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Muhammad et Jésus : la fraternité idéale

Le chameau et l’aiguille (partie 2)

Esquisse d’interprétation comparée des paraboles évangélique et coranique.

Nous reprenons le fil de notre petite réflexion sur la parabole du Chameau et de l’Aiguille :

Ceux qui, par superbe, démentirent Nos signes, ne voient pas s’ouvrir les portes du ciel, pas plus qu’ils n’entrent au Jardin, jusqu’à ce que la chameau ne pénètre dans le chas d’une aiguille.

C’est ainsi que Nous rétribuons les criminels

Ils ont la géhenne pour couche et, par-dessus eux, comme couverture. C’est ainsi que Nous rétribuons les iniques. Tandis que ceux qui ont cru, effectué les œuvres salutaires …

Nous n’imposons une âme qu’à sa capacité …Ceux-là sont les compagnons du Jardin et y sont éternels.

Nous avons retiré de leur poitrine ce qui reste de ressentiment. (Coran)

En voyant [le riche], Jésus dit : « Comme il est difficile à ceux qui ont des richesses de pénétrer dans le Royaume de Dieu ! Oui, il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche de d’entrer dans le Royaume de Dieu ! » Ceux qui entendaient dirent : « et qui peut-être sauvé ? » Il dit : « Ce qui est impossible pour les hommes est possible pour Dieu ». (Evangiles)

Rappelons à toutes fins utiles que notre interprétation figurale du Coran se propose – non jamais d’infirmer – mais au contraire d’affirmer certains aspects du sens littéral de ses énoncés. Nous avons déjà pu mettre en évidence que l’orgueil (istikbâr) verrouille les portes du ciel : la vie terrestre, lorsqu’elle ne communique plus avec le ciel, ne laisse pas de faire apparaître en son sein d’innombrables situations infernales…

Désaffiliés du prophétique, les hommes se font volontiers les hôtes d’un génie ambivalent dont tout nous indique désormais qu’il a la fâcheuse tendance de développer, dans la Cité, les lumières technologiques en raison inverse des lumières symboliques. Depuis que les principes directeurs de l’éthique sociale se sont désarrimés de leur base métaphysique – au creuset des grandes réformes intellectuelles postmédiévales et suite au naufrage de la scolastique chrétienne – le langage des hommes a perdu sa transparence symbolique pour devenir la langue des calculs analytiques – cette dernière étant, notons-le au passage, désormais sur le point de substituer au monde alphabétique le monde enchanteur des images et du numérique. « Le postmodernisme, ainsi que l’observe Abdel Hakim Murad, est occasionaliste : il se donne essentiellement à concevoir comme une série d’images disjointes les unes des autres ; hostile à rien, si ce n’est l’idée selon laquelle le langage et ce que nous héritons du passé sont porteurs d’une véritable signification » (1)

Les mots servent aujourd’hui à étudier le fonctionnement des choses ; non plus leur signification.

Alors que le langage transmis dans le cadre de l’initiation prophétique s’emploie essentiellement à mentionner la grandeur de Dieu, évoluant dans le cadre de notre culture matérialiste par contre, le langage ne sert plus qu’à mentionner la grandeur de l’homme. Ou à en railler l’échec lorsque, n’ayant pas appris à se battre (ou n’ayant tout simplement pas envie de se battre), ce dernier ne parvient pas à dominer son prochain, et échoue par là même à devenir « grand ».

