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Quand l’Occident excisait les femmes et les jeunes filles

Lorsque l’on pense à l’excision, ce terrible fléau, cela nous renvoie très naturellement à des contrées lointaines situées en Afrique, en Asie et dans certaines régions du Moyen-Orient. Pourtant, et contrairement aux idées reçues, l’Europe, durant tout le XIXe siècle et jusqu’au milieu du XXe siècle, fut aussi une région du monde où l’on excisait les jeunes filles et les femmes.

« Si le clitoris se révèle une source d’excitation permanente, on doit le considérer comme malade et son ablation devient licite[1] »

On pourrait croire, à raison, que cette affirmation émane d’un adepte de l’excision habitant les contrées de l’Afrique orientale, de l’Indonésie, de l’Égypte ou de l’Erythrée, zones du monde où ce type de mutilations génitale est une sinistre réalité[2]. Que nenni ! Ces propos sont ceux proférés, au XIXe siècle, par le corps médical européen. En effet, en ces temps-là, l’Europe, à travers ses médecins, considérait que la mutilation de telle ou telle partie génitale de la jeune fille pouvait, outre son légitimité, être vivement recommandée. Mais pour quelle raison ? Nous allons tâcher d’y répondre dans ce qui suit.

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Commençons notre réflexion par ce texte sur le clitoris tiré de la très célèbre Encyclopédie des sciences et des arts qui fut élaborée au XVIIIe siècle par les philosophes des Lumières Diderot et D’Alembert :

 « C’est une partie extrêmement sensible, et qui est le siège principal du plaisir dans la femelle […] Il s’est trouvé des femmes qui en ont abusé. Lorsqu’il avance trop en-dehors dans la femme, on en retranche une partie […]. Il est quelquefois si gros et si long, qu’il a tout à fait l’air d’un membre viril ; et c’est de-là souvent que l’on qualifie des femmes d’êtres hermaphrodites[3]. » 

On le voit dans cet écrit : la clitoridectomie, terme médical usité aujourd’hui pour décrire l’ablation partielle ou totale du clitoris, était justifiée, naguère en Occident, pour rendre étanche la barrière séparant les sexes masculin et féminin. Elle était donc, en quelque sorte, un marqueur d’altérité. Un clitoris faisant des siennes, entendez protubérant, devait rentrer dans le rang et donc subir une réduction de son volume, seule façon d’empêcher le brouillage des identités sexuelles et, partant, de respecter l’ordre des choses prescrit non par Dieu mais par la nature. Ainsi donc, en filigrane, se dessinait déjà une angoisse masculine non avouée du trouble identitaire lié au genre. Notons aussi, dans ce même passage, une allusion à la nécessité de contrôler le désir féminin qui, s’il n’était pas maîtrisé, pouvait entraîner toutes sortes de dérives charnelles chez la femme.

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Bref, au XIXe siècle, époque où, sous l’influence de Lamarck et Darwin, s’opère la grande révolution naturaliste, le respect de la « loi naturelle », se substituant à celle de Dieu, en déclin du reste dans les sociétés européennes, exigera que la femme demeure la femme. Formulé différemment, la mutilation génitale des femmes ambitionnait de corriger un défaut de dichotomie entre l’homme et la femme. Car un clitoris « hypertrophié » mettait en péril l’essence même de la femme européenne réduite, à cette époque, à ses fonctions « sexuelle et matrimoniale[4] ». D’où, le cas échéant, afin de rétablir l’ordre naturel des choses, la nécessité de réaliser une clitoridectomie, voire une excision qui, outre le clitoris, sectionne les petites lèvres.

À ces considérations vont se greffer des éléments médicaux de plus en plus prégnants au fur et à mesure que l’Europe, gagnée par une fièvre scientiste, s’enfoncera dans sa phase « hygiéniste ». En effet, au XIXe siècle, affranchis de la tutelle de Dieu et libérés des dogmes chrétiens jugés passéistes, de nombreux scientifiques du Vieux Continent vont explorer, avec minutie, ce que la nature recèle. Tout sera étudié, analysé, à l’aune du principe sacralisé de la causalité. Ainsi, les médecins, en quête de traitements curatifs, tenteront de soigner l’ensemble des maladies. La masturbation étant l’une d’elles. Considéré comme un fléau majeur, l’onanisme, autre nom donné à cette pratique sexuelle solitaire, est alors combattu opiniâtrement par le monde médical.

