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Où réside le devoir : dans la division ou le rassemblement ? (2/2)

Commençons par la composition du régime. L’opinion courante offre à cet égard une première approche : le régime, c’est le clan Ben Ali-Trabelsi et ses alliés. Des alliés que l’on retrouve à la tête de la plupart des grosses fortunes du pays, avec des positions de quasi monopole dans les secteurs de l’import-export, de la banque, du tourisme, de la spéculation immobilière et foncière, des BTP, des télécoms et de la grande distribution. En appliquant la grille sociologique occidentale, ces cercles dominants s’apparenteraient à la grande bourgeoisie capitaliste. Beaucoup d’ailleurs, dans nos milieux dits progressistes, se satisfont de ce genre d’approximation, en lui ajoutant parfois tel ou tel qualificatif supplémentaire  notre grande bourgeoisie serait affairiste, prédatrice, maffieuse, etc. , pour préciser ses pratiques et ses méthodes.

Les formes de la dépendance

Comme toujours lorsque l’on utilise des schémas importés, une telle définition ne permet pas de saisir l’essentiel. Elle oublie ou laisse de côté un phénomène fondamental : le caractère dépendant et asservi de l’économie tunisienne, le caractère dépendant et asservi de son capitalisme et de ses capitalistes. Au-delà de la présence directe d’intérêts étrangers sur le sol national, la dépendance se mesure chez nous de deux manières différentes, étroitement liées entre elles. La première forme de dépendance s’exprime à travers les mécanismes de l’échange inégal. En gros, cela veut dire que ce que nous exportons vers l’Europe  notre premier partenaire commercial  est vendu en dessous de sa valeur réelle et que ce que nous en importons est acheté au-dessus de cette valeur. En d’autres termes, nos échanges avec le Nord se traduisent pour nous par une évasion, une extorsion de valeur ; plus ces échanges se développent, plus la ponction augmente et plus la pression sur nos ressources naturelles et humaines s’alourdit.

La deuxième forme de dépendance est définie par les modalités de notre insertion dans le système de la division internationale du travail. Contrairement à ce qu’affirme la propagande officielle, la Tunisie ne fait pas partie des pays émergents. Dans son fonctionnement comme dans ses structures, l’économie tunisienne n’est comparable ni à l’économie chinoise ni à l’économie brésilienne ni même à celle de la Turquie. Notre place dans le circuit de la production et des échanges est une place subalterne. La Tunisie  comme d’ailleurs le reste du monde arabe  est située dans la zone inférieure de l’échelle hiérarchique mondiale : juste au-dessus de l’Afrique Noire, mais loin derrière l’Asie du Sud et de l’Est ou l’Amérique Latine.

Nos principales activités marchandes portent sur des secteurs technologiquement peu évolués : l’exportation de matières premières et de produits semi-finis (les phosphates et quelques dérivés), la sous-traitance (textiles, mécanique, électronique, centres d’appel) et le tourisme (dans sa version de masse bas de gamme). Ce type de spécialisation, renforcé par les accords de libre-échange signés avec la Communauté européenne  imaginez un combat de boxe opposant un poids plume et un super-lourd et vous comprendrez ce que signifient réellement ces accords de libre-échange , livre le pays pieds et poings liés à l’exploitation étrangère, en aggravant en même temps sa dépendance et la désarticulation de son économie.

La situation décrite ici n’est pas nouvelle. Elle remonte aux choix de politique économique arrêtés par le gouvernement Nouira dès le début des années 1970, après l’échec de l’expérience de développement planifié conduite par l’équipe Ben Salah. Il est cependant incontestable que les choses sont allées en se dégradant avec Ben Ali, dont les différents gouvernements ont exécuté avec zèle les directives successives du FMI et de la BIRD : dévaluation rampante du dinar, suppression des protections douanières, démantèlement du secteur public, libération des transferts de capitaux, dénationalisation de la banque et de l’assurance…

Les résultats néfastes de cet alignement inconditionnel sur l’Occident sont aujourd’hui partout visibles. Limitons-nous aux aspects les plus graves :

1) Notre agriculture a été saccagée, notamment en ce qui concerne la production céréalière. En 2010, nous avons consommé environ 30 millions de quintaux de blé et d’orge ; sur ce total, 20 millions de quintaux provenaient de l’importation. L’antique grenier ne parvient plus à nourrir son propre peuple.