En s’appropriant le système de signes de l’expression de soi – les noms imprimés de toute éternité dans la prime nature adamique – le discours scientiste (aujourd’hui monopolisé par le discours capitaliste) se fait fort de verrouiller la communication de bani adam dans la sphère refroidie des échanges de valeurs marchandes et quantitatives. La parabole évangélique nous montre que dans une société ouverte au prophétique, l’étalon de valeur des hommes est encore idéal. L’opulent consent encore volontiers à accorder de la valeur au démuni s’il perçoit en lui une sagesse dont il se sent lui-même dépourvu. Dans une société fondée sur la valeur de la réussite matérielle en revanche, l’homme ne vaut plus par ce qu’il est, mais par ce qu’il a :

« Si le Christ eût vécu parmi nous, écrit Lamennais dès 1840, un sergent de la ville l’aurait profané de son ignoble attouchement, et un juge l’aurait fait écrouer pour vagabondage : car le Fils de homme n’avait pas une pierre pour y reposer sa tête ». (2)

Au risque d’être schématique, je dirais que l’éthique relationnelle est de nos jours enfermée dans le dilemme suivant : servir autrui pour le faire valoir auprès de Dieu ; ou s’en servir pour se faire-valoir auprès des hommes…

L’Islam est une invitation à se conformer au Modèle (s) sublime, en servant Dieu, et les hommes. Le modèle néolibéral est une invitation à se servir des bienfaits de Dieu pour asservir les hommes et la nature. L’Islam n’est ici en France ni pour se servir ni pour asservir. Ni encore pour conquérir ou subvertir. Il est ici, en France, pour nous servir. Pour aider notamment la « fille aînée de l’Eglise » à retrouver la voie de Jésus ; voie d’amour et de détachement à l’égard des richesses matérielles, voie de compassion à l’égard des déshérités.

A l’heure où la pression de l’endettement générée par le capitalisme financier justifie le démantèlement du service public, la pauvreté se prépare bel et bien, en France, comme partout ailleurs sur la planète, un avenir infernal. Nous n’avons que trop tendance à perdre de vue, nous, les serviteurs du Miséricordieux, que la raison d’être de notre lutte spirituelle est précisément d’être une miséricorde pour les mondes en détresse, et non d’agiter un drapeau particulier. A la politique de la peur et du ressentiment que nous impose le pouvoir, l’Islam, normativement, n’a rien d’autre à opposer qu’une politique d’espoir et de liberté…

Car le libéralisme – s’employant désormais à étendre (et ce essentiellement par voie de démantèlement des coordonnées religieuses et culturelles) la rationalité marchande dans toutes les sphères de la vie humaine – consiste, à la lettre, en une profanation de la liberté.

Seule la servitude au divin – libérant des servitudes humaines – nous donne de pouvoir transmettre au prochain, en lui en communicant le signe et l’essence, le perçu de la liberté authentique.

De l’esclavage moderne, véritable appel à la résistance populaire lancé par le catholique Félicité Robert de Lamennais quelques années avant que Karl Marx lui-même ne publie ses premiers manuscrits, fut récemment l’objet d’une réédition assortie d’une présentation rédigée par le sociologue Michaël Löwy. La raison pour laquelle j’ai cité plus haut l’œuvre du prêtre malouin (qui, suite à la condamnation par le pape de son ouvrage Parole d’un croyant, rompit avec l’Eglise en 1834) est que ce dernier n’hésita pas, aux heures les plus sombres de l’oppression capitaliste du XIXème siècle « à prendre fait et cause pour les droits du prolétariat et à dénoncer sa condition comme un « esclavage moderne ».

En outre, ainsi que le souligne Löwy, la critique de cet ecclésiastique acquis à la cause du peuple « gagne une impressionnante actualité dans la crise économique actuelle, où l’on assiste à des licenciements boursiers, à la fermeture ou à la délocalisation d’usines, qui laissent sur le carreau des milliers de travailleurs et leurs familles : la tyrannie du capital, Löwy de conclure, a changé de forme, mais sa substance reste celle dénoncée par Lamennais en 1839 ».

