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Je ne suis pas votre nègre ou la face cachée de nos démocraties

« Le blanc est une métaphore du pouvoir »

James Baldwin.

Dans la lignée d’un Frantz Fanon avec ses damnées de la terre ou d’Albert Memmi avec sa statue de sel et ses livres sur le colonisé et le colonisateur, le film documentaire de Raoul Peck nominé aux Oscars en 2017, rendant hommage au romancier feu James Baldwin, ne se réduit pas seulement à la lutte des droits civiques des noirs et au racisme américain. Il est paradigmatique du système d’exploitation capitaliste ultralibéral fondé sur des rapports de domination, axés sur la race et les classes sociales.

L’esclavage ne peut pas être compris _tout comme l’esclavage moderne lié à la délocalisation_ si l’on occulte cette dimension pragmatique et économique des grandes exploitations agricoles et de la Révolution Industrielle. Tout cela dans la foulée du sort du prolétariat, tant décrié par Karl Marx, face au pouvoir qui a pris bien des aspects de résistance sous couvert de lutte contre le communisme et plus récemment contre l’insécurité des banlieues, voire le terrorisme, via des lois liberticides ; bien que le multiculturalisme critiqué et décrété mort, ainsi que la mixité sociale et la discrimination positive nous aient de plus en plus habitué à voir des politiciens, des cadres, des acteurs, des chanteurs et des sportifs de couleur.

James Baldwin pose en effet l’une des questions principale du documentaire, « que l’homme blanc se demande pourquoi il a inventé la figure du nègre ».

En effet, Je ne suis pas votre nègre y trouve une nouvelle urgence, à l’heure du dernier Boycott de la remise des Oscars présidée par un jury totalement blanc, annonciateur de l’ère Donald Trump, problème qui ne concerne pas seulement les Etats-Unis, mais exige une critique profonde du système ultralibéral et les mythes du rêve américain (via le cinéma et la publicité) ou de l’Occident civilisateur (depuis Jules Ferry et Bush et sa lutte du Bien contre le Mal).

Il n’y a pas de rêve américain, ou peut-être si, mais avec ô combien de dommages collatéraux. Ce qui est sûr, il y a un problème américain (plutôt des intérêts américains) qui commence à devenir mondial (interventionnisme militaire intempestif) : forme exacerbée de Darwinisme social, racial et économique. Surtout quand la Russie, la France, et la Chine s’y mettent soit directement, soit par factions interposées autour du gâteau Afrique. Surtout ne pas laisser de miettes.

En effet, l’image de l’africain que ce soit au niveau international ou interne reste cette figure de l’ennemi intérieur ou du violeur, et cela depuis des temps immémoriaux (Todd Shepard, Mâle. Décolonisation. L’homme arabe et la France de l’indépendance algérienne à la révolution iranienne, éd. Bibliothèque Historique Payot).

Dire qu’à l’heure de la libération contre le nazisme, manifestation suprême de la haine et du racisme fondée sur des théories évolutionnistes et l’eugénisme, et où des bataillons de tirailleurs africains sont morts sur les champs de bataille, tous les idéaux de la philosophie humaniste (Montaigne) ont été piétinés sans vergogne au nom de fiertés et d’intérêts nationaux.  L’histoire, hélas, sous des formes plus subtiles, se répète.

De plus, il est plus qu’urgent, à l’heure où d’aucuns parlent de Grand Remplacement, de s’interroger sur ce revirement historique des nationalismes et des populismes qui ont le vent en poupe. Bien entendu, le communautarisme (souvent par le haut) n’est que le déni des « dominateurs » : celui du refus de l’intégration, de l’assimilation, et surtout de la mixité sociale des plus pauvres et fraichement naturalisés. Bourdieu appelait cela la distinction et le capital culturel. « Ma fille, jamais tu ne te marieras avec un noir ou un arabe, ils ne sont pas comme nous » (film humoristique, Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ?) Racisme que l’on peut retrouver dans l’autre sens aussi, et dans tous les pays (à l’égard des immigrés noirs africains au Maghreb par exemple).

