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Qu’est-ce que l’islamologie ? Réponse avec Dominique Avon

©Groupement d’intérêt stratégique (GIS) Religions

Entretien avec  Dominique Avon, un des auteurs de l’ouvrage dirigé par Mohammad Ali Amir-Moezzi, L’islam et l’examen scientifique. Une quête renouvelée, paru aux Editions du Cerf en 2024.

Il est l’un des auteurs de l’ouvrage passionnant L’islam et l’examen scientifique. Une quête renouvelée, paru aux Editions du Cerf en 2024, Dominique Avon, directeur d’études à l’École pratique des hautes études (EPHE), chaire ” Histoire intellectuelle du sunnisme contemporain”, explique sur Oumma ce qu’est et recouvre l’islamologie, sa vocation et ses finalités, notamment celle de haut vol qui est enseignée et promue au sein de l’Institut français d’islamologie (IFI), depuis sa fondation en 2022.

Ce livre, dont l’élaboration a été supervisée par Mohammad Ali Amir-Moezz, président du conseil scientifique de l’IFI, et auquel Dominique Avon, ce spécialiste de l’islam contemporain, membre du laboratoire GSRL-Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (UMR 8582), a apporté sa précieuse contribution, est le premier volume de la prestigieuse Bibliothèque de l’IFI qui recèle de grands textes sur l’islamologie.

Dans le livre,  vous affirmez  que le terme « islamologie » a fait l’objet d’interrogations et de débats. Quelles sont ces interrogations et quelle définition peut-on donner de l’islamologie ?    

Les questions ou débats autour de l’islamologie relèvent de deux registres.

Le premier est lié à celui de l’orientalisme. Entre la fin du XIXe et le milieu du XXe siècle, les historiens observent un mouvement de convergence entre des érudits européens et une partie de l’intelligentsia émergente dans les sociétés, colonisées ou pas, relevant de « l’Orient ». Cela s’est traduit, par exemple, par la présence d’orientalistes au sein de l’Académie de langue arabe du Caire, par le projet d’ouvrir une « bibliothèque » de travaux orientalistes au sein d’al-Azhar ou par la tenue de congrès impliquant des spécialistes de tous horizons. Ce fut le cas, en particulier, lors des commémorations du millénaire d’Avicenne qui se déroulèrent dans plusieurs villes entre l’Iran et le Royaume-Uni au début des années 1950.

Cet élan a été entravé, à la fin de cette même décennie, par une mobilisation d’oulémas accusant leurs pairs, ainsi que des intellectuels n’exerçant pas de fonctions religieuses, d’avoir succombé à une « conquête de la pensée ». Ce mouvement s’est renforcé, vingt ans plus tard, à la suite de la publication de l’étude célèbre d’Edward Saïd, Orientalism, et de la simplification de sa thèse, vulgarisée sous la forme : l’exercice du savoir sur un objet essentialisé appelé « Orient » était le moyen de prolonger une domination.

Le second registre concerne la nature de l’objet à étudier et les méthodes mises en œuvre pour ce faire. Il n’existe pas de catégorie « hindoulogie », « bouddhistologie » ou « christianologie », cependant, il existe des « études juives » ou des « études hindoues ». En ce sens, « islamologie » n’est pas fondée sur le présupposé d’une nature spécifique et atemporelle de l’islam/Islam, mais sur la reconnaissance de l’intérêt à étudier des sources spécifiques pour donner une intelligibilité au discours et au comportement, individuel et collectif, de celles et ceux qui revendiquent un lien explicite avec l’islam.

Pour le dire d’une autre manière, il est intéressant d’effectuer des recherches sur le vécu des Saoudiennes via des études de genre, sur les revendications et mobilisations des ouvriers pakistanais via une analyse macro ou micro-économique, sur la diplomatie marocaine via une grille géopolitique… Mais, afin d’avoir une compréhension plus complète de ces situations, il est tout aussi intéressant d’examiner les trois sujets en prenant en compte l’importance, plus ou moins grande, du facteur islamique si, pour chacune ou chacun des acteurs envisagés, le référent a été invoqué.

