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Ramadan, prince de l’exil

Thème musulman s’il en fût, que le thème de l’exil intérieur. Nous devenons étrangers à nous-mêmes et trouvons refuge dans l’intimité d’une terre libérée au terme d’un exil guidé par la sagesse … Le pays où nous résidons n’a que trop souvent l’allure d’un champ de bataille. Et si nous ne voyons rien d’étrange à vivre dans un tel état de destruction, c’est le signe qu’au fond de nous quelque chose ne tourne pas rond…

Si vivre dans un pays soulevé contre lui-même n’occasionne pas en nous le moindre réflexe de défense, voilà clairement l’indice que nous avons perdu le sens de la paix, de l’équilibre, – voilà clairement le signe que nous avons adopté le pathologique sur le mode de la normalité…

Si bien que l’idée de l’exil reste elle-même en souffrance… La vie n’est que trop brève, et l’on s’étonne de voir les individus dilapider leur vie entière dans le conflit, et ne trouver finalement rien d’anormal à vivre ainsi…

Nous savons tous que nous vivons tous un tel déchirement. Nous savons tous que nous sommes tous plus ou moins minés par le conflit ; que nous sommes tous plus ou moins trahi par notre propre hypocrisie.L’écho de la parole de Dieu vibre encore de nos jours dans l’âme humaine, mais plus que jamais tourmenté par le chant des sirènes…

Nous ne sommes pas unis, mais divisés. On en voit qui s’exilent alors dans l’unité ; qui entament cette migration difficile de la division vers l’unité ; de la prévarication vers la sincérité… Intérieurement miné par le tumulte, en état de guerre, en état de choc, en état de siège, déstabilisé par la division, on aspire tantôt à sortir de soi, à devenir un étranger à soi-même. A devenir étranger à cet état étrange… On aspire alors à se voir octroyer des puissances d’exil : « Laisse ce qui trouble pour ce qui ne trouble pas. »

Quand on arrive dans un nouveau lieu, dans un nouveau pays, qu’on n’en parle pas la langue ; qu’on a fui la guerre, qu’on a obtenu l’asile enfin, – qu’on a obtenu de haute lutte de quoi reconstruire sa vie, de quoi se reconstruire, de quoi tout reconstruire sur un nouveau sol, sur une nouvelle terre d’asile et de sécurité – on se retrouve bel et bien dans la situation d’un étranger…

Peut-être est-ce ici un des sens possibles à faire valoir de l’adage prophétique selon lequel nous devons nous comporter en ce monde comme des étrangers…Après avoir laissé derrière soi un état intérieur abîmé par le conflit, une nouvelle épreuve nous attend : apprendre la langue de la terre d’asile.

La langue de l’islam ; la langue que la prière exprime ; la langue qui s’exprime dans la prière. La langue s’exprimant par la prière ; la langue par où s’exprime toute la lumière du monde ; la langue de la charité ; la langue chantante des vastes contrées d’espérance. De notre part l’exil sollicite un acte. L’acte d’apprendre. Et sollicite par là-même de nous tous un véritable miracle. Qui est le miracle de comprendre.

Nous touchons là au cœur d’un point délicat à comprendre – précisément.  Le fiqh consiste non seulement dans l’acte de comprendre ; mais ilest encore compréhension en acte. Il est le royaume de l’exil. Le noble faqih en est le garde-frontière. La Shari’a est la route du palais. Elle constitue le lieu de résidence du Roi : la haqiqa. Les saints sont les chambellans de la cour ! Eux seuls connaissent véritablement les gestes de l’amour !

Le fiqh se distribuerait donc, selon cette topologie, en trois espaces propres de compréhension. Il composerait trois modes de comprendre les étiquettes de la cour. La différence entre ces diverses dimensions dufiqh, est une différence de degré, et non pas une différence de nature.

Le fiqh est une théologie. Sous son versant rituel, la théologie pratique (fiqh al-‘ibadat) est l’art de comprendre la manière d’opérer les mouvements du corps en présence du Roi. Sous son versant théorétique, la théologie spéculative (‘aqida) est l’art de comprendre comment opérer les mouvements de la pensée en présence du Roi. Sous son versant éthique enfin, la Shari’a comme théologie mystique, constitue l’art de comprendre le pourquoi du comment de notre pratique.

Vivre dans un pays en guerre, c’est déjà vivre en quelque sorte chez soi à la manière d’un étranger. L’ordonnancement paisible des habitudes et des repères, l’écoulement familier du quotidien, le sens de la résidence, la guerre en fait subitement voler en éclats l’existence. La guerre détruit un par un tous les fondements du bonheur. Et sans repères auxquels on puisse un tant soit peu accrocher notre confiance dans la vie, il n’est pas d’endroit au monde où nous ne nous sentions pas étrangers.

Nous cheminons vers ce Royaume parce que nous ne sommes pas dans un état de fitra, et c’est précisément parce que nous ne sommes pas un état de fitra que s’entame à présent le chemin de l’exil. Nous nous exilons dans un Royaume que nous ne connaissons pas. Nous sommes étrangers en ce Royaume. Nous n’en parlons pas la langue ; les habitants de ce royaume sont les anges, les saints, les prophètes.

Nous ne savons pas d’emblée comment nous adresser à ces êtres supérieurs, ainsi nous faut-il maîtriser la grammaire d’une langue invisible. C’est ce que nous devons apprendre dès notre arrivée au Royaume. Nous sommes dans une situation analogue à celle de l’étranger arrivant sur sa terre d’accueil. L’homme est parfois un demandeur d’asile politique. Il est toujours, au fond, me semble-t-il, un demandeur d’asile théologique.

