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Réflexions sur nos sociétés pornographiques

« Qu’est-ce que la pornographie ?(…) dans ces domaines où est dit, joué et mis en scène l’abaissement de la femme, il s’agit non pas de la force des hommes mais de leur faiblesse. »
Nancy Huston, Mosaïque de la pornographie, éd. Petite Bibliothèque Payot.

A l’heure où les affaires de mœurs, et depuis plusieurs décennies, touchent plusieurs personnalités du monde politique (Bill Clinton, Dominique Strauss-Khan, Denis Baupin), du cinéma (Roman Polansky, Harvey Weinstein) et du milieu intellectuel (Tariq Ramadan), il est du devoir de tout un chacun de se questionner sur le type de société dans laquelle nous sommes, et comment la divulgation de l’information peut influencer le déroulement de la justice (rappelons-nous de l’affaire d’Outreau ou d’Omar Raddad), et faire oublier la présomption d’innocence ?

Au-delà de l’étymologie pornographos [1] qui définit la pornographie de façon succincte comme une représentation complaisante de sujets, de détails obscènes, dans une œuvre littéraire, artistique ou cinématographique, c’est plutôt l’acception qu’en a donnée Alain Badiou dans son livre la  Pornographie du temps présent [2] qui a retenu notre attention.

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Il y dénonce la « démocratie » comme « fétiche » ou « comédie des images » ou « marché des images », comme il le dit si bien « La seule critique dangereuse et radicale du temps présent, c’est la critique politique de la démocratie », en somme retrouver « Un désir animé par le réel et non par les images » et « l’emblème ultime : le phallus, qui serait l’image de ce qui n’a pas d’image, le pouvoir nu » [3] (sic). Ou comme l’avait si bien écrit Aldous Huxley en préface de son fameux roman Le meilleur des mondes qui s’inscrit dans la continuité du Discours de la servitude volontaire de La Boétie[4], « à mesure que diminue la liberté économique et politique, la liberté sexuelle a tendance à s’accroître en compensation. Et le dictateur fera bien d’encourager cette liberté-là. Conjointement avec la liberté de se livrer aux songes en plein jour sous l’influence des drogues, du cinéma et de la radio, elle contribuera à réconcilier ses sujets avec la servitude qui sera leur sort. »

Comme l’explique très bien Dany-Robert Dufour dans La cité perverse, libéralisme et pornographie, éd. Denoël, notre monde est devenu sadien, célébrant désormais l’alliance d’Adam Smith et du Marquis de Sade. Pour lui, nous vivons dans un univers qui a fait de l’égoïsme, de l’intérêt personnel, du self love, son principe premier : destructeur de l’être-ensemble ou l’être-soi. Et cela touche toutes les classes sociales.

D’aucuns critiquent la féminisation (Zemmour, Le premier sexe), et d’autres pointent les réalités sexistes et le harcèlement que subissent les femmes au sein de la société française notamment, et à travers le monde (Christine Delphy, Virginie Despentes entre autres), surtout lorsque l’on connaît les chiffres des femmes élevant un ou des enfants seules, et la précarité dans laquelle elles sont. Les femmes qui, à l’heure de la Réforme du Travail, sont les premières victimes de la pression du licenciement, et parfois, elles subissent des harcèlements. (d’où le Hashtag balance ton porc).

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Devant cet ultra libéralisme, cette ultra médiatisation, cette ultra libéralisation du sexe, cette accélération des images, de la banalisation de la marchandisation du corps des femmes (Ovidie, A quoi rêve les jeunes filles ? documentaire France 2), via des sites pornographiques gratuits, via les pubs, le cinéma, et cela dès le plus jeune âge, comment faire face à toutes ces dérives qui peuvent toucher chacun d’entre nous et surtout nos enfants, de la capture d’écran, en passant par le harcèlement virtuel…

Pourquoi s’étonner que des personnalités adulées puisse être jetées aux gémonies ? Jésus déjà, de Saint avait fini sur une croix crucifié (selon les juifs et les chrétiens), et Michael Jackson avait atteint le statut du « Roi de la Pop » pour finir suspecté de pédophilie. Nos sociétés dites modernes et nos réactions sur les réseaux sociaux seraient-elles aussi expéditives que celles de nos aïeux romains (n’oublions pas que l’Empire romain était sur tout le pourtour méditerranéen), qui lorsqu’ils avaient le pouce baissé ou le pouce levé demandaient au gladiateur dans l’arène d’en finir ou non avec l’adversaire vaincu ?