2) Nous importons près de 70% de nos besoins en biens manufacturés de consommation courante.

3) Le chômage frappe plus de 40% de la population en âge de travailler, hommes et femmes, sans épargner la jeunesse éduquée.

4) Les niveaux de salaires sont anormalement faibles et ne permettent pas de répondre aux dépenses de base des ménages. Dans les grandes villes, le poste logement absorbe, en moyenne, la moitié du budget familial total.

5) Conséquence directe de ce qui précède : le pouvoir d’achat global généré par l’activité économique est trop réduit, étriqué, insuffisant, incapable en tout cas d’entraîner la cristallisation d’un tissu industriel intégré, orienté vers la satisfaction des besoins élémentaires de la population et pouvant se développer à partir d’une demande intérieure solvable et croissante.

En fin de compte, cette économie de dépendance aboutit à une distorsion véritablement démentielle : le système permet à l’étranger (principalement l’Europe) d’accumuler de juteux profits, tout en bloquant le développement de notre potentiel national. Ce blocage génère, à son tour, un déficit structurel permanent de la balance commerciale et de la balance des paiements. Nos exportations sont continuellement inférieures à nos importations, l’écart se situant entre 20 et 30% en valeur moyenne annuelle. Pour combler le déficit des échanges, le pays emprunte et s’endette. Et le paiement de la dette (et des intérêts de la dette) participe à creuser davantage le volume du pillage et le poids de la dépendance. L’engrenage fonctionne en circuit fermé ; il est, pour ainsi dire, autoentretenu.

Les spécificités du régime politique

C’est lorsque l’on garde en tête ces spécificités du système économique tunisien que l’on peut comprendre la nature réelle de notre régime politique. On peut définir sa nature parce que l’on peut saisir concrètement sa fonction dans la gestion de la relation de dépendance. Le régime est en place pour remplir une tâche précise : maintenir le pays dans la subordination au capitalisme étranger, faire en sorte que les mécanismes du pillage continuent d’agir et de se reproduire.

En ce sens, la Tunisie, à l’image des autres pays arabes, n’est rien d’autre qu’une chasse-gardée, un territoire annexé, sous tutelle, quelque chose comme une friche, une réserve naturelle, dont les ressources primaires – le sol, le sous-sol et la main-d’œuvre – sont préemptés par les économies du Nord et exploitées selon leurs besoins. Dans sa finalité générale, ce mode d’exploitation ressemble comme deux gouttes d’eau à l’ancienne relation coloniale. Ce qui a changé, c’est que le contrôle n’est plus direct, mais indirect. Dans le nouvel ordre mondialisé, le maintien de l’ordre, précisément, n’est plus assuré par une armée d’occupation ; sa responsabilité est dorénavant confiée à des supplétifs autochtones. La mission principale de ces auxiliaires locaux est, en effet, une mission de police : ils doivent garantir la pérennité du système et, par conséquent, maintenir la population dans l’obéissance, à n’importe quel prix et quels que soient les moyens employés.

Il existe un moyen très simple de vérifier l’exactitude de cette affirmation, c’est la composition même des forces de sécurité. Ainsi, dans les pays occidentaux, l’effectif de la sécurité intérieure (la police) est significativement inférieur à l’effectif de la sécurité extérieure (l’armée). En France, le rapport est d’un policier pour un soldat et demi, en Grande-Bretagne, il est d’un policier pour deux soldats et aux USA, d’un policier pour trois soldats. Dans les pays arabes, ces proportions sont complètement inversées. Le rapport moyen est d’un soldat pour quatre policiers : 180 000 policiers et 40 000 soldats en Tunisie, deux millions de policiers et un demi million de soldats en Egypte – malgré la présence d’un Israël surarmé aux frontières. C’est bien la preuve que les forces de sécurité ne remplissent pas le même rôle structurel ici et là. Dans un cas, elles servent à la protection de la nation et à la projection de sa puissance vers l’extérieur ; dans l’autre cas, elles protègent des régimes et projettent leur violence contre les populations nationales.