Ce vers quoi Dieu nous invite en nous inspirant la prière inaugurale, la toute première supplique, la supplique de l’exil, à l’aurore des anges, est l’exil du Moi : « O Généreux Roi bénis-nous notre refuge et sanctifie pour nous le chemin de Ton Asile, le chemin de la paix. Exile-moi de Moi ! Transporte-moi en ce lieu béni où je pourrai devenir enfin étranger à moi-m’aime, à moi qui n’aime que moi, et donne-moi de grâce un Toi à mettre au dessus de Moi ».

Je ne suis qu’un serviteur disparu dans la poussière de la Terre divine, dans les pas, le sillage, du prince de l’exil. Le point de vue de l’étranger en ce monde est sans doute le point de vue le plus difficile à tenir. Car ce point de vue de l’âme détachée du monde embrasse toutes les causes du monde à la fois. Ce point de vue sur le monde suppose de pouvoir endurer la souffrance de la solitude. Il suppose de pouvoir assumer la souffrance de la solitude. Se tenir en retrait, se tenir un tant soit peu en retrait du monde relève de nos jours déjà du plus pur miracle. Car personne ne peut plus de nos jours goûter la solitude autrement qu’accablé par la solitude.

Le Prophète (s) est un étranger parmi les siens d’abord, dans son peuple. Il s’en retrouve exclu, de l’intérieur ; au moment où la Révélation commence à descendre sur lui. D’al-amine, le « digne de confiance », il passe subitement aux yeux des siens pour al-majnoune, l’ensorcelé. Puis, étranger, aussi, parfois, aux yeux de ses propres disciples, comme ce fut le cas à Hudaybya.

Il y prend des décisions qu’il devra assumer seul contre tous, entouré d’un monde qui ne le comprend pas. Entouré d’un monde qui ne le soutient pas. A Ta’if : où les enfants accoururent aux portes de la ville pour le molester et le couvrir d’insultes. Ta’if et Hudaybya : deux occurrences où le Prophète (s) fut mis à l’épreuve de la plus extrême solitude. Ta’if préluderait au Voyage nocturne, et, Hudaybya, à l’Ouverture de la Mecque, – les deux évènements majeurs de la vie du Prophète, et, partant, de toute l’histoire humaine…

Le Prophète (s) resta étranger à la souffrance de la solitude, du rejet, dans la mesure même où il sut rester étranger à lui-même. Il (s) fit l’expérience de la solitude et de l’exclusion au cœur d’épreuves – notamment Ta’if et Hudaybya – dont la lecture du récit biographique nous laisse clairement le sentiment qu’eussions-nous été à sa place, nous n’aurions nous-mêmes pu surmonter ni l’une ni l’autre ; que nous aurions craqué à Hudaybya, comme à Ta’if…

L’élévation et l’ouverture adviennent ainsi au cœur de l’épreuve, dans la plus pure solitude, au moment précis où s’offre à nous l’occasion d’être parfaitement sincère envers Dieu ; – au moment où Il n’est plus pour nous d’autre secours que le Sien. C’est à compter du moment où nous ne pouvons plus compter sur le secours des hommes que la prière se libère. Le Prophète (s), étranger en ce monde de ce monde, de même que du monde humain trop humain des passions, est allé chercher de l’aide à Ta’if, pour l’humanité, – et non pour lui-même.

Son voyage l’emportera alors jusqu’à la limite du Lotus, dans la proximité divine, la pure béatitude. L’ange le prit par la main, car le Prophète (s) lui-même était devenu pure lumière, en refusant la vengeance, en optant pour le pardon et la miséricorde, il avait essuyé des jets de pierre – et les anges lui proposaient de riposter en jetant à ses contempteurs des montagnes. Humilié. Les pieds en sang.

Seul, et sans soutien apparent. Seul et submergé par la souffrance de l’année de la tristesse ; preuve s’il en fût qu’il ne s’appartenait point ; preuve qu’il était étranger à la haine de soi qui si souvent nourrit la haine de l’autre : au moment même où les anges lui proposent de laver l’affront, de venger son honneur, il ne pense pas à lui-même non plus qu’à son honneur, ni encore à sa douleur, mais prie, pour ceux-là mêmes qui l’ont tourmenté, en espérant de vive voix, qu’en laissant à ces gens la vie sauve, « sortira d’eux quelque descendance vertueuse »

Il pensait à l’humanité, aux autres, et non jamais à lui-même. Et la preuve est dans l’épreuve. S’il est un moment au cours de sa vie où le Prophète (s) aurait du penser à lui, d’une manière qui nous semblerait par ailleurs à tous rétrospectivement fort légitime, c’est bien à ce moment là : – tandis que les anges lui proposent d’anéantir ses oppresseurs.

Il déclina l’offre, car étranger à lui-même, ne voulant rien pour lui-même, mais tout pour l’humanité, tout pour la communauté des hommes, il ne visait jamais rien d’autre que l’intérêt commun – son intérêt propre et l’intérêt collectif ne faisaient qu’un, car il fut, par Dieu, envoyé « comme une miséricorde pour les mondes ».

Le Prophète (s) était étranger à l’égo, ce dernier était pour lui un parfait inconnu, et son cœur était donc familier des anges ; et au service du monde humain…Et c’est parce qu’il fut étranger à lui-même qu’il nous est aujourd’hui si familier… Mais c’est aussi parce que nous sommes si souvent trop familiers de nous-mêmes que le Prophète (s) reste pour nous, de nos jours, malheureusement, trop souvent un étranger…

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