, et bien d’autres.

En effet, l’histoire a montré que selon les aléas politiques et les intérêts géostratégiques et économiques, les uns et les autres ont été défaits soit par des révolutions populaires (printemps arabe) soit par des renversements et des ingérences occidentales (Saddam Hussein, Bagbo, Khadafi)… dans ce jeu d’échec, comment les populations perçoivent-elles le discours occidental ? Si ce n’est la parole du dominateur et d’une nouvelle forme d’impérialisme. Décrédibilisant les acteurs politiques locaux comme étant des marionnettes des grandes puissances. Il suffit de se rappeler de l’isolement de Yasser Arafat, encerclé par les tanks de Sharon, et la montée du Hamas pour délégitimer son autorité politique.

De même, beaucoup d’égyptiens ont ressenti l’éviction et l’emprisonnement de Morsi, comme une pression venant de l’Occident, et que dès qu’un candidat ne leur plaît pas, ou ne s’inscrit pas dans leur dessein politique, il est éjecté, à l’instar de Bagbo. Il faut aussi entendre ces protestations.

Cette infantilisation et cet asservissement des élites arabes et africaines éliminées au gré des aléas politiques et des intérêts occidentaux (Aminata Traoré, Lettre au président de la République des français, éd. Fayard) est peut-être l’une des conséquences les plus dramatiques, et à laquelle souvent le « dominant » ne prête aucune attention, disons l’angle mort de nos démocraties (Le tabou du pouvoir, pour reprendre Bourdieu), alors qu’elle est peut-être même à la base de ces changements et revirements qui mènent à la radicalisation : pensons aux anciens militaires du parti Baas (laïc) de Saddam Hussein qui ont rejoint les rang de l’EI (Daesh).

Ce double discours provoque une certaine confusion, notamment lorsque les alibis de Mission civilisatrice ou de démocratisation ou de sécularisation ou de droits de la femme sont avancés, alors que chacun connaît les réels motivations (Pétrole, Gaz, contrôle géostratégique, etc.). Cela est emblématique de la posture qu’avaient les anciens impérialistes tels que Lord Alfred Cromer, entre autres, consul général de la Grande-Bretagne en Egypte, pour qui le voile constituait un symbole de la dégradation des femmes et la preuve définitive que l’islam en tant qu’ordre social s’était révélé comme un fiasco complet, alors que ce gentleman était lui-même fondateur de la Ligue masculine d’opposition au vote des femmes en Angleterre. Ce que le cher monsieur n’aura pas eu le temps de connaître, c’est qu’au cours de ces dernières années, le monde islamique a produit plus de présidents et de premiers ministres femmes que l’Europe et l’Amérique du Nord réunis, notamment Mame Madier Boye au Sénégal, Tansu Çiller en Turquie, Kaqusha Jashari au Kosovo, Megawati Sukarnoputri en Indonésie, Nurul Izzah Anwar en Malaisie, Benazir Butto au Pakistan (morte tragiquement dans un attentat suicide en 2007), Khaleda Zia et Sheikh Hasina au Bengladesh.

Cela n’est pas sans rappeler la posture de certains pseudo humanistes (à l’égard des Peshmergua), alors qu’ils ne sont que des va-t-en guerre déguisés en pseudo philosophes (Sarkozy BHL). N’oublions pas que la situation des kurdes (situés en Irak, en Iran, en Syrie, en Turquie) est liée à des promesses d’autodétermination non tenues par les puissances occidentales. De même, Lord Cromer se moquait royalement de l’amère condition des femmes musulmanes en soi ; pour lui, le voile était l’icône emblématique de l’arriération de l’islam et la justification la plus visible de la Mission civilisatrice de l’Europe au Moyen-Orient.

Il en est de même aujourd’hui pour la Lutte contre le Terrorisme, où d’un côté nos dirigeants disent qu’ils mettent tous les moyens pour gagner cette guerre, alors que d’un autre côté à l’instar de Donald Trump faisant la danse du sabre et François Hollande qui avait donné la légion d’honneur lors de la journée de la femme à des princes saoudiens, tout ça pour avoir vendu des millions d’euros d’armes ; il est à se demander qui use de double discours ? L’Arabie Saoudite qui longtemps a été le financier et la matrice idéologique des différents groupes terroristes, comment dès lors les partisans de la démocratisation, de la sécularisation, du droit des femmes, des laïcs, des progressistes de tout ordre, peuvent ne pas ressentir une profonde déception et trahison à l’égard de tous ces donneurs de leçons ?