Comment maintenant définir, sur le plan sociologique, ce type de groupes dirigeants, placés à l’intersection entre les grands pays capitalistes et les peuples dépendants et dont la principale fonction institutionnelle est le maintien de l’ordre ? La réflexion académique occidentale ne propose aucun concept opératoire ; en général, elle évite d’ailleurs de trop s’intéresser à ce genre de questions. Faute de mieux, on proposera ici la notion de “caste bureaucratico-policière”. L’expression est laide et purement descriptive, mais elle délimite assez bien son objet. Le terme caste indique que nous n’avons pas affaire à une classe constituée, mais à un groupe fermé ; le caractère bureaucratique signifie que ce groupe dirige l’Etat ; le caractère policier indique que la répression est l’instrument privilégié du contrôle social.

On a vu comment cette caste organisait la soumission du pays aux intérêts étrangers. Il reste à indiquer comment elle organisait – dans le même temps – la poursuite de ses propres intérêts, c’est-à-dire comment elle travaillait à son propre enrichissement en tant que caste. Les relations entre pouvoir économique et pouvoir politique sont toujours enchevêtrées. On distingue néanmoins deux grands cas de figure. Premier cas : on accède au pouvoir politique à partir de la puissance accumulée dans l’économie ; deuxième cas : on accède à la richesse matérielle à partir des positions conquises dans l’appareil d’Etat. La Tunisie – et l’ensemble du monde arabe – appartient entièrement à la dernière catégorie.

Un système prédateur

Avec le régime Ben Ali, tout commence véritablement en 1987, suite au coup de force qui chasse Bourguiba. Le noyau constitutif au départ, c’est le propre clan familial de Ben Ali, avant tout sa fratrie. Ce noyau se restructure ensuite, après les secondes noces avec Leïla, en s’élargissant au clan Trabelsi. Les premières années du règne sont marquées par de très nombreuses prévarications, mais l’essentiel se joue sur un autre front : le terrain matrimonial. Les principaux efforts du clan, durant cette période, semblent en effet dirigés vers la consolidation de sa base sociale, et cette consolidation se traduit par une politique active de mariages croisés, et parfois forcés, qui débouche sur un véritable système d’alliances familiales. Les alliances sont contractées avec certaines des plus grosses fortunes du pays. Celles qui refusent – il y en a eu quelques-unes – deviennent des cibles.

C’est lorsque cette assise est constituée que débute le pillage systématique du pays et de la population. S’appuyant sur les moyens que lui donne la puissance publique, recourant aussi aux méthodes d’intervention illégales et à la violence pure – accaparement, détournement, chantage, intimidation, racket, vol, si nécessaire meurtre -, le clan au pouvoir met en place un véritable appareil de spoliation à large échelle, qui finira par englober tous les circuits économiques du pays, y compris ceux de l’économie parallèle – le marché de la drogue, la contrebande de cigarettes et d’alcools et le commerce des armes. Le pillage ne se limitait pas aux secteurs les moins favorisés de la population, il frappait la société entière sans distinction.

A un moment ou un autre de leur histoire, tous les pays ont connu des régimes violents et prédateurs de ce style – des aventuriers qui s’emparent du pouvoir grâce à un coup de force, qui se taillent ensuite par la violence un patrimoine à leur convenance et se l’approprient. En règle générale, pourtant, le temps agit comme un calmant dans de telles situations. Une fois leur autorité établie et leur richesse assurée, les aventuriers s’assagissent, ils tempèrent leurs ardeurs prédatrices et parviennent à trouver une forme d’équilibre, un modus vivendi, qui garantisse leur sécurité et la tranquillité des habitants. Tous les régimes monarchiques procèdent de ce modèle.

