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Qui sont les Frères musulmans ?

Chercheur à l’Institut Religioscope, auteur de plusieurs ouvrages de références sur l’islamisme, dont L’islam de marché Patrick Haenni a séjourné en Egypte de 1995 à 2005. Dans cet entretien accordé à Oumma.com, il revient sur le poids réel des Frères musulmans dans la société égyptienne et les différents courants qui composent ce mouvement confronté au défi de l’ouverture, qui risque de mettre en péril selon le chercheur « tout une culture politique : avec l’ouverture, les Frères vont devoir choisir entre salafisme et démocratie. »

Quel rôle ont joué les Frères musulmans dans le soulèvement populaire en Egypte ?

Les Frères musulmans ont été un acteur clé du soulèvement. Ils ont hésité, à ses débuts, craignant de se retrouver les premières victimes d’un mouvement qu’ils ne contrôlaient pas. Mais dès le 28, baptisé "jour de la colère", ils ont mis toutes leurs forces dans la bataille. Au Caire, mais surtout, très vite, dans les villes du Delta qui représentent un de leurs principaux bassin de recrutement. Le 28 était aussi le moment du passage d’une stratégie de réforme à une insurrection de type révolutionnaire : le point de non retour était atteint, en cas de restauration de l’ordre ancien la répression aurait été terrible et les Frères ont à ce moment clairement réalisé que ce qui s’enclenchait, dès ce moment, était un quitte ou double entre le régime et eux. En partie, les Frères sont devenus révolutionnaires malgré eux.

Quel est le poids actuel des Frères musulmans en Egypte ?

Au niveau social, aucune statistique claire n’existe sur le nombre de membres de la confrérie. Mais leur capacité de mobilisation lors des élections (20% des sièges du Parlement lorsque le régime dessert légèrement la bride, sans doute plus en cas d’élections réellement libres) est réelle. Le soulèvement en cours a montré la capacité de mobilisation des Frères. Les Frères ont réussi à épuiser les forces de police dans le Delta, en mobilisant des centaines de milliers de militants dans les différentes villes de la région. Les Frères parlent de 500 000 personnes dans la manifestation monstre de Damanhour. Ils étaient aussi fortement présents sur la place Tahrir. Ils n’ont pas tenté de s’approprier le mouvement de la contestation, mais l’ont très légèrement encadré.

Pourtant, même s’ils ont joué un rôle important dans l’insurrection, les Frères ont été dans l’ensemble minoritaires. L’étincelle et l’énergie initiale est venue d’une jeunesse fraîchement politisée via les réseaux sociaux sur le net, et ce qu’ils ont pu produire comme mobilisations réelles : les manifestations anti-torture suite à la mort d’un jeune dans un poste de police à Alexandrie, l’organisation du soutien à la campagne de Mohamed el Baradaï par un groupe de plus de 1500 volontaires, la plupart sans aucun passé politique, quelques-uns déçus par des expériences politiques plus classiques, dont des ex-Frères, le réseau de soutien aux grèves ouvrières du bassin industriel de Mahalla, plus connu sous le nom du groupe du 6 avril.

Cette révolution est le fruit d’une nouvelle génération politique qui a plusieurs caractéristiques : elle se méfie des cadres existants de mobilisation, Frères musulmans y compris, elle est démocrate, défend non une idéologie précise mais veut avant tout assainir le cadre de la compétition politique. Elle est le fruit d’une culture politique facebook : elle est transparente, anti-hérarchique, fonctionne en réseaux, fondée sur une solidarité générationnelle. C’est une sorte de "politisation transitionnelle" qui vise la sortie de l’autoritarisme sans penser à un idéal de gouvernance bien précis dans la phase ultérieure.

Se pose alors précisément la question de l’après-transition : quel sera le poids des Frères dans l’hypothèse de la constitution d’une scène politique post-autoritaire dans les mois qui viennent (hypothèse car le rôle de l’armée face à la transition n’est pas encore totalement claire) ? Cette "politique de la rue" menée sur la place Tahrir ne parviendra que difficilement à se convertir en politique institutionnelle dans les mois à venir. En d’autre termes, le paysage politique post-autoritaire ne sera pas le duplicata conforme de "l’esprit de la révolution" qui anima la rue pendant ces deux semaines et demi de lutte. Les Frères, organisés même si minoritaires dans l’insurrection anti-Moubarak, avec une capacité réelle à mobiliser, vont sans doute être la principale force de mobilisation dans un pays où l’autoritarisme avait écrasé toute possibilité de structuration politique réelle.

Quels sont les différents courants qui composent le mouvement des Frères musulmans en Egypte ?

la question qui se pose ici est surtout : comment les Frères vont-ils se faire affecter par le soulèvement : la place Tahrir n’était pas qu’un espace de mobilisation, c’est aussi un espace de formation d’une culture politique nouvelle qui se caractérise encore une fois par le refus des hiérarchies, le travail en réseau, la transparence, la méfiance face aux grands slogans, les appels sans ambiguité à une vie politique régie par le principe de la citoyenneté.