Il est certain que vu des quartiers défavorisés de nos banlieues jusqu’aux bidonvilles des mégalopoles des pays musulmans émergeants, que ce double discours ne peut être perçu que comme une dissonance, un mensonge, et la preuve de la félonie occidentale. Pourquoi feindre alors l’étonnement et l’indignation face au succès qu’ont certains imams radicaux auprès d’une jeunesse complètement désorientée et acculturée ? Si ce n’est participer à un jeu de dupes. Une comédie humaine pour reprendre Balzac, le chantre de la littérature et de la nuance.

Ce mélange des genres ou double discours occidental, est d’autant plus difficile à appréhender pour les musulmans du monde entier, que lorsque les USA soutiennent ouvertement Israël, sans omettre leurs communes aspirations messianiques au nom de la Bible. Même l’Europe, notamment la France, fille des Lumières, ne sait comment se positionner. Il suffit de se rappeler récemment la réélection du député de l’UDI franco-israélien Meyer Habib, demandant la bénédiction du rabbin et adressant ses remerciements au Tout Puissant sur une vidéo diffusée sur Facebook (L’express.fr, 19/06/2017). Sans parler des positions françaises à l’égard d’Israël, même si le mea-culpa ou l’implication de la France dans la déportation reste significative, il n’en demeure pas moins que cette double posture décrédibilise tout le discours laïciste et de démocratie égalitaire.

Nadine Picaudou dans L’islam entre religion et idéologie, essai sur la modernité musulmane, (éd. Gallimard) explique :

«  La querelle est vaine en réalité de la continuité ou de la rupture entre réformistes du XIXè siècle et l’islam politique d’aujourd’hui. Les modernistes positivistes d’hier ne sont pas les inspirateurs directs des salafistes contemporains. C’est parce que le tragique de l’histoire a eu raison du processus de rationalisation du religieux que l’aggiornamento de l’islam a tourné court et que l’on ne saurait établir une filiation directe entre le réformisme moderniste et les fondamentalistes contemporains. »

Là encore, l’auteur s’arrête à mi-chemin, sans évoquer les responsabilités, les hésitations, voire les instrumentalisations des puissances occidentales dans ces régions. Nous irons plus loin dans le raisonnement, pour comprendre que les responsabilités sont partagées, voire imputables aux décisionnels ou politiciens en poste. Et que l’esprit, pour reprendre Hegel, ne conquiert sa vérité qu’en se trouvant lui-même dans l’absolu déchirement. (…) Il n’est cette puissance qu’en regardant le négatif en face, séjournant auprès de lui.

De la Nahda, trahisons et déceptions… amnésie et refoulement d’une histoire prometteuse

L’un des drames les plus significatifs du chaos et de la déliquescence des autorités politiques dans les pays rudement frappés par les interventions occidentales et le terrorisme, est le sort des minorités chrétiennes ou autres. Comme si cette « haine anti-chrétienne ou anti-juive » était constitutive des sociétés musulmanes. Encore une idée reçue !

Déjà, lors du démantèlement de l’Empire ottoman par les puissances françaises et anglaises, on demandait malgré des efforts de Réformes aux autorités ottomanes de réviser le statut des minorités ; ce qui avait été effectué dans un climat de revendications d’autodétermination et de séparatisme. Bien entendu, personne n’étant dupe, cela s’inscrivait dans une volonté de partage de comptoirs et de zones géographiques à des fins économiques et coloniales. La Révolution industrielle étant en plein boum, cela s’appuyait sur le rêve napoléonien ou des saint-simoniens d’unir les synergies de l’Orient et de l’Occident (Mathias Enard, Boussole, éd. Babel), dans un rapport, bien entendu, de victoire de la Raison sur la Tradition. On ne pourra pas oublier les instrumentalisations mises à l’œuvre pour arriver à ce dessein, notamment le soutien des groupes terroristes arméniens et arabes, pour se retourner contre la Sublime Porte (Henry Laurens, Terrorismes, Histoire et droit, éd. Biblis, CNRS). Sans cela, le génocide arménien est incompréhensible.

