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Réponse au ramage du Rossignol : « Nègre je suis, Nègre je resterai »

Le racisme, l'antisémitisme, l'islamophobie, « ça commence par des mots. Ça finit par des crachats, des coups, du sang », dit la campagne du gouvernement « Tous unis contre la haine ». Les mots de Laurence Rossignol, ministre de la famille, sur le Nègre, l'esclave et la femme voilée sonnent le tocsin du pompier pyromane.
 

Madame la Ministre vous ne m'avez pas blessé du tout, mais ouvert davantage les yeux sur la déliquescence intellectuelle et éthique de ceux qui, à la tête de nos Etats, mènent les masses populaires aux pâturages consuméristes. Car vous et ceux qui vous défendent, dans les castes qui sont les vôtres, polluez, par vos postillons liberticides, l'herbe de la prairie hexagonale. Madame, permettez-moi, par-delà bien mal, de vous livrer, sans frais de port, quatre modestes leçons : une sur l'histoire des esclaves et des Nègres, une sur la négritude de l'après-deux-guerres, une sur le port du voile dit islamique et, enfin, cerise sur ce gâteau pédagogique que je voudrai décontaminant, une sur l'économie et l'entreprise. Votre boussole y (re)trouvera-t-elle son nord perdu ? Je vous le souhaite de tout cœur.

Oui, il y avait des Nègres américains qui étaient pour l'esclavage ! Malcolm X, en son temps, le dénonçait encore, car leur race, loin de disparaître, est indestructible comme celle des pucerons : « Il y avait, disait Malcolm, une différence, au temps de l'esclavage, entre le nègre domestique et le nègre travailleur des champs. Les nègres domestiques, ce sont ceux qui vivaient dans la maison du maître ; ils étaient bien vêtus, ils mangeaient bien parce qu'ils mangeaient les restes dont le maître ne voulait pas. Ils vivaient au grenier ou dans la cave, mais ils vivaient près du maître ; et ils aimaient le maître plus que le maître ne s'aimait lui-même. Ils donnaient leur vie pour sauver la maison de leur maître, plus volontiers que le maître lui-même. Si le maître disait : "Nous avons une bonne maison", le nègre domestique disait : "Ouais, nous avons une bonne maison". Lorsque le maître disait "nous", il disait "nous". C'est en cela qu'on reconnaît un nègre domestique. » Quentin Tarantino, dans son Django (Jamie Foxx), nous en retrace (avec le personnage de Stephen, pathétique esclave domestique, incarné par Samuel L. Jackson, dans l'une de ses plus belles performances cinématographiques) un portrait éclairant et bouleversant de réalisme.

Que représentait cette portion de Nègres en proie à un « vouloir-vivre » surintensifié, les poussant, avec tant de bassesses à se comporter de façon aussi indigne ? Etaient-ils représentatifs de la population afro-américaine de l'époque ? Que nenni ! La question qui me taraude est donc celle-ci : pouquoi remontez-vous aussi loin, dans ce lieu précis, pour choisir cet exemple précis ? Ce trébuchement langagier sorti de votre bouche, car il vous a échappé, en dit long sur le relief verbal des coulisses, cercles et couloirs que vous fréquentez. Quand je pense que vous avez failli déraper encore plus… : « il y avait aussi des Nègres afric… des Nègres américains ». 

Et pourtant, des exemples, on peut en trouver beaucoup, et pas si loin. Lorsque la France, par exemple, était occupée pendant la deuxième guerre, il y avait des résistants qui mouraient pour l'Hexagone et des collaborateurs qui vivaient, et même très bien, grâce à la bienveillance de l'occupant. Ces derniers n'étaient-ils pas pour l'occupation ? Représentaient-ils la France ? Lorsqu'en Afrique du sud sévissait l'apartheid, des Nègres sud-africains profitaient de l'ignoble persécution des Sud-africains noirs. De même, aujourd'hui, en Palestine, il ne serait pas étonnant de voir des Arabes tirer profit, avec allègresse, de cette autre occupation israëlienne : allez parler de paix à ces profiteurs. Et on peut multiplier les exemples… Alors, comment pouvez-vous comparer des femmes voilées avec des personnes pour qui on ne pourrait avoir que de l'aversion ? 