En ce sens, l’ « islamologie » n’est pas une discipline dotée d’un cadre référentiel et de méthodes spécifiques ayant un objet anhistorique, elle est une spécialité qui s’appuie sur plusieurs disciplines et dont les membres peuvent être convoqués lorsque les sources se prêtent à cette étude.

Vous soulignez que l’islamologie s’est construite en quatre temps. L’historien et orientaliste, Robert Brunschvig (1901-1990), que vous citez reconnaît que l’islamologie est liée à l’entreprise coloniale. Y a-t-il eu un continuum entre ces quatre temps ou plutôt une rupture ?

Pour éviter toute confusion, il est important de préciser que le cadre de l’étude proposée dans le chapitre de l’ouvrage que vous citez, ne concerne que l’islamologie appliquée à la période contemporaine, qui s’étend de la fin du XVIIIème siècle au début du XXIème siècle.

C’est l’histoire de la spécialité « islamologie », centrée sur cette période, qu’il est possible de décliner en quatre temps : le premier est marqué par l’engagement de chercheurs au service de l’administration coloniale, notamment dans le champ du droit, mais tous ne s’estiment pas liés par l’agenda de la puissance française du moment, ni par les moyens auxquels ses gouvernements successifs ont recours ; le deuxième, lors de la phase d’acquisition des indépendances, voit s’opposer certains islamologues qui, comme Jacques Berque, militent en ce sens, quand d’autres préfèrent se mettre en retrait, au motif d’une inquiétude ou d’une opposition ; le troisième temps témoigne d’un désintérêt relatif et passager des problématiques spécifiquement musulmanes, avant que celles-ci ne soient saisies par des spécialistes de sciences politiques, auxquels viennent se joindre des chercheurs et chercheuses d’autres spécialités ; le quatrième est celui d’une réintroduction importante des thématiques relatives à l’islam dans des disciplines où elles avaient été négligées, en histoire ou en droit par exemple.

Chacun de ces temps est caractérisé par des spécificités. Le premier est imprégné par le modèle européen de « l’Etat-nation », à construire temporairement sous tutelle, un programme auquel participe des orientalistes, en coopération avec des élites musulmanes polyglottes.

Le second est, dans le milieu des chercheurs en sciences humaines et sociales auquel appartient celui des islamologues, traversé par l’idée d’un double affranchissement : à l’échelle internationale celui de la domination européenne ; à l’échelle d’une société donnée, celui de la domination des acteurs religieux.

Le troisième est marqué par une remise en question d’un schéma linéaire de libération-sécularisation de l’humanité ; c’est une épreuve des faits, en particulier celui la Révolution iranienne de 1979 et du combat mené par les moudjahidines afghans contre le régime communiste dans la décennie qui suit.

Le quatrième conduit à la réactivation de cette spécialité qu’est l’islamologie, dans une perspective interdisciplinaire : deux phénomènes, déjà perceptibles antérieurement, se renforcent, celui de la pluralisation religieuse et convictionnelle accrue des sociétés européennes, au contraire des sociétés qui s’étendent du Maroc au Pakistan, et celui de l’invocation accrue du référent religieux – pas seulement islamique- dans les discours, les comportements et les actes.

Comment l’islamologie peut -elle appréhender l’impact social de l’islam, qui est différent dans les sociétés majoritairement musulmanes confrontées à la mondialisation ? Dans ce cadre, est-ce qu’il demeure toujours un sujet « musulman » à étudier ?  

La pertinence d’une analyse repose sur la capacité des chercheurs et chercheuses à adapter leurs clefs de lecture au plus près des réalités étudiées au travers de sources. Un sujet humain est complexe, un groupe humain l’est tout autant, voire davantage. Il est donc important de ne pas opérer par réduction en tenant le discours suivant : il y aurait un facteur explicatif unique, celui-ci résiderait dans la motivation politique, ou dans l’état psychologique, ou dans le statut social, ou dans le regard porté par autrui, ou dans la foi professée… Plutôt que de réduire les facteurs, il plus fécond de les combiner en leur accordant leur importance spécifique, sans en retrancher aucun.