Cependant, le djihadisme international a remplacé le péril communiste, qui n’était qu’une fausse accusation faite aux blancs américains qui luttaient auprès des noirs pour les droits civiques ; et les nouveaux Edgar Hoover et autres nouveaux Mac Carthy ont pris d’autres masques, toujours au nom de la même sécurité. Rien n’a changé.

L’encombrement des prisons et la criminalisation de la pauvreté ne sont que les signes de ce système discriminatoire et violent, où la discrimination est érigée en système institutionnel (Loïc Wacquant, Le système carcéral supplée au ghetto noir comme instrument d’enfermement’’, Le Monde Diplomatique, bimestriel septembre-octobre 2000).

D’ailleurs, lors d’une interview (Courrier International Paris, 24 avril 2017), Raoul Peck explique pourquoi ce système perdure plus que jamais :

« Parce que la grande machine capitaliste a gagné. Elle a tout ravagé. Le système d’oppression a su se renouveler. Toute la tête de la résistance radicale, et notamment les Black Panthers, a été décimée. Malcolm X, Martin Luther King, Medgar Evers ont été assassinés, comme des centaines d'autres militants moins connus. Puis on a voté des lois, mais on n'est jamais allé à l'origine du problème du racisme. On a laissé émerger une classe de bourgeois noirs, eux-mêmes devenus les protecteurs du système.

Une élite qui trouve de bon ton, comme l'ensemble de l'establishment américain, de continuer à répandre l'image de pasteur pacifique non violent de Martin Luther King, occultant le radicalisme de sa pensée dans les deux dernières années de sa vie et son rapprochement avec Malcolm X. On a mis de côté leur position politique commune qui consistait à vouloir dépasser la notion de race pour passer à une notion de classe. Avant son assassinat, Martin Luther King œuvrait pour une marche sur Washington contre la pauvreté, pas contre le racisme… Aujourd’hui, ce même système permet à Donald Trump ou à Marine Le Pen de faire croire à un problème de races, d'étrangers, de migrants, tout en continuant à produire de la pauvreté et une concentration des richesses. »

La crise mondiale n’est pas seulement écologique, bien que cela en soit le symptôme le plus visible, mais elle est avant tout une crise éthique, de justice, et de partage. Laissant place à la cupidité, et aux philosophies utilitaristes, sur lesquelles s’appuient sans vergogne l’Etat (ce monstre froid pour reprendre Nietzsche), les lobbys de la Finance, les multinationales, notamment de l’armement, au nom d’un idéal de « démocratisation du monde » ; on a vu ce que l’intervention de G. W. Bush a donné en Irak, et la désillusion du printemps arabe toujours trahie par des nouveaux raïs sur siège éjectable (Cf, gestion coloniale ou protectorat déguisés). Pendant que nos dirigeants remettent la légion d’honneur à la journée de la femme à des princes saoudiens pour avoir achetés des millions d’Euros d’armes, ou encore font la danse du sabre alors qu’ils avaient fondé tout leur discours électoral sur la lutte à mort contre l’Islam. Trump ne disait-il pas, « Les musulmans nous haïssent », comme un membre du Klu Klux Klan le dirait à l’égard des noirs : justifier sur l’Autre ses propres sentiments ou surfer sur la vague de la peur et de l’ignorance.

James Baldwin l’expliquait très bien : « tant que les damnés de la terre seront auprès de vous, votre rêve (américain) ne veut rien dire ». Et c’est là qu’est le dilemme de nos démocraties qui se revendiquent garantes des droits de l’Homme avec leur main droite, et bombardent et interviennent au nom de leurs intérêts avec leur main gauche… heu, pardon, au nom du terrorisme. Terrorisme dont les amis de leurs ennemis sont les idéologues via chaînes satellitaires et Internet. Au bal des tartuffes ou des hypocrites, il faudrait relire Molière. D’aucuns invoqueraient la Realpolitik ou Machiavel. Passons.