Cependant, la réalité a toujours été plus riche et nuancée, et ce n’était pas sans compter le rôle important des intellectuels arabes chrétiens acquis aux idées des Lumières, qui furent les premiers annonciateurs de cette Nahda (Renaissance arabe). Dans les journaux et les revues qu’ils avaient crée à Beyrouth, à Damas, ou au Caire, ils incitaient les masses à se révolter contre l’injustice ou la corruption, à l’instar de Boutros Al-Boustani (1819-1883), qui apparternait à une famille libanaise d’obédience protestante et qui défendit parmi les premiers les idées de progrès et de liberté. Considérant l’éducation comme la base essentielle d’une réelle renaissance, il prêchait pour l’école obligatoire et avait lancé des établissements scolaires fréquentés par des chrétiens et des musulmans, où l’on enseignait les sciences et le français.

Le panarabisme était un concept voulu et crée par des arabes chrétiens, qui n’avaient aucun problème de légitimité, puisque le judaïsme et le christianisme étaient inscrits dans le paysage arabe bien avant l’évènement de l’islam (même si pour les musulmans l’islam commence depuis Adam). Beaucoup de figures telles que le syrien Francis Marrash (1836-1873), le libanais Chibli Chumayyel (1853-1917), militaient pour la séparation de toute activité politique du religieux. D’ailleurs, ce dernier, avec son ami copte l’égyptien Salama Moussa (1887-1958) avait lancé, en 1914, le journal Al-Mustaqbal (L’Avenir), qui sera censuré en raison de critiques virulentes à l’égard de la politique et de la religion.

Au début XXème siècle, beaucoup durent s’exiler suite à leurs affirmations audacieuses, à l’instar de ceux qui fondèrent à New-York en 1920 le club littéraire Arrabita Al Qalamyya, dont le président n’était ni plus ni moins que Khalil Gibran. L’apport de ce groupe dans la modernisation de la langue et de la littérature arabes fut fondamental. Et voilà, qu’à Beyrouth, au Caire, à Bagdad comme à Tunis, ou à Damas, de jeunes poètes et écrivains, découvrirent sous leur influence la littérature française, anglaise et allemande, et de nouvelles formes artistiques et littéraires, tel le poème en prose, la nouvelle, le roman, le théâtre, la peinture, le cinéma, et rêvant de devenir la future révélation de leur pays.

Les idées de Progrès et des Lumières lancées n’avaient donc pas tardé à toucher la sphère des intellectuels et des écrivains arabes musulmans. Cela n’était pas sans compter une résistance des autorités et des institutions religieuses qui tombaient en désuétude. Il s’en suivi des condamnations, voire des emprisonnements. Mais l’espoir était grand d’un changement et d’une meilleure vie.

Pourtant, il n’en restera pas grand-chose dans l’inconscient collectif, si ce n’est des rêves de panarabisme déçu malgré l’héroïsme de Nasser se rêvant comme un nouveau Saladin, embarquant avec lui tous les arabes (musulmans, chrétiens ou juifs). Là encore n’avait pas encore émergé le panislamisme. Cela n’était qu’une question de temps.

Mais voyant la volonté de déstabiliser le Liban (Israël) entre communautés, de laisser les partis islamistes (Hamas) prendre le dessus jusqu’au point de délégitimer des figures historiques comme Yasser Arafat, et faire des alliances avec l’Arabie Saoudite entre autres, et de bombarder l’Irak, l’Afghanistan (après les avoir soutenus contre les soviétiques), c’était comme si l’Occident donnait son feu vert à la radicalisation du monde musulman, en remplaçant l’ancien rival communiste.

Nous avions démontré dans un précédent article (La question judéo-arabe, entre débat scientifique et enjeux politiques, in Oumma.com) que le révisionnisme suite aux instrumentalisations et aux pogroms qu’ont subi les minorités qu’elles soient juives ou chrétiennes, n’est pas le reflet de la réalité historique et sociale bien plus complexe et bien plus nuancée et apaisée que ne le voudraient les partisans du choc des civilisations. Cela est toujours vu sans l’interventionnisme occidental, comme s’il n’existait pas ou n’avait aucun impact politique, économique et social : fabriquer un futur ennemi intérieur et extérieur dont la haine est fondée sur l’irrationalité, on ne s’y serait pas mieux pris !

Les historiens n’auront pas fini d’analyser cet Orient compliqué et cet Afrique « mystérieuse et sauvage » où les marionnettes du pouvoir s’entredéchirent, mais dont les tireurs de ficelles se gardent bien de ne pas se montrer, faisant la pluie et le beau temps, et diffusant leur propagande sur les chaînes de grande écoute.

« D’ailleurs, comme le souligne Makram Abbès dans Islam et politique à l’âge classique (éd. PUF), il n’est pas étrange que cette idée de l’islam en tant que théocratie émerge précisément au XIXème siècle, au moment de la formation du concept de « sécularisation » et du discours sur la modernité politique occidentale, alors qu’un siècle avant, il incarnait le despotisme, l’arbitraire, l’excès de passions.