Le souci, avec les régimes arabes actuels, vient de ce qu’une telle normalisation n’est simplement pas possible en ce qui les concerne (1). Et cela, en raison même des limitations imposées par le système de dépendance dans lequel ils sont intégrés. Ce qui empêche leur stabilisation dans la durée, c’est justement le fait qu’ils n’ont pas l’exclusivité de l’extorsion. Les clans au pouvoir n’ont pas le monopole du pillage des richesses de leurs territoires ; ils doivent partager avec leurs protecteurs étrangers, qui ne leur laissent en vérité que les restes, la portion congrue. C’est cette contrainte objective qui explique pourquoi les régimes peinent autant à trouver les formules institutionnelles capables d’assurer leur pérennité. Et pourquoi le passage des années, loin de les rendre plus présentables et plus acceptables, les pousse au contraire dans une sorte de fuite en avant incontrôlable, vers toujours plus d’exactions, de brutalité, d’arbitraire et de népotisme. Ces régimes commencent dans l’illégalité, ils deviennent vite illégitimes et ils finissent dans l’abjection et l’infamie : on ne construit rien de durable sous pareil patronage.

Pour conclure ce point sur la caractérisation des régimes, on dira que l’on a affaire à des groupes dirigeants qui se comportent comme de véritables entités maffieuses, avec des parrains, des familles mères et des familles associées (en Tunisie, elles sont sept : voir les télégrammes diplomatiques révélés par Wikileaks). Au total, il s’agit d’un groupe social très minoritaire – quelques milliers de personnes -, mais s’appuyant sur un appareil policier tentaculaire (en Tunisie, la sécurité présidentielle, la police politique, les forces spéciales, le ministère de l’Intérieur et la Garde nationale), relayé par une multitude de rabatteurs, d’indics et de mouchards, agissant sous le couvert du RCD, le parti du président, qui quadrillait la presque totalité du territoire national avec ses deux millions d’adhérents déclarés. En moyenne annuelle, le clan au pouvoir et son appareil de répression engloutissaient plus du tiers du PNB.

Composition sociale du peuple révolutionnaire

Passons maintenant à l’analyse du camp révolutionnaire, c’est-à-dire à l’identification des forces sociales qui ont pris part au soulèvement ayant emporté le clan Ben Ali. Nous avons parlé d’un système économique dépendant, désarticulé, dont le développement était structurellement bloqué. Nous allons voir comment ces caractéristiques se répercutent sur le terrain sociologique et les graves déséquilibres qu’elles y introduisent.

Le peuple tunisien tout entier s’est dressé contre la dictature. Mais le peuple est composite, on peut le répartir en plusieurs sous-ensembles relativement bien différenciés. En bousculant les classifications habituelles et en allant du groupe le plus nombreux au moins nombreux, on obtient les quatre grands blocs suivants : les laissés-pour-compte, la petite bourgeoisie urbaine, la classe ouvrière et la classe moyenne.

1 – Les laissés-pour-compte. Enfermés dans les strates inférieures de la pyramide sociale, ils forment la classe innombrables des exclus et des indésirables, tout ceux que le système a abandonné sur le bord de la route : plus de 40% de la population en âge de travailler, vivant complètement en marge du marché officiel de l’emploi. Dans les pays du Nord, ceux du capitalisme central, on les désignerait du nom de sous-prolétariat. Mais le sous-prolétariat est un phénomène extrêmement minoritaire dans ces pays ; même en période de crise économique, ses effectifs ne dépassent pas les 2 ou 3% du total des actifs adultes.

Chez nous, il forme une masse compacte, la catégorie numériquement la plus importante de la structure des classes. Cette densité renvoie d’ailleurs à sa diversité et à son hétérogénéité. Les laissés-pour-compte englobent pêle-mêle les paysans pauvres et sans-terre, les migrants de l’habitat périurbain, les chômeurs de longue durée et, de plus en plus, les générations successives de jeunes scolarisés et diplômés sans débouchés professionnels. En dehors de l’extrême précarité de ses conditions, ce qui unifie sociologiquement et culturellement cette multitude, c’est son caractère rural prononcé, même si elle est surtout reléguée dans les faubourgs des grandes villes ; il s’agit d’une population qui vient de quitter la campagne et dont l’identité paysanne est toujours prépondérante. Elle forme quasiment une société seconde, une société parallèle, engagée dans des activités de stricte survie, l’économie dite souterraine. Cette classe immense est la première à s’être mis en branle en décembre 2010 – à Sidi-Bouzid, Thala, Kasserine… – et c’est elle qui a fourni le plus lourd tribut à la révolution : près de 200 martyrs et des milliers de blessés.