On rejoindra volontiers M. Löwy pour penser que la substance de la tyrannie demeure de nos jours aussi active que sous la monarchie de Juillet. (3) Mais si le capitalisme a bien par ailleurs « changé de forme » rien n’indique que l’actuelle soit meilleure que l’ancienne…

Frank Fischbach, représentant contemporain de la théorie critique constate ainsi que « si l’on a souvent l’impression de retrouver aujourd’hui des conditions sociales qui ne peuvent qu’évoquer le XIXème siècle, la situation n’est pourtant pas la même, du moins en Occident, justement pour la raison que ces conditions sociales dégradées et dégradantes pour ceux qui les subissent, apparaissent désormais clairement comme étant parfaitement compatibles avec des régimes politiques « démocratiques » […] : alors qu’au XIXème siècle on pouvait encore attendre d’avancées politiques en matière de droit et de démocratie qu’elles contribuent à résoudre la « question sociale », c’est désormais un espoir qu’il n’est plus possible de nourrir » (4)

Ainsi, de l’aveu même du philosophe, la solution aux problèmes de l’heure n’est d’ores et déjà plus politique. Un avis que partagent par ailleurs Pierre Dardot et Christian Laval – respectivement philosophe et sociologue – qui dans leur analyse minutieuse de La nouvelle raison du monde soutiennent la thèse selon laquelle la rationalité néolibérale gouverne les hommes de l’intérieur en les conduisant par un dispositif de techniques fines d’assujettissement à se plier de leur gré à la norme de la concurrence imposée par l’économie mondiale ; l’objectif étant, pour le pouvoir « d’enfermer chaque sujet dans la petite « cage d’acier » qu’il s’est construite lui-même » en modélisant sa subjectivité sur le modèle de l’entreprise ; en devenant, autrement dit, une entreprise de soi sous l’angle de laquelle le prochain n’est plus perçu autrement que comme une entreprise concurrente : « la gouvernementalité dans sa forme spécifiquement néolibérale, arguent Dardot et Laval, fait de la conduite des autres par leur conduite envers eux-mêmes sa propre fin » (5) ; elle désigne par ailleurs, selon Michel Foucault cette fois, l’activité qui permet aux puissants de « gouverner par la liberté », de manière à ce que les individus en viennent à se conformer d’eux-mêmes à certaines normes. »

En programment les hommes de telle sorte qu’ils se conduisent vis-à-vis des autres selon une norme exclusive, celle de la concurrence, le pouvoir moderne leur enjoint donc en catimini de devenir une miséricorde pour eux-mêmes de sorte à devenir une épreuve pour les autres…

La morale néolibérale se donne ainsi à comprendre comme une subversion radicale de la morale délivrée par le message prophétique ; lequel nous invite – dans un monde perçu comme une coagulation de miséricordes – à devenir nous-mêmes une miséricorde pour le monde.

Dardot et Laval, bien qu’ils ne fassent nulle part mention de miséricorde ou de prophétique dans leurs thèses, n’en demeurent pas moins convaincus que c’est en premier lieu au niveau psychique et individuel que le réglage des économies humaines (marchande, symbolique et politique) doit désormais s’entreprendre – et non plus au seul niveau étatique ou institutionnel. Ce serait donc à la faveur d’une réforme de notre subjectivité – d’une modification de notre mode d’être – que nous pourrions reprendre le chemin de la convivialité, de la coopération et de l’entraide, et faire ainsi obstacle au processus de dissolution sociale (5) :

« On ne sort pas d’une rationalité ou d’un dispositif [le néolibéralisme] par un simple changement de politique, pas plus qu’on invente une autre manière de gouverner les hommes en changeant de gouvernement. Ce n’est pas à dire que l’indifférence soit de mise à l’égard de tout changement de gouvernement, comme à l’égard de la politique menée par tout nouveau gouvernement […] mais […] cela signifie que […] la question du gouvernement en tant qu’« institution » est ici seconde relativement à la question du gouvernement comme « activité » engageant un rapport à soi en même temps qu’un rapport aux autres. Or ce double rapport, constate ainsi nos deux auteurs, relève précisément de la constitution du sujet, autrement dit des pratiques de subjectivation. »

Aussi vrai que « [Dieu] ne modifie pas l’état d’un peuple tant que les individus qui le composent ne modifient pas ce qui est en eux-mêmes » (6), la thèse selon laquelle c’est dans le sujet (soit dans l’intériorité des acteurs de la vie sociale) que la réforme politique doit dorénavant prendre corps ne devrait pas manquer d’interpeler la conscience musulmane.