Prenons un exemple. En 2019, la journaliste Hâjar al-Raissouni est arrêtée par la police marocaine, avec son compagnon et le gynécologue chez qui elle était allée, ainsi que d’autres membres du cabinet médical. Lors du procès, ces personnes sont condamnées, à des titres différents, pour avortement, un acte illégal au Maroc. Des membres de la famille et des militants associatifs se mobilisent. Les condamnés sont finalement graciés par le roi.

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Ce fait mérite d’être analysé sous différents angles :

  • celui des tensions politiques (la journaliste avait publié des articles critiques à l’encontre de mesures gouvernementales et de la monarchie elle-même) ;
  • celui des transformations en matière de mœurs (les relations sexuelles hors mariage existent dans les sociétés majoritairement musulmanes, au point que des savants religieux ont émis des fatwas contradictoires relatives à la licéité ou non des hymens artificiels) ;
  • celui du système judiciaire et des référentiels juridiques qui le sous-tendent ;
  • celui des pratiques et discours religieux, incluant la parole des premiers intéressés, mais également celle des oncles, dont Ahmed al-Raïssouni qui était alors le président de l’Union mondiale des savants musulmans (parmi les arguments avancés par ce dernier : leur union pouvait être reconnue comme un mariage ; il ne s’agissait pas d’un avortement, mais d’une fausse couche).

Ces différentes dimensions du fait, ainsi que d’autres, méritent toutes d’être prises en compte.

Vous observez ce que vous appelez « plusieurs nœuds contemporains ». Quels sont ces quatre nœuds que l’islamologie compte étudier pour décrire la réalité complexe de l’islam contemporain ?  

La mention de quatre « nœuds » était une manière de montrer l’intérêt qu’il y avait à utiliser la clef d’explication religieuse (parmi d’autres, donc), en observant quatre situations du début des années 2020, au cours desquelles des points de vue divergents ont été exprimés.

1- A la suite de l’entrée des talibans dans Kaboul, le shaykh ‘Alî al-Qaradâghî (n. 1949), secrétaire général de l’Union mondiale des Savants musulmans, publie une déclaration pour se réjouir d’une victoire contre les « ennemis de l’islam » et évoquer le « vrai ǧihād de notre méthode et de notre politique guidée par la foi ». Au sujet du même événement, le journaliste le journaliste égyptien Ibrâhîm ‘Issâ (n. 1965) affirme qu’en tant que musulman, il ne se reconnaît pas dans le régime des talibans.

2- Lors du Congrès sur le « Renouveau de la pensée islamique », organisé en Egypte en janvier 2020, le président de l’Université du Caire, ʿUthmân al-Khusht (n. 1964), auteur d’un essai en arabe intitulé Vers l’établissement d’un nouvel âge religieux, invite ses coreligionnaires à effectuer une révolution quant à leur approche des sources fondatrices de l’asharisme et, au-delà, de la Sunna.En guise de réponse, le grand imâm Ahmad al-Tayyib (n. 1946), lui adresse une mise en garde en précisant que seuls ceux qui disposent du ‘ilm ont autorité pour aborder ces sujets.

3- En donnant une conférence au College of Islamic Studies de Doha, le 10 janvier 2023, le spécialiste de droit musulman, Wael Hallaq (n°1955), né dans une famille palestinienne chrétienne et professeur à Columbia University, explique aux auditeurs et auditrices un peu médusés, que le séjour en France de Rifâ‘a al-Tahtâwî, entre 1826 et 1831, a été sans doute une des plus mauvaises choses qui soit arrivée aux musulmans, car il a ouvert la porte à l’influence européenne dans toutes ses dimensions. Ce à quoi lui répond le franco-palestinien Sari Hanafi (n. 1962) qu’un droit comme celui de la « liberté », tel que défini en Europe ou en Amérique du Nord, peut être considéré comme un bien pour toute l’humanité. C’est d’ailleurs au nom de ce droit qu’il s’est mobilisé contre la politique d’Israël et contre le régime de Bachar al-Assad au cours de la décennie 2010.