On pourrait se demander si ces approches ne relèvent pas finalement, pour reprendre l’expression d’H. Blumenberg, d’une « catégorie d’iniquité historique », et si, paradoxalement, il n’existe pas une circularité parfaite entre les élucubrations théoriques et l’islamisme, nourries pas l’ignorance de l’histoire de l’islam, et les discours qui tentent d’enfermer son identité politique dans un schéma que l’Occident aurait dépassé, depuis sa présécularisation.

(…) Ainsi, ces travaux sont fondés sur une sorte d’amnésie, celle de la longue tradition de théologie politique qui a déterminé la formulation de nombreux débats philosophiques jusqu’au cœur du XXème siècle, sans parler de la mise entre parenthèse de la théorie du droit divin ou de pans entiers de la culture politique occidentale. Il convient, à ce titre, de rappeler que plus de la moitié du Léviathan, qui est l’œuvre fondatrice de la philosophie politique moderne est consacrée aux problèmes théologiques, et dans une proportion qui dépasse de loin les traités politiques de philosophes comme al-Farabi, et même de juristes comme al-Mardawi ou d’auteurs de Miroirs des prince comme al-Assabi. »

Conclusion : à quand de réelles indépendances ?

L’image du monde arabe et africain en général est celle d’un esclave dont le maître (L’Occident) demanderait de s’émanciper, où d’un mari autoritaire et machiste à l’égard de sa femme se plaignant de sa docilité. Deux positions contradictoires ou inconciliables, mais si illustratives de la situation politique actuelle dans les rapports Nord-Sud.

A l’heure où des femmes africaines et musulmanes, se lèvent pour revendiquer leurs droits, à l’instar de ces mouvements féministes de différentes obédiences, encore une fois dans le bruit et la fureur de la réalité africaine et arabe, au nom de quoi pour certain (e) s (Houria Bouteldja), quelques petites bourgeoises comme Leïla Slimani, seraient-elles représentatives de toutes ces femmes et donneuses de leçon ? Elles qui n’ont jamais vécu un dixième de ce qu’elles endurent au quotidien, sans parler des préjugés liés à leur voile ? Pourquoi s’exprimer dans la langue et dans les médias de l’ancien colonisateur ?

Voilà comment il faut décrypter cette résistance psychologique, qui relève presque un rapport au Père. A ce père qu’il faut tuer (Cf, Fethi Benslama).

D’aucuns argueront que c’est aussi une posture de « Native informant », notion que les études postcoloniales ont forgé pour désigner les personnes de couleur qui, surcompensant un complexe d’infériorité à l’égard des Blancs, imitent ces derniers pour leur plaire et être reconnus par eux : notions de « native informant » (Franz Fanon) ou du nègre de maison (Malcolm X) ou du vendu ou traitre (guerre d’Algérie) ou du collabo (Sous la plume de Zemmour).

Cela rappelle aussi, selon Jürgen Habermas (in, Profils philosophiques et politiques, éd. Gallimard), ce que Hannah Arendt avait décrit dans le Paris de fin de siècle, où Marcel Proust lui-même était pris dans cette logique où les cercles philosémites précisément accueillaient en leur sein des juifs cultivés en leur faisant cet étonnant compliment : qu’on ne remarquait plus du tout leur origine ; ils devaient être juifs mais ne pas être comme des juifs ; de même que Simmel analysait :

« Nous ne faisons pas uniquement ce à quoi les coups du destin et de la civilisation nous contraignent de l’extérieur ; nous représentons inévitablement quelque chose que nous ne sommes pas vraiment…

(…) En ce sens précisément nous sommes tous en quelque sorte des acteurs »

Hormis ces considérations, qui ne sont pas seulement des éléments de langage, mais liées à une réalité politique et sociale, de distinction, de capital culturel, capital symbolique, violence symbolique, voire d’héritage pour reprendre Bourdieu ; comme nous l’avons vu dans cet article, il y a une dimension historique et politique qui surdétermine et explique cette posture de défiance à l’égard du discours venant de l’Occident. Et cela même au sein des banlieues, où elles sont passées d’un modèle d’intégration depuis Mitterrand pour aboutir à un alignement sur la théorie du choc des civilisations et des néoconservateurs américains, qui ont ressentie cette évolution comme une trahison, pour se retrouver dans une forme de communautarisme comme à l’époque des ghettos juifs que beaucoup ne veulent pas.