2 – La petite bourgeoisie urbaine : les fonctionnaires, les employés, les artisans, les petits commerçants, les couches inférieures des professions libérales, les étudiants, les petits entrepreneurs de l’économie informelle, etc. Là aussi, les effectifs sont pléthoriques – autour de 35% de la population adulte – et les conditions d’existence difficiles. Les revenus sont insuffisants, rognés en outre par une inflation galopante et l’explosion du phénomène de surendettement des ménages. Cependant, étant donné son nombre, sa concentration dans les centres urbains, le niveau d’éducation relativement élevé de ses membres et, finalement, sa position médiane dans le corps social, cette classe a occupé une place essentielle dans la révolution, notamment à travers l’organisation des manifestations et des marches et la transmission de l’information et des mots d’ordre.

3 – La classe ouvrière. Quantitativement plus réduite, culturellement moins influente, la classe ouvrière n’a rejoint la révolution que dans un deuxième temps – lorsque le soulèvement a atteint Gafsa, Gabès et Sfax (2). Son apport fut néanmoins considérable, étant donné le retentissement des mouvements de grève sur le fonctionnement global de l’économie. (La place centrale prise par l’UGTT dans l’encadrement de la révolution ne doit pas masquer la réalité à cet égard. L’UGTT n’est pas le syndicat des ouvriers d’industrie, c’est un syndicat de salariés, où les employés et les fonctionnaires jouent un rôle déterminant.)

4 – La moyenne bourgeoisie, la classe des entrepreneurs et des couches aisées des professions libérales. Numériquement modeste, c’est la dernière catégorie à avoir rallié le mouvement révolutionnaire. Son ralliement a cependant joué un rôle décisif sur les plans politique et symbolique. Il a contribué à donner à la révolution une sorte d’universalité, cette pleine unanimité sociale qu’elle n’avait pas encore. Avec son entrée en scène, le renversement de Ben Ali devenait l’affaire de tous les Tunisiens. Ce n’était plus simplement les exclus qui s’opposaient aux inclus, ce n’était plus les pauvres contre les riches, mais le rassemblement de tous, les déshérités comme les privilégiés, contre un pouvoir minoritaire et inique, corrompu et malfaisant. Désormais, le peuple révolutionnaire se confondait avec l’ensemble de la société. Et ce peuple réuni, où plus personne ne manquait, se dressait contre un ennemi qui redevenait ce qu’il était : une tyrannie misérable, absurde, d’un autre âge, extérieure et étrangère à la société.

Récapitulons. Les différentes composantes du peuple révolutionnaire – la masse des laissés-pour-compte, la classe ouvrière, la petite et la moyenne bourgeoisie – n’ont pas vécu et ne vivent pas les mêmes privations. Toutes n’ont pas affronté le régime Ben Ali avec le même courage et la même détermination. Elles ne sont pas entrées dans le combat au même moment et n’ont pas consenti les mêmes sacrifices, ni subi les mêmes pertes et les mêmes dommages. Mais cela ne donne à aucune d’entres elles plus de droits qu’aux autres sur la révolution. Parce que l’entière entreprise aurait sombré dans un effroyable bain de sang si une seule partie avait fait défaut3. Il s’agit donc d’une réalisation collective et, plus gravement, d’une responsabilité commune. Une responsabilité qui engage tous les Tunisiens, et qui les engage non seulement pour le présent, mais aussi pour l’avenir.

Je veux dire par là que l’unité du peuple, qui était nécessaire pour renverser la dictature, est toujours nécessaire pour édifier le nouveau pouvoir et reconstruire l’économie nationale. La préservation de cette unité et son approfondissement sont indispensables pour espérer avancer et progresser. Encore une fois, la cohésion de notre front intérieur n’est pas une option parmi d’autres, c’est un impératif stratégique, la condition sine qua non du succès dans les batailles à venir.

Quel programme économique pour la révolution ?

Il faut que notre révolution aille jusqu’au bout de sa logique, qu’elle réalise les tâches historiques pour lesquelles elle s’est levée. Nous sommes aujourd’hui parvenus à nous accorder sur des buts politiques communs et unifiés : mettre en place des institutions démocratiques, à travers la convocation d’une assemblée constituante élue au suffrage universel. Mais avons-nous des buts économiques communs et unifiés ? Avons-nous une idée précise des mesures à prendre pour transformer le modèle économique actuel et apporter un nouvel horizon aux acteurs sociaux ?