Travaillée par la peur d’un déclin démographique[5], conséquence de cet auto-érotisme sans portée procréative, la grande majorité des médecins, vers la fin du XVIIIe siècle, à défaut de convaincre par la raison, usera d’une propagande de terreur sur les effets sanitaires calamiteux de la masturbation. Le traité médical du médecin suisse Samuel Tissot, qui fera florès, en est emblématique.

Intitulé L’onanisme, essai sur les maladies produites par la masturbation, l’œuvre décrit les « atteintes graves, irréversibles[6] » sur la « santé physique et psychique » des populations rongées par ce « vice » qui rendrait les garçons « pâles, efféminés, engourdis, paresseux, lâches, stupides » et les filles « sanguines, bilieuses, vigoureuses », en un mot « viriles ». L’objectif de ce thérapeute, dont l’aura n’a eu de cesse de grandir, était de prévenir « la fin de l’espèce humaine et le désordre social » que porte en germes la masturbation[7].

Dès lors, on comprend pourquoi des thérapeutes vont préconiser la neutralisation du clitoris, inquiétante source de plaisir, pour freiner les ardeurs sexuelles des jeunes femmes. Pour ce faire, ils useront de techniques allant du percement, à l’incision en passant par la scarification ou la cautérisation du clitoris.

Ces techniques rempliront les manuels médicaux des hygiénistes et autres psychiatres. Parmi eux, la sexologue Thésée Pouillet et le célèbre anthropologue Paul Broca ou encore, au XXe siècle, Marie Bonaparte. Disciple de Freud, celle-ci reprendra à son compte les thèses des philosophes des Lumières, en mettant en avant l’argument de l’insécurité sexuelle de l’homme confronté à des femmes rendues viriles par leur clitoris prétendument transformé en phallus. Point de vue qu’elle explicita en 1946 dans la Revue française de psychanalyse :

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« Les hommes se sentent menacés par ce qui aurait une apparence phallique chez la femme, c’est pourquoi ils insistent pour que le clitoris soit enlevé[8] »

Cela dit, l’argument le plus répandu pour justifier ces mutilations génitales sera celui de la lutte contre la masturbation qui obséda nombre de scientifiques. Désarmés face à ce qu’ils jugèrent être une « calamité » sanitaire, ils furent d’avis que les mutilations sexuelles constituaient une arme préventive contre l’auto-érotisme des femmes. Ainsi, le gynécologue et chirurgien obstétrique anglais Isaac Baker Brown, accédant, en 1865, à la présidence de la prestigieuse Medical Society of London, en défenseur farouche de la « médicalisation répressive de la sexualité[9] », préconisa l’arrachement total du clitoris pour « lutter […] contre l’onanisme féminin et l’hystérie ». Ses travaux feront des émules dans toute l’Europe ainsi qu’Amérique où des médecins continueront à exciser des femmes « jusqu’à la fin des années 1960 ». L’invention, en 1959, par le médecin américain W. G. Rathmann, d’une pince dédiée à l’amputation du clitoris en témoigne.

En résumé, il apparaît que l’excision, terme ne recouvrant qu’une fraction des opérations mutilatrices faites sur les parties génitales de la femme, fut une réalité en Occident. Justifiée dès le Siècle des Lumières, elle prendra son essor du XIXe au XXe siècle. Pour la légitimer, on évoquera tantôt la préservation des identités sexuelles menacées par un clitoris en voie de « phallusisation », tantôt la santé publique dans un contexte marqué par une obsession hygiéniste, ou encore l’absolue nécessité de réfréner la masturbation vue comme une abominable « déviance sexuelle », attentatoire à la vitalité démographique.