Comment ne pas comprendre ce réflexe de retournement de la victimisation d’Eric Zemmour ou de Renaud Camus et tous les partisans de la théorie de Bat’Yor de l’islamisation de l’Europe, comme ceux qui craignaient une négrétitude de l’Amérique, lorsqu’ils argumentent que les juifs et les chrétiens étaient sous le joug de la dhimmitude ? Statut de Dhimmi ou Gens du Livre qui existait lorsqu’en Europe n’existait pas encore le statut de citoyen, et que l’Eglise toute puissante imposait le catholicisme comme religion d’état, et brûlait les hérétiques au bûcher. Comparatisme historique pour le moins hasardeux, voire idéologique, pour ne pas dire démagogique. Tout le monde sait qu’au royaume des aveugles les borgnes sont rois.

Cela ne doit en aucun cas nous faire oublier les tensions communautaires actuelles entre chrétiens d’Orient et musulmans suite aux années de chaos Bush, d’instrumentalisations du gouvernement Israélien pour passer sous silence l’Apartheid que subissent les palestiniens malgré les résolutions de l’ONU, de même que le génocide des Rohingyas en Birmanie ignoré par les grands médias nationaux afin de garder une image pacifique du Bouddhisme et ne pas entacher la prix Nobel et présidente Aung San Suu Kyi qui n’a jamais démissionné ou critiqué ce drame.

Toute répression des minorités à travers le monde doit être critiquée, rejetée, condamnée, qu’elle soit passée (arméniens), présente ou future. Il en va de l’avenir de l’Humanité.

C’est pour cela que le témoignage de James Baldwin, à l’instar de la lutte de Martin Luther King et de Malcolm X qui était parti en Afrique et à travers le monde (rappelons-nous la France avait refusée de le recevoir, pressions américaines dirions-nous), reste plus que jamais d’actualité.

Ce film reste un documentaire exceptionnel qui doit nous interroger sur le rapport à l’Autre, surtout lorsque la Bible et le Coran nous enseignent que nous faisions tous partie d’une même humanité, à savoir celle des Banu Adam (Fils d’Adam). Le symbole du pèlerinage de la Mecque qui avait subjugué feu Maleek Shabaz (Malcolm X) doit nous interpeler dans ce sens. Afin de mettre fin à ce cancer qu’est le racisme.

3 commentaires

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  1. James Baldwin est un intellectuel africain américain qui demeure encore trop méconnu. Outres ses livres/essais qui devraient éveiller la conscience des minorités dominées, en France en particulier, le dernier documentaire en date sur lui _I am not your nigger_ (de Raoul Peck, 2017) est à voir de toute urgence. Certains arguent que l’on ne peut pas surimposer la situation de l’esclavage américain (et ses conséquences terribles) sur la condition coloniale et postcoloniale européenne, en vérité il existe nombre de points communs troublants, notamment sur la notion de pouvoir hégémonique et univoque. Voire par exemple, les ressemblances entre la haine de soi aux États Unis chez les noirs et celle chez les “arabes” en France.

    • C’est drôle parce beaucoup de commentateurs parlent aussi de “haine de soi” chez les Français face au communautarisme qui nous pose de plus en plus de problèmes.

  2. Le système capitaliste va toujours inventer des “nègres”, des “autres”, des “aliens”, pour qu’on ne pose pas la question de classe. Au Québec d’avant les années soixante, les Québecois qui occupaient la place des travailleurs et étaient soumis à la bourgeoisie coloniale anglo-écossaise étaient nommés des “nègres blancs” et quand on entrait dans les grands magasins aux mains de cette bourgeoisie commerçante, on vous demandait “speak white” c’est à dire anglais et pas français. En Europe, on a “négrifié” les juifs et aujourd’hui on “culturalise” les musulmans. Bref, il ne faut pas tomber dans le panneau de la racialisation et de l’islamisation de la question sociale car cela vise à diviser les classes populaires entre elles, mais il faut en revanche revendiquer dans le cadre des luttes pour le progrès social la pleine dignité pour l’islam et tous les citoyens indépendamment de leurs origines et appartenances.

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