4- En février 2023, à l’occasion de l’ouverture d’un ensemble de trois lieux de culte à Abu Dhabi, une mosquée, une synagogue et une église, toutes construites sur le même plan et le même volume, autour d’une esplanade et d’un sous-sol partagés, des internautes utilisent de manière partielle une fatwa de 1997 (qui figure toujours sur le site de la Présidence générale pour les Recherches scientifiques et l’Iftā’ d’Arabie saoudite) dans laquelle les savants saoudiens ont condamné le principe de la construction de lieux de culte à proximité les uns des autres, au motif que les juifs et les chrétiens sont des kuffār [« mécréants »]. Des responsables d’al-Azhar expriment leur accord sur la qualification des juifs et des chrétiens, mais indiquent que cela n’empêche pas d’avoir des lieux de culte voisins. Des religieux indonésiens de l’influente Nahdlatul Ulama s’emploient, au même moment, à supprimer de l’usage commun le vocabulaire lié à la mécréance, car il n’est pas seulement méprisant et dépréciatif, mais il implique aussi une inégalité de droits.

Que montrent ces quatre exemples ? Qu’il y a, parmi les musulmans, des interrogations, des désaccords, des débats sur des objets qui relèvent de domaines parfois très sensibles : l’indépendance ou non du politique à l’égard du religieux ; l’autonomie du champ scientifique à l’égard de la parole religieuse ; l’intérêt qu’il y a, ou non, à intégrer dans une société, dans un droit, dans une culture, des éléments qui ne s’y trouvaient pas auparavant ; la reconnaissance (dans les représentations et dans le droit) ou le refus de la reconnaissance de l’égalité des musulmans avec tous les autres êtres humains, incluant les polythéistes et les athées. La liste n’est pas exhaustive.

L’islamologie doit-elle également aborder tous les sujets, y compris celui des origines de l’islam parfois considéré comme un sujet tabou ?

Le poids d’une parole prescriptive dominante, ayant fixé des verrous sur certaines questions (par extension de la formule classique « bila kayf »), et portée par des hommes de religion qui tiennent des postes de responsabilité dans les institutions de formation des cadres religieux est un fait à ne pas ignorer.

Mais nombre de musulmans et de musulmanes abordent ces sujets, certes pas partout, ni tout le temps, ni de manière toujours publique. Les questions relatives aux mœurs et, plus largement, les arrangements avec des règles de comportement normées selon le fiqh restent parfois, ou souvent, confinées à l’espace privé. Celles qui concernent le droit collectif, les sciences ou les expressions littéraires et artistiques sont publicisées et illustrent une variété de situations.

Prenons un exemple, là encore. De 2018 à 2020, le projet de loi sur l’égalité successorale en Tunisie a fait l’objet de nombreux échanges et controverses, avant d’être enfoui. Les opposants à la réforme invoquaient, parmi d’autres, des arguments religieux non négociables.

Or, à moins de 2400 km des côtes tunisiennes, les autorités turques ont garanti, depuis plusieurs décennies, l’égalité entre hommes et femmes en matière d’héritage, une mesure qui n’a pas eu d’incidence sur le maintien de la reconnaissance de l’islamité des citoyens et des citoyennes qui pratiquent cette règle.

L’un des rôles des islamologues, dont le travail est centré sur les propos, les gestes, les actes, les œuvres des musulmans et des musulmanes, est de faire connaître ce qu’ils et elles ont vécu par le passé et vivent au présent, dans une diversité d’attitudes et de prises de position tout à fait remarquable.

Propos recueillis par la rédaction Oumma

L’islam et l’examen scientifique. Une quête renouvelée, paru aux Editions du Cerf en 2024.

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Un commentaire

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  1. Ce qui est décrit ici est tout sauf l’islamologie ,
    Peut être de l’ethnologie de la sociologie de l’anthropologie de manière confuse !
    Le neo-orientalisme fait tout pour rendre l’islam confus …une terrible régression

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