Comment croire en la bienveillance « d’anciennes » puissances qui agissaient et agissent encore au nom de leurs intérêts politiques et économiques ? Ceci est d’autant plus net et met en branle tous les discours de Justice et de Droits de l’Homme, que cet immobilisme à l’égard des exactions israéliennes en Palestine suscitent le trouble, en autres, et décrédibilisent tous les discours de bienveillance occidentale. Comment avoir confiance en des gens qui ont permis l’exécution de Saddam Hussein, non pas dans un tribunal international afin qu’il révèle les responsabilités des uns et des autres (occidentales dans d’autres affaires), et ceci en pleine fête de l’Aïd et dans des conditions obscures et quasi clandestines, sans aucune considération malgré le rang d’homme d’Etat du condamné. De même que Khadafi lynché par la foule comme un chien, ou encore un Ben Laden jeté en plein océan, et les commentateurs de préciser, en direction de la Mecque, alors que même  le nazi Eichmann avait eu un procès en bon et du forme. Même dans la fin tragique des tyrans et des terroristes, il y a comme un double traitement : ceux qui sont jugés et déférés devant un Tribunal comme Anders Breivik, et ceux, qui sont liquidés sur le champ sans autre forme de procédure rappelant des images de la guerre d’Algérie ou autres : le Mal absolu versus Le Bien absolu, soit deux Humanités irréconciliables et antagonistes.

Le respect de l’ennemi qu’invoquait Romain Roland, n’était déjà pas observé lorsque les allemands et les français se mettaient dessus, alors qu’ils ont une histoire une culture et une civilisation commune, comment imaginer que cela puisse être davantage respecté à l’égard de gens considérés comme issus d’une civilisation et d’une culture arriérés, tout au plus des barbares ? (Tzvetan Todorov, La peur des barbares, Au-delà du choc des civilisations, éd. Robert Laffont).

C’est cette violence symbolique qui heurte le monde musulman, et cette précipitation expéditive qu’ont les forces armées occidentales de supprimer certains témoins gênants (ex agents de la CIA ou autres) qui auraient des révélations à faire. Les câbles de Wikileaks donnant une idée infinitésimale de la réalité des coups bas entre Etats et services de renseignements. Et c’est cela qui explique la brèche qui mène au nihilisme (Cf, Lettre ouverte aux Djihadistes). C’est pour cela qu’il est plus qu’urgent de surmonter ces contradictions, et de donner un message philosophique et politique clair.

En attendant, devant ces contradictions et cette amnésie historique voulue par nos journalistes ou autres propagandistes, qui ne réduisent la pensée politique qu’à une théorie manichéenne du choc des civilisations, il est encore un vœu pieux de croire que des pays bombardés, et des dirigeants dominés (soit par la pression du FMI, soit par des pressions de la CIA ou autres), puissent permettre l’émergence d’une sécularisation et une démocratisation du monde musulman. Même si cela s’était déjà vu en Turquie, ou en Indonésie dans une certaine mesure, la question que ne poseront jamais les thuriféraires du pouvoir et de la bien-pensance : Pourquoi soutenons-nous des régimes théocratiques (Arabie Saoudite) et Messianiques (Israël), alors que nous nous revendiquons de l’héritage des Lumières. C’est cette contradiction indépassable, qu’il faudra surmonter, auquel cas, c’est comme parler dans le vent.

Enfin, j’aimerais faire un petit jeu de fiction ou de relativisme intellectuel, comme le procédé qu’avait fait Philip K. Dick dans Le maître du haut château. Imaginer l’Occident à la place du monde musulman, ayant été colonisé par ce dernier et malgré les indépendances suscitant toujours autant de convoitises de par la richesse de ses sols, bien entendu pour seule excuse pour justifier le nouvel interventionnisme, imposer à ces pays leur modèle de civilisation (Charia). J’imagine le choc de Zemmour et autres partisans du Grand Remplacement, Houellebecq avec Soumission n’a pas besoin d’imaginer un scénario en France, cela se produit maintenant au Moyen Orient et en Afrique Centrale.

Cependant, tout comme le soulignait Fatema Mernissi (Islam et démocratie, éd. Albin Michel) et bien d’autres intellectuels musulmans aujourd’hui, rien dans le Coran ne s’oppose à la démocratie ou à la sécularisation, puisque rien n’y est écrit de façon explicite et que le pouvoir musulman s’était beaucoup inspiré de l’administration byzantine et des façons de gouverner de l’époque. Le Miroir des princes et toute la philosophie politique de l’islam classique faisait déjà la distinction entre le pouvoir temporel des sultans et celui des autorités religieuses qui ne se prononçaient la plupart du temps que pour les affaires sociales et de mœurs.