Prenons la question par un autre bout. Examinez le discours du gouvernement provisoire. Que dit-il en matière de politique économique ? En dehors des formules convenues sur la nécessité de la transparence, vous ne trouverez rien d’inhabituel. Les anciennes orientations sont maintenues telles quelles. Les priorités sectorielles en faveur du tourisme et de la sous-traitance, l’ouverture incontrôlée du pays aux marchandises et aux capitaux extérieurs, les opérations de privatisation et de dénationalisation – aucun de ces choix calamiteux n’est remis en cause. Davantage : le gouvernement provisoire et les technocrates qui le conseillent voudraient les radicaliser et les rendre irréversibles, en accélérant la signature d’un nouvel accord d’association avec l’Union européenne. Les politiques qui ont ligoté le développement du pays et creusé les inégalités sociales jusqu’à la fracture, ces politiques qui ont provoqué le soulèvement populaire et la chute de Ben Ali, ils voudraient les garder, mais sans Ben Ali et, assurent-ils, sans la corruption. Comme si la corruption n’était pas la fille naturelle du libéralisme et de la dépendance !

Comment changer de cap ? Comment construire une alternative économique volontaire, en même temps cohérente et rattachée aux réalités ? La première chose à faire consiste à donner un grand coup de pied dans la pensée unique du capitalisme actuel – cette idéologie frauduleuse du “laisser faire laisser aller”, fabriquée dans les officines des institutions financières internationales, qui est ensuite inoculée aux élites du Sud depuis l’école primaire jusqu’à l’université. Cet intégrisme mondialisé, qui se présente comme une sorte d’horizon indépassable pour notre temps, est une gigantesque arnaque, qui ne tient que par le crédit que les imbéciles lui accordent. Les pays dominés ne peuvent pas s’affranchir matériellement des pays dominants s’ils leur restent intellectuellement dépendants.

La seconde chose à faire est de rappeler une vérité élémentaire, aujourd’hui semble-t-il oubliée – ou ignorée – par beaucoup de responsables politiques dans le pays, et pas seulement dans la mouvance du gouvernement provisoire : l’économie n’est pas une science neutre, dont les préceptes s’appliqueraient uniformément partout et en toutes circonstances. L’économie, c’est d’abord l’art de gérer des intérêts contradictoires. C’est donc une affaire éminemment politique. Une affaire de choix politiques. En ce qui concerne le pays, nous serions bien avisés de les arrêter nous-mêmes et de ne pas nous en remettre – comme sous Ben Ali et sous Bourguiba – aux conseils “désintéressés” de nos amis occidentaux.

On a vu que la révolution avait été l’œuvre commune des forces sociales constitutives de notre peuple : la masse rurale, la classe ouvrière, la petite et la moyenne bourgeoisie. Le programme économique alternatif doit être défini en fonction de leurs besoins, de leurs attentes et de leurs aspirations. Ni plus ni moins.

Il faut ouvrir, devant ces différentes forces, des perspectives de promotion crédibles. En sachant que leurs intérêts particuliers ne sont pas spontanément convergents. Et qu’il faudra, par conséquent, procéder à des compromis et à des arbitrages, sous la responsabilité de l’Etat.

Nous sommes en train de passer de la dictature à la démocratie, c’est-à-dire à l’affirmation de la souveraineté populaire. Dans l’économie, nous faisons face à un défi similaire : passer de la dépendance à la maîtrise de notre développement, c’est-à-dire là aussi à la pleine souveraineté. Le processus sera long et difficile, mais c’est un objectif national majeur. Il exige la mobilisation de tout le corps social, une mobilisation qui prenne en compte aussi bien les intérêts particuliers que les intérêts d’ensemble, qui cherche à les concilier et à les harmoniser, mais qui ne place pas les premiers au-dessus des seconds. Ni la ville avant les campagnes, ni l’inverse ; ni les travailleurs avant les chefs d’entreprise, ni le contraire.