Qu’est-ce qui fait qu’une société, où la liberté de la consommation sexuelle se conjugue avec des réflexes dignes de l’Inquisition (autrefois recherche de l’hérétique, et aujourd’hui du violeur potentiel), surtout lorsqu’on lit sur les réseaux sociaux des commentaires aussi ahurissants que haineux ? On y retrouve aussi bien les antisémites, plutôt que de dénoncer Roman Polansky ou DSK ou Weinstein pour leurs actes, de même que les laïcistes ou néo-féministes qui rejoignent les salafistes anti Tariq Ramadan (ou Frères Musulmans), s’y mettent à cœur joie pour déverser leur haine de l’autre …

Quelle différence entre nos élites médiatiques de la bien-pensance et les pires extrémistes qui, sur une seule ou plusieurs rumeurs, peuvent salir la réputation d’une personne, alors que les éléments juridiques n’ont pas été encore établis ? Bien que du côté de DSK des élus politiques (hommes) ou de Weinstein (Tarantino) parlaient de secret de polichinelle. En cela, la machine médiatique est aussi expéditive que la machine inquisitoriale des pires théocraties : le verdict populaire est tombé, tous coupables ! C’est effrayant et lamentable. Serions-nous tombés au niveau de l’Arabie Saoudite qui, sur simples soupçons ou fausses accusations, en vient à décapiter sans sommation ?

Laissons faire la justice et évitons les passions tristes, qui sont malheureusement monnaie courante, de nos ressentiments, de nos névroses, nos frustrations. Triste époque que nous vivons. Dans les années 70-80, on en aurait fait des sketches, des articles dans le Canard Enchaîné, et cela n’aurait pas pris plus d’importance que cela. Mais devant la marge de manœuvre démocratique, la raréfaction de nos manifestations réelles dans les rues (et non virtuelles) pour défendre nos droits sociaux, les voies de contestations se sont transformées en voies d’accusation et de lynchage via les réseaux sociaux. Comme disait Jésus « qui n’a jamais péché, jette la première pierre ».

Le pire, c’est que nous avions chassé l’Eglise et ces moralistes bigots, et voilà que l’Homme  moderne de nos sociétés sécularisées et dites « démocratiques » retombe dans les mêmes écueils. Comme dit le proverbe, chassez le naturel et il revient au galop.

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Enfin, le fond du débat réside autour de nos sociétés pornographiques qui fabriquent de plus en plus de pervers narcissiques et d’un autre côté des consommateurs faussement puritains, et c’est cela qu’il faut questionner, cette hypocrisie générale (Dominique Barbier, La Fabrique de l’homme pervers, éd. Odile Jacob) ; que ce soit ici en France, ou ailleurs en Occident, ou dans le monde musulman, en passant par les sites X gratuits, les sites de rencontres, le tourisme sexuel (Leïla Slimani, Sexe et mensonges, La vie sexuelle au Maroc, éd. Les Arènes).

 

[1] Pornographos qui désigne en grec ancien, porno (prostituée) et graphos (écrire, décrire, peindre). A ce propos pour une définition plus complète, lire le livre de Michela Marzano, Malaise dans la sexualité, Le piège de la pornographie, éd. JC Lattès.

[2]Alain Badiou, Pornographie du temps présent, Fayard/France Culture.

[3] Comme par exemple le Non majoritaire contre le traité européen voté lors du référendum en 2005, et la classe politique (gauche droite confondue) qui a traité les français d’imbéciles ! Pour au final, faire passer le projet de cette constitution en modifiant quelques termes et pas le fond : rebaptisé le traité de Lisbonne. Ce qu’avait dénoncé Alain Badiou dans le livre collectif de, Démocratie, dans quel état ?, éd. La Fabrique.

[4] La Boétie, Discours de la servitude volontaire, éd. Librio. « Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, sinon qu’il a plus que vous tous : c’est l’avantage que vous lui faites pour vous détruire. D’où a-t-il pris tant d’yeux dont il vous épie si vous ne lui donniez ? Combien a-t-il tant de mains pour vous frapper s’il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d’où les a-t-il s’ils ne sont les vôtres ?

Un commentaire

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  1. Salam ,il me semble que en France , le proxénétisme est au moins un délit ,
    et l’étymologie donnée en note [1] de l’article de Oumma pour le mot pornographie , en voyant la somme citée par Abou Tahar al Tlemceni pour
    l’année 2010 , 96 milliards d’argent illégal, puisqu’il s’agit de la prostitution
    des acteurs au profit du spectateur-client , « soutenue » par les « maquereaux » de cette industrie; mais il faudrait au moins d’après-moi un E.Dupont-Moretti
    pour plaider ce point de vue si toutefois il est légitime ?!

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