Et que d’un certain point de vue, la laïcité et la démocratisation permettraient le vivre ensemble avec toutes les minorités comme en Turquie, même si l’on en voit les limites aujourd’hui en France ou ailleurs liées plutôt à des résistances idéologiques (laïcité de combat, Front National, populisme) et à l’ultralibéralisme qui a réduit le pouvoir du peuple (Troïka financière) pour ne lui laisser que la perspective réactionnaire (Ivan Rioufol) ou du populisme (Camus, Zemmour, Millet).

En réalité, ce qu’il faudrait d’un point de vue épistémologique et pédagogique, c’est de faire prendre conscience la réalité historique dans laquelle s’inscrit la sécularisation en Europe. Car celle-ci est liée à un traumatisme qui a donné naissance à un anticléricalisme qu’on ne peut pas comprendre dans le monde musulman, si l’on ne connaît pas l’histoire de l’Inquisition et des guerres de Religion (Protestants versus catholiques). La neutralité de l’Etat a permis pacifier tous les courants politiques autour de l’idéal démocratique.

Il faudrait aussi se rappeler le long processus qui a amené la France à la Révolution française, à la sécularisation, et à la République. Cela ne s’est pas fait du jour au lendemain. Imaginons aujourd’hui un Voltaire arabe (Adonis par exemple) qui demande aux siens de se réformer, alors que les puissances extérieures (Mahométane) qui le promeuvent n’ont de cesse de bombarder son pays, ou d’envoyer des troupes militaires en Europe. Nous pouvons imaginer la position du Vatican qui serait la même que celle de Al Azhar aujourd’hui.

Je pense qu’à vouloir aller plus vite que la chanson cela risque de précipiter davantage de drames, et que la tournure qu’a pris l’histoire à cause des hésitations, des indécisions, des contradictions, du choix politiques de nos dirigeants quant à la gestion de la politique arabe, n’inspire rien de bon. Toutefois, espérons que ce malentendu sera dissipé par des esprits consciencieux et qui évaluent le risque que font peser les partisans du choc des civilisations (George Corm, Le monde arabe est dans un chaos mental absolu, Médiapart, 05 septembre 2017).

En somme, le rapport à la religion n’est pas vécu de la même façon, que l’on soit de cette rive ou de l’autre rive de la méditerannée. Ici en Europe, notamment en France, cela a été une long combat entre la République et l’Eglise catholique. Alors que dans le monde musulman, la religion a été vécu comme une Révolution (Reza Aslan, Le Miséricordieux, éd. Les Arènes). C’est peut-être là l’origine du quiproquo.

3 commentaires

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  1. L’erreur est qu’on regarde le monde musulman avec un regard extra musulman.
    La démocratie veut dire pouvoir du peuple, on choisit le pouvoir et les gens du pouvoir.

    Dans l’Islam, on choisit librement les gens du pouvoir , jamais le pouvoir.
    Le pouvoir c’est dieu, ce n’est pas un pouvoir théologique , il n y a pas de clergé dans l’Islam, personne n’est le centre et les gens tournent autour. L’homme est un membre de sa communauté, tant que sa liberté est respectée. sinon tout pacte social n’aura aucune valeur.
    Le coran n’est pas natif grecque.

  2. Comme dans le christianisme, le judaïsme, le socialisme, etc, il y a des courants réactionnaires et des courants progressistes qui lisent autrement le grand Livre de la vie et de la révélation :
    “Le riche et le pauvre ne peuvent pas avoir la même morale, la bible et le coran ne peuvent pas servir de la même manière celui qui exploite et celui qui est exploité, ou alors il faudra deux éditions de la bible et deux éditions du coran.”
    Discours à l’ONU du président du Burkina Faso – Thomas Sankara

    • Lire autrement est le problème.
      Dans l’Islam on a pas élevé le prophète au rang divin pour qu’aprés chacun lit le coran à sa manièer.
      Ellah dieu unique, son prophète reste le seul modèle pour adorer Ellah ou comprendre sa parole , il n y a pas de clergé dans l’Islam, il y a des gens qui connaissent plus que les autres.
      Le coran n’est pas natif grecque, et n’est pas un testament , c’est un message universel.

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