Les finalités d’un tel projet sont claires. Il faut sortir de la spirale du sous-développement, de la dépendance et de l’endettement extérieur. Il faut développer notre potentiel productif et technologique national. Donner du travail à tous les exclus et notamment à la jeunesse. Donner des perspectives d’investissements et de profits à nos entrepreneurs. Stimuler la demande intérieure en améliorant les conditions de travail et de rémunération des salariés et en résorbant les disparités régionales. Combler les déséquilibres de l’appareil économique en rétablissant l’autosuffisance alimentaire et la couverture de nos besoins en biens manufacturés de masse.

Ces buts généraux doivent être adoptés par tous, de la manière la plus explicite. Ils devront faire l’objet d’un vaste consensus et être intégrés dans une sorte de pacte national pour le développement. Ils formeront ainsi une base commune qui permettra au pays de se projeter tout entier vers l’avenir, tout en cimentant l’unité de ses différentes composantes.

Cinq mesures centrales

La réalisation d’un tel programme économique passe par des décisions politiques précises. Je citerai ici les mesures qui me semblent parmi les plus importantes à prendre :

1 – La réforme agraire. Nous disposons d’un peu plus d’un million d’hectares de terres domaniales, reliquat des terres dérobées à la paysannerie par la colonisation française. Ces terres, dont la mise en valeur actuelle est désastreuses, doivent être redistribuées à leurs ayant-droits légitimes, les paysans pauvres. Cette mesure ne réparerait pas seulement une injustice, c’est la seule façon de faire repartir la production vivrière, tout en apportant une première solution pratique au problème du chômage de masse et à la détresse du monde rural. Près de 200.000 familles – le dixième des ménages tunisiens – peuvent être concernées par une décision de ce genre, toujours reportée à plus tard depuis 1956.

2 – Les grands travaux. Dans le cadre des politiques de résorption du chômage et de réduction des disparités régionales, il faut également lancer un programme ambitieux de grands travaux – routes, chemins de fer, aménagements hydrauliques, reforestation, etc. L’efficacité économique globale du pays en sortirait multipliée. Sans pour autant alourdir la dette extérieure : les principaux chantiers peuvent être parfaitement financés par un grand emprunt national.

3 – La protection ciblée du marché intérieur. Deux secteurs présentent aujourd’hui un intérêt majeur : la production agricole et les biens industriels de consommation courante. Le premier, parce que l’autosuffisance alimentaire est la condition de toute indépendance ; le second parce que lui seul permet l’acquisition et l’accumulation des savoir-faire de base. Les deux sont la matrice du développement ultérieur de nos capacités économiques et techniques.

4 – L’intégration de la sous-traitance. Les activités de sous-traitance industrielle restent marquées par leur aspect parcellaire et fragmenté, c’est-à-dire par leur faible degré d’intégration horizontale et verticale. Il faut inscrire ce secteur dans un programme de développement inspiré des méthodes asiatiques dites de remontée des filières. Contrairement à ce qu’affirme la propagande libérale, les pays émergents n’ont pas émergé en laissant jouer les “lois du marché”, mais en s’appuyant sur l’Etat et sur ses capacités de prévision, de planification et d’investissement. C’est ce qui nous amène au dernier point :

5 – La reconstruction de la capacité d’intervention des pouvoirs publics. Il faut redonner à l’Etat tunisien un rôle central dans la stratégie du développement. Ce rôle a été systématiquement détruit par Ben Ali, ce qui a fait de l’économie du pays une sorte de fétu de paille fluctuant au gré des aléas de la conjoncture extérieure. Il faut en finir avec une telle démission des pouvoirs publics. La première mesure à prendre dans cette optique est de rétablir un minimum de contrôle du système bancaire et des flux financiers.

Evitons tout malentendu. Il ne s’agit pas de revenir aux anciennes formules étatistes des années soixante, ni de couper les ponts avec le monde extérieur. Il s’agit simplement de donner à l’Etat tunisien un rôle – celui de garant de l’indépendance et du développement – qu’il n’aurait jamais dû quitter. Et il s’agit aussi de faire évoluer progressivement le rapport de force avec les partenaires économiques européens de façon à parvenir à une position plus convenable dans le système de la division internationale du travail. Il n’est pas question de sortir de ce système – il n’y en a pas d’autre -, mais de ne pas accepter d’être relégué parmi les derniers de la classe.