Or, beaucoup de jeunes Frères ont pris part à cette expérience, beaucoup souscrivent en tout ou partie à cette culture politique qui les situe en décalage absolu par rapport à leur direction politique qui est exactement à l’opposé : elle valorise l’ancienneté, elle sacralise la hiérarchie et la discipline, est encore profondément ancrée dans une culture quasi martiale de la clandestinité, ne supporte pas l’auto-critique, etc. Et surtout, elle pense le politique avec des grands slogans profondément ancrés dans l’idée de shumuliyya chère à Hassan al-Bannah, à savoir de "globalisme" de l’islam (shumuliyya al-islam), réponse en tous temps à tous les problèmes, un globalisme de l’islam qui doit s’exprimer institutionnellement dans le principe de "shumuliyya al-tanzim", un principe qui renvoie peu ou prou au concept "d’institution totale" de Goffman.

En d’autres termes, il y a bien un décalage entre la culture militante des Frères et l’esprit de la révolution. Reste à savoir si ce décalage pourra trouver des formes organisationnelles dans le cadre d’une équation politique post-autoritaire – si celle-ci se constitue effectivement – dans les mois à venir.

En effet, on voit mal les jeunes Frères pouvoir peser suite à la chute du régime Moubarak sur les grandes orientations d’un leadership vieillissant, croisant des adeptes d’une pensée qotbiste avec d’autres beaucoup plus proche d’une orientation salafiste. Ensuite, l’esprit de la révolution de la place Tahrir n’est pas celui des provinces. Dans les provinces, c’est bien la hiérarchie, la mobilisation de masse martiale et la discipline qui ont prévalu au sein des Frères. On peut cependant supposer, en termes logiques et sur le moyen terme, que l’ouverture du champ politique va favoriser les adeptes de la participation politique. Ce qui est important car ce sont partout les adeptes d’une démarche participative et, de manière progressive, d’une pensée qui s’accommode dans ses grandes lignes d’un discours de démocratie, au moins dans ses dimensions procédurales (la démocratie comme instrument de gestion de la compétition politique, non la démocratie comme système de valeurs).

Comment justement le mouvement des Frères musulmans se positionne-il par rapport à la démocratie ?

Certains des leaders qui comptent aujourd’hui dans le bureau de la guidance sont clairement opposés à la démocratie. D’autres bloquent sur la citoyenneté comme le montra le programme politique des Frères de 2007 qui voulait instaurer un conseil des ulémas pour contrôler le processus législatif et refusait la présidence à une femme ou un copte (cela n’en fait en rien des "radicaux", tous les religieux et la grande majorité des Egyptiens musulmans pensent pareil).

Le problème des Frères, dans leur rapport à la démocratie, c’est qu’ils sont en proie à plusieurs processus qui augmentent la tension structurelle entre l’organisation et le référentiel démocratique : la salafisation d’une bonne partie de leurs bases, la domination au sein du bureau de la guidance de tendances salafistes et qotbistes, la marginalisation croissante de la tendance démocratique des supporters de Abdelmeneim Abou al-Futuh et un processus de "ruralisation" du leadership qui montre bien l’affirmation géographique du Delta au sein des Frères au détriment des Frères des métropoles (la mobilisation pendant le soulèvement l’a bien montré, et elle aussi aura ses répercussions) ce qui, en matière d’ouverture, n’arrange rien.

Face à cette résurgence conservatrice multipôle au sein des Frères, qualifiée de "régression" par certains experts sur la confrérie comme Amr Hamzawi, l’ouverture de la scène politique peut inquiéter, mais il faut bien être conscient que l’ouverture est un énorme défi aussi pour les Frères, car il met en péril toute une culture politique : avec l’ouverture, les Frères vont devoir choisir entre salafisme et démocratie. Et pour cela, il est important que l’esprit de la révolution s’impose comme garant des principes-cadre du système politique post-autoritaire, et que les acteurs politique qui l’investiront en respectent les contraintes.

Les lignes défendues dans le dernier communiqué du "Front de soutien à la révolution" qui regroupe la plupart des forces mobilisées ces trois dernières semaines sur la place Tahrir pourraient servir de cadre : la réforme de la constitution fondée sur le principe de la citoyenneté, et les appels insistants pour fonder un "Etat civil" (dawla madaniyya), au sens de "ni militaire, ni religieux" sont l’incarnation de l’esprit de la révolution.

Un des multiples défis pour les Frères sera bien de savoir comment se positionner face à l’esprit d’une révolution "post-islamiste" qu’ils ont appuyé – et en partie encadré- tout en étant largement étrangers à ses valeurs.

Propos recueillis par la rédaction

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