Aujourd’hui, dans un Occident acquis aux valeurs humanistes et démocratiques, un tel acte est abominé. Malheureusement, ailleurs, l’excision et ses variantes, pratiquées de façon ritualiste, continuent à faire moult victimes. Ainsi, en 2016, les Nations unies estimaient à « 200 millions » le nombre « de filles et de femmes ayant subi une […] mutilation génitale dans les pays les plus concernés[10] ». Et en terre d’islam, qu’en est-il ? Disons-le sans ambages : l’excision est contraire aux valeurs musulmanes. Cependant, en Égypte, pour ne citer que ce pays, beaucoup croient dur comme fer que « l’excision rend plus fécondes […] les jeunes filles, préserve leur chasteté et réfrène leur désir sexuel[11]. »

Pour finir, un mot sur le médecin ottoman Démétrius Zambaco. Président de la Société de médecine de Constantinople au XIXsiècle, il rencontra à Londres, lors d’un congrès international, son collègue, un certain Docteur Guérin, qui lui fit part de ses découvertes dans le traitement préventif des « caresses vicieuses » : le brûlement du clitoris au fer rouge ! Le praticien ottoman, conquis, rédigera, en 1882, une note sur l’onanisme dans laquelle il expliquera comment, et sans anesthésie, il a brûlé au fer rouge les grandes lèvres et le clitoris d’une fillette ottomane « affectée du vice » de la masturbation[12]

Blog Malik Bezouh

[1] J. -M Barreau, Critique des formes réactionnaires, Éditions du Panthéon, 2013, p. 100.

[2] Andro Armelle, Lesclingand Marie, « Les mutilations génitales féminines dans le monde », Population & Sociétés, 2017/4 (N° 543), p. 1-4.

[3] Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Volume 2, 1779, p. 290.

[4] Sindzingre Nicole. Un Excès par défaut : excision et représentations de la féminité. In : L’Homme, 1979, tome 19 n°3-4. Les catégories de sexe en anthropologie sociale. pp. 171-187.

[5] G. Chamayou et E. Dorlin, « La masturbation réprimée », Pour la science, n° 338, décembre 2005, p. 12.

[6] R. JaccardL’Exil intérieur : schizoïdie et civilisation, Le Seuil, 1978, p. 15.

[7] Alexandre Wenger, « Lire l’onanisme. Le discours médical sur la masturbation et la lecture féminines au xviiie siècle », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés, 2005, p. 227-243.

[8] J. Azan, Le clitoris, c’est la vie ! Son histoire – À quoi il sert – Comment il marche, First, 2018.

[9] Andro Armelle et Lesclingand Marie, « Les mutilations génitales féminines. État des lieux et des connaissances », Population, 2016/2, vol. 71, p. 224-311.

[10] L’excision touche des millions de femmes dans le monde, des milliers en France

[11] C. Ayad, Géopolitique de l’Égypte, Éditions Complexe, 2002, p. 36.

[12] F. Tilkin, Quand la folie se racontait. Récit et antipsychiatrie, Rodopi, 1990, p. 158.

3 commentaires

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  1. EH c’est du passé lointain , on ne pas justifier ces actes sur le passé des autres et pas se pretendre comme arriérés non car aprés les actes odieux des islamistes pourraient aussi etre justifiable en prétendant qu’untel la déja fait il y a mille an , les femmes doivent déja se coltiner le voile, la djelaba , la cuisine, le ménage , les enfants, l’éducation alors en plus si elles doivent etre exciser et marier de force à pépé alors que les hommes peuvent faire quasiment ce qu’ils veulent et dire que c’est faux ou que les autres l’ont fait dans le passé c’est un peu cour pour justifier de traiter les femmes comme du bétail !!!

  2. C’est un peu fort – et on pourrait dire ridicule – de tenter aujourd’hui d’incriminer l’Occident avec le sujet de l’excision !
    Quelques références (jusque vers 1960, bigre !) justifieraient une soi-disant pratique « répandue » de l’excision en France et en Occident ? C’est on ne peut plus douteux, intéressez-vous plutôt aux sociétés pratiquant toujours une quasi-systématisation de l’excision, essentiellement africaines et musulmanes.
    Je sais bien que l’extension de la Oumma à des pays dits « mécréants » comme la France pourrait passer par une falsification réinventant l’Histoire.
    « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose », dit le dicton. C’est ça la politique de l’ISESCO ?

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