Que nous dit ce type de comportement ? Que dans toute société il y a des lâches, pusillanimes, des égoïstes, des profiteurs. Des hommes et des femmes qui possèdent cette faculté d'adaptation darwinien, ce don rare : l'art de ramper des courtisans (lire, à ce sujet, le Baron d'Holbach). Et vous ne me ferez pas croire, malgré vos inépties à tout va, que vous ne percevez pas les ficelles évidentes qui rendent intelligibles ce comportement au fond très humain, et donc banal : vous êtes au cœur du pouvoir, c'est-à-dire le lieu on ne peut mieux indiqué pour dénicher celui qui retourne sa veste du bon côté, là où prolifère cette race de pucerons. Je ne vous traiterai pas de raciste, je ne vous ferai pas ce plaisir, d'autant plus que je ne le pense même pas, mais vos propos sur l'Autre traduisent autre chose que ce que vous avez exprimé… 

Parlons, maintenant, de la nègre-attitude. Le mot « nègre » que vous avez trouvé, parce qu'acculée par les protestations tous azimuts, « péjoratif » ne l'est pas tant que ça. Encore une de vos fausses notes… Dans la littérature afro-antillaise de l'après-deux-guerres, le mot « nègre » est revenu plus d'une fois comme un cri de ralliement, une fiérté revendiquée. C'est la verticale fondatrice du premier mouvement intellectuel de revendication des Noirs d'Afrique et de la diaspora. Marcus Garvey, Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas, Birago Diop et, par la suite, Cheikh Anta Diop, Frantz Fanon…. ces hommes qui font la fierté du peuple noir, ont fait du mot « nègre » un slogan, celui que, lorsque ceux qui ignorent tout de l'Histoire nous renvoie à notre condition de noir, nous brandissons pour dire ce que nous ne sommes pas. 

La nègre-attitude, c'est notre identité de combat. Dire de nous que nous sommes des Nègres, ce n'est rien d'autre que nous rendre ce que nous revendiquons depuis l'entre-deux-guerres (1935 pour être précis). C'est, en somme, rendre à César ce qui lui revient. Lorsque vous pensez atteindre le Noir, vous utilisez le mot qui a fait que les Noirs de tous les continents son devenus un peuple. Vous ne serez donc pas surprise si je vous dis que l'un des plus beaux mots de la langue de Molière, c'est, le mot « nègre ». 

Et quand je dis cela, je ne fais que m'inscrire dans la filiation des chantres de la négritude, c'est-à-dire de tous ces grands intellectuels du peuple noir qui ont su inverser une insulte et lui donner une valeur positive. Nietzsche dirait : une transmutation des valeurs. Le mot « nègre » n'est pas péjoratif, il est ce qui rend le Noir digne, fier et grand. Mais, surtout, c'est un mot qui tend la main à l'Autre, sans préjugés, sans condescendance, sans paternalisme aucun. C'est un élan de fraternité universelle. 

Croyez-moi chère Madame, le mot « nègre », c'est aussi l'arme secrête du Noir ; dès qu'il la dégaine, surtout à des moments et endroits inattendus, c'est son environnement, fait de paternalistes condescendants, qui pâlit, rougit, verdit, bleuit… Parole d'homme de couleur ! Et Césaire, le Nègre majuscule, de vous dire : « Nègre je suis, Nègre je resterai. » Ou encore, plus cinglant : « […]le Nègre vous emmerde ! » Votre médiatique et clivante sortie politicienne m'inspire donc cette autre question : êtes-vous certaine, Madame, de ne pas avoir de problèmes avec ce qui ne vous ressemble pas ou ne voudrait pas vous ressembler ? Comment faites-vous pour goupiller dans la même confection, aux effluves xénophobes, le Nègre, l'esclave et la femme voilée ? Quelle prouesse !

Madame croit toucher du doigt ce que Bourdieu appelait « la violence symbolique ». C'est quoi donc cette jargonante expression sociologique ? « La violence symbolique est une violence qui s'exerce avec la complicité tacite de ceux qui la subissent et aussi, souvent, de ceux qui l'exercent dans la mesure où les uns et les autres sont inconscients de la subir où de l'exercer. » Du haut de son prétoire microphonique, Madame émet ses médiatiques fatwas et amalgame dans le même sac toutes les femmes qui, pour des raisons diverses, arborent le fichu dit islamique. 

Le voile islamique (hijab, Tchador, Niqab, burqa…), qui change de nom et de forme selon l’endroit d’où est originaire la musulmane, était bien caché au fond de la valise des suppléments de bagage culturel des parents immigrés qui n'osaient surtout pas casser l'homogénéité vestimentaire de la rue hexagonale avec cet accoutrement bien singulier.