Autour de nous, le monde a aussi changé

L’opération n’est pas facile, elle est cependant à notre portée. La puissance des pays du Nord n’est plus ce qu’elle était. Leur hégémonie se lézarde sous nos yeux depuis de nombreuses années. Sous l’effet de leurs contradictions internes, d’abord – la financiarisation de leur économie a dévasté leur appareil productif et mis à mal leur tissu social. Du fait des coups de boutoir qu’ils reçoivent des pays émergents, ensuite, et notamment des plus grands d’entre eux : Chine, Inde, Brésil, Russie, Mexique. Une brèche s’est ouverte dans le système mondial, où plusieurs pays se sont engouffrés, et où nous pouvons nous glisser à notre tour. Il y a là des conditions historiques objectives qui donnent tout leur sens à nos propositions alternatives. Des ambitions qui paraissaient hier définitivement hors de portée redeviennent désormais accessibles.

Évidemment, il se pose ici un problème de masse critique. Pour peser sur un rapport de force, encore faut-il peser quelque chose. En termes de poids relatif, la Tunisie seule, avec son territoire exigüe et ses dix millions d’habitants, ne pèse pas bien lourd. C’est la raison pour laquelle il est indispensable que nous coalisions nos moyens avec ceux des autres pays dépendants, et d’abord avec les peuples arabes. Il y a à peine quelques mois, une telle perspective aurait semblé utopique. Ce n’est plus le cas. L’immense vague qui nous a soulevés est en train de les soulever l’un après l’autre à leur tour. Dans un délai très court – deux ou trois ans -, de vastes champs de coopération vont s’offrir , qu’il convient de commencer à favoriser dès aujourd’hui. Isolé, aucun pays arabe ne fait le poids ; ensemble, c’est une autre affaire.

La stratégie économique alternative vise un seul objectif : faire respecter notre souveraineté, établir notre droit à être les maîtres de notre destin, refuser de voir le pays réduit à une sorte de dépendance, où tout le monde se sert sauf les véritables propriétaires. Un tel objectif ne sera pas atteint par un simple claquement de doigts. Les choses ne vont pas s’améliorer radicalement pour tout le monde du jour au lendemain. Les anciennes structures ne vont pas être abolies par magie et laisser la place aux nouvelles. Tout cela exigera du temps et beaucoup d’efforts. Mais un chemin s’est ouvert, que nous pouvons, que nous devons emprunter.

Les différents gouvernements provisoires qui se sont succédé depuis le 14 Janvier ont-ils abordé des thématiques de ce genre ? Non. Et c’est parfaitement compréhensible : leur rôle n’est pas de faciliter la naissance du nouveau, mais de préserver l’existence de l’ancien, en faisant des concessions de pure forme. On l’a vu sur les sujets directement politiques comme l’assemblée constituante ; tout ce qui a été obtenu a été arraché par la pression. Pour l’alternative économique, il faudra procéder de la même manière : la mettre au cœur du débat public et lutter pour qu’elle devienne une cause centrale dans la mobilisation populaire.

Il faut aussi apprendre à identifier les vrais problèmes. Et apprendre à nous battre sur des terrains choisis par nous-mêmes et non pas sur ceux-là où l’ennemi voudrait nous entraîner pour nous voir nous affronter les uns les autres à son seul profit. Les enjeux économiques et sociaux sont essentiels pour l’avenir de notre peuple. Ces enjeux doivent être clairs lors des élections de juillet prochain. Si ce n’est pas le cas, ce sont les anciennes formules qui l’emporteront. Ce ne serait pas seulement un échec pour le développement, ce serait aussi un échec pour la démocratie. Parce qu’il n’y a pas de démocratie qui se maintienne et prospère dans la pauvreté et la soumission à l’étranger.

Notes :

(1) Le système des présidences héréditaires que certains pays ont tenté d’établir est révélateur de leurs difficultés à cet égard : les Assad, en Syrie, les Moubarak, en Egypte, les Gueddafi, en Libye, les Saleh, au Yémen, etc.

(2) L’insurrection du bassin minier en 2008 a néanmoins joué un rôle préparatoire incontestable.

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