Dans les années quatre-vingt, les filles sortent le voile du placard qui commence à trouver sa place dans la rue. N’eût été l'hystérie et l’intervention déraisonnée de certains chefs d’établissement et enseignants laïcistes dévots, le voile aurait joué sa partition culturelle dans une harmonie hexagonale faite de diversités de toutes sortes sans fausse note. Mais ces autres chiens de garde d’une laïcité glissant dans son laïcisme radical ont poussé les autorités à légiférer de façon mécanique sur des codes vestimentaires dont le décriptage et l'assimilation relèvent plus du sociétal et de la pédagogie que de la répression. 

Depuis, emmêlés dans le piège de nos débiles oppositions qui nous font monter crescendo en surenchère, nous n’arrêtons plus de vouloir légiférer pour palier à l’effet négatif d’une loi par une autre loi. Les porteuses de voile, telles des pestiférées sont interdites d’école, certaines de leurs mamans, de sorties scolaires. Pire, elles sont sournoisement discriminées à l’embauche. Paradoxalement, depuis, le voile ne cesse de se démocratiser, et pour certaines, de s’allonger hermétique au point de devenir intégral. 

Derrière ce tissu qu’on appelle aussi foulard islamique se cache pourtant une faune complexe de motivations non conspirées. Entre le besoin d’élévation spirituelle réelle, un héritage pédagogique familial, une lecture littéraliste de certaines sources, une esthétique de mode, le besoin de visibilité d’un islam fier et décomplexé (nous vivons, disait Philippe Muray, l'âge du fier), la quête d’identité, une pression (ou influence) d’un mari ou d’un frère, le poids de l'homogénéité sociale et sociétale du quartier (qui se ressemble, s'assemble), une revendication politique, une quête de rupture… à chaque musulmane son foulard. Le voile, c’est l’unique pont extérieur de divers parcours intérieurs qui, parfois ne se croisent même pas. Victime de sa visibilité, il fait sans aucun doute l’affaire des populistes qui le désigne comme la marque révélatrice du Grand remplacement rempant. 

Ces « Franco-musulmanes » (donc pas assez françaises à votre goût), « militantes de l'islam politique » qui prônent le retour de la femme à la maison sont, d'après la description que vous en faites, si puissantes que, ni l'Etat et ses lois, ni les associations grassement subventionnées pour contrecarrer leur action (pour le coup, les vrais nègres domestiques des temps modernes), ni même le gros des médias, relais naturels de la propagande anti-voile ne peuvent endiguer leur déferlement dans les quartiers où elles règnent sans partage sous la garde du corps salafo-djihadiste. Pire encore, même les grandes marques sont soumises et cèdent face à leur force de frappe prosélyte. Quelle puissance ! Ne surestimez-vous pas la force de vos adversaires voilés ? Renaud Camus, théoricien, s'il en est, du Grand remplacement fantasmé vous remercie de mettre tant d'eau à son moulin. 

Mais il y a une autre dissonance dans les élucubrations rossignoliennes : comment expliquer que ces « Franco-musulmanes », qui prônent l'enfermement des femmes, veuillent, en même temps aller dépenser des fortunes pour se payer les accessoires vestimentaires les plus à la mode ? Lorsque les femmes se parent, n'est-ce pas pour aller dehors ? Ou, plus exactement, ce que le chant du Rossignol ne dit pas, c'est qu'on ne veut plus voir de voiles dehors. 

Simplicisme biblique (pardon pour mes amis chrétiens), Madame enfile une mise en perspective sociologique sur le lien entre mode de vie et code vestimentaire : « Dans les années soixante, dit-elle, les femmes peuvent avoir un compte en banque, elles vont à l'école, elles vont à l'université, elles accèdent à la contraception, et en même temps les jupes raccourcissent (ou elles mettent des pantalons aussi). » Ce qui prouve bien, selon elle qu'il y a un lien entre « la tenue des femmes et leurs droits ». CQFD. 

Si j'ai bien compris, pour raccourcir une jupe, il faut donc : un compte en banque, une pillule contraceptive et aller à l'école. Les filles voilées n'ont-elles pas accès à tout ça ? Si c'est le cas, cela veut dire que le voile et la jupe n'ont pas le même statut vestimentaire, et que vous accusez, à tort, un fichu d'être ce qu'il n'est pas. 

Si, en revanche, elle n'ont pas accès à tout ça, alors c'est l'Hexagone, depuis son cerveau constitutionnel, jusqu'au dernier de ses membres, en passant par vous et moi, qui doit passer au banc des accusés. En tout cas, réduire le combat pour l'émancipation de la femme à ce que la mode vestimentaire, selon les tendances dans l'air du temps, exhibe ou dissimule, est, sinon une offense, du moins une grave maladresse à l'égard de la gent féminine hexagonale, avec ou sans voile. Que de lacunes dans le raisonnement ! Et ce n'est pas fini !

Ces enseignes qui « investissent ce marché […] parce qu'il est lucratif » : depuis quand les entreprises s'occupent-elles d'autre chose que de ce qui rapporte de l'argent ? Madame Rossignol reproche à certaines entreprises de se mettre « en retrait de leur responsabilité sociale, et d'un certain point de vue [de faire] la promotion de l'enfermement du corps des femmes. » Mais non Madame, elles les habillent pour qu'elles sortent, tout voile dehors !

A la question élémentaire : c'est quoi la raison sociale d'une entrprise ? Une réponse à la Sherlock Holmes s'impose : la raison sociale d'une entreprise, c'est de satisfaire ses clients et faire du profit. Ni plus, ni moins. L'industrie musicale se moque de la misogynie de Eminem dès lors que l'on s'arrache ses disques. Le capitalisme a ce don de pouvoir recycler même ceux qui le contestent. L'implacable loi de l'offre et de la demande est la seule qui vaille dans le milieu de l'entreprise. Si l'habit dit islamique se vend, c'est juste parce qu'il y a un marché lucratif qui fournit des emplois et réduit du chômage. 

L'économie (ou le capitalisme) n'est ni morale, ni immorale, elle est amorale (Comte-Sponville). Et les marques qui vendent des produits estampiés islamiques ne font qu'aller dénicher le profit là où il se trouve. Elles le font dans ce domaine comme elles le font dans les autres domaines. Elles sont dans leur métier, loin de toutes considérations idéologiques. 

Ce sont les mêmes raisons qui ont poussé l'enseigne de fast food Quick, à un moment où son pronostic vital économique était engagé, dans des quartiers où les consommateurs avaient des attentes alimentaires spécifiques, à se convertir dans le halal. Dans cette démarche, aucune idéologie, juste de la stratégie de survie économique. Lorsque l'industrie de l'armement prospère, vous posez-vous des questions sur les utilisations terroristes du Rafal ou de la Kalachnikov ? Indignation histirionique !

Il est vrai, pour terminer, que l'Hexagone vit un moment de crise globale sans précédent, il est vrai aussi que vos camarades d'en haut et vous êtes dépassés par le cours du monde tel qu'il ne va pas. Mais, n'est-ce pas un peu trop facile, et même pernicieux, dans ces conditions, d'en faire porter la résponsabilité et la charge à la frange de la population la plus vulnérable ? Que gagnez-vous à fragiliser plus encore celles qui sont déjà à la marge. Votre gouvernement, depuis 2012, et jusque ici, n'a brillé que dans la guerre, c'est-à-dire l'entreprise de la mort. Que veut dire cette liberté d'expression qui n'est liberté que lorqu'elle ressemble à la nôtre ? 

Vous ghettoïsez ici et dénoncez la montée du communautarisme là. Vous ne voulez pas les stigmatiser, mais les désignez par de drôles de noms (deuxièmes générations, franco-musulmans, musulmans d'apparence, issus de la diversité…). Vous criez « Salafisme ! Salafisme ! » partout et, en catimini, décorez, dans vos palais, le sponsor saoudien de cette doctrine. Vous lui vendez tout ce qui vous tombe entre les mains et, en même temps, vous voulez boycotter les marques qui veulent innover dans le voile hexagonal sous pretexte que ce commerce ne rentre pas dans le halal laïciste. Vous houspillez contre les prières de rue et refusez la construction de lieux de culte décents. Vous parlez de l'islam de France et dialoguez avec des étrangers.

Vous demandez aux musulmans d'être autonomes et de demeurer sous votre contrôle. Vous dites « Egalité pour tous » et « déchéance de nationalité pour certains ». Allez trouver de la cohérence dans ce capharnaüm politicien.

En revanche, si vos allégations disent quelque chose de clair et audible, c'est bien que vous êtes les promoteurs (in)conscients de ce que vous semblez dénoncer tous les jours dans les médias. Pompiers et pyromanes à la fois, vous jouez avec le feu de la division. D'où ma dernière question : En agissant comme vous le faites, quelle France espérez-vous léguer à nos Enfants de la Patrie ?

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