La Sunna, en effet, est un modèle d’agir participant de plein droit d’une forme de subjectivation alternative au modèle hyperconcurrentiel du libéralisme. Elle est la monture que le croyant emprunte pour obvier à « la course aux richesses » qui « distrait jusqu’à la visite des tombes. » (7)

L’âme séculaire est peut-être trop imbue pour s’en rendre compte, mais aux yeux des religieux et d’un certains nombre d’observateurs, le libéralisme prend de plus en plus l’apparence d’une nouvelle religion. La libéralisation en procès courant le long du vingtième siècle apparaît ainsi comme une puissante sublimation du drive religieux, où la quête innée de libération à l’égard des attaches mondaines et des tendances égocentriques se transmue curieusement en une gigantesque convulsion face aux restrictions de la liberté individuelle. L’occident politiquement correct est donc de ce point de vue une société intensément religieuse, avec ses dogmes, ses théologiens… (8)

Adam Smith lui-même (père fondateur du libéralisme), ainsi que Dany-Robert Dufour l’a récemment rappelé avec beaucoup de clarté (9), fut théologien de formation, et son concept de « main invisible » est dans une large mesure redevable à l’idée centrale de la théologie scientifique de Newton, selon laquelle un dieu horloger a conçu l’univers naturel comme « un ensemble de systèmes mécaniques en interaction »…

Puisque la main invisible harmonise providentiellement les intérêts privés ; puisqu’elle transfigure les intérêts égoïstes en richesse collective ; puisque cette providence du marché, cette « main invisible » veille aux intérêts des hommes mieux qu’ils ne pourraient le faire eux-mêmes, il suffit, pour assurer l’autorégulation, de laisser jouer librement ses mécanismes (les lois de l’offre et de la demande) pour que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes. Autrement dit, comme le souligne Dufour, « rien ne doit pouvoir entraver l’exercice souverain de cette force. Tout ce qui ressemble à un désir de régulation morale ou politique ne relèverait que de dérisoires tentatives de l’homme essayant de soumettre la Providence à ses misérables petits calculs. » (10)

Il faut laisser faire les mécanismes du marché mais aussi, et surtout, les passions humaines, moteurs de la croissance que soutient la consommation, via la publicité. Les publicitaires ne sont pas des dessinateurs soit dit en passant. Ce sont généralement des ingénieurs en sciences sociales ou psychologues de haut vol qui savent comment manipuler les psychés et les comportements pour les maintenir dociles au consumérisme, esclaves de la mode et du shopping. Ainsi les gestionnaires du libéralisme s’emploient-ils à déréguler l’homme pour réguler le Marché. Le dieu de la théologie de Marché en est donc un faux, c’est une idole. La théologie du Miséricordieux, à l’inverse, régule et équilibre les passions, apaise et délivre.

Le taghut que les libéraux pensent reconnaître à l’œuvre dans la « main invisible » contraint l’homme à s’asservir à son égo à travers le Marché et la prolifération des désirs que ce dernier excite continuellement. Ainsi s’explique-t-on pourquoi la politique, et son action régulatrice, n’est tout simplement plus possible dans le cadre de nos sociétés régies par les principes de la doctrine libérale. Le démantèlement de l’Etat, des institutions et du service public, nous montre à quel point le dieu de la théologie de marché est un dieu jaloux : il n’accepte pas que quoi que ce soit vienne réguler ce qu’il dérégule en s’autorégulant ! Claude Lefort avait certainement vu juste en évoquant la « permanence du théologico-politique ».

La théologie du Marché s’attache donc à désactiver les principes de régulation disponibles dans nos traditions politiques, religieuses et philosophiques. Soit. Le sens de la politique, soulignait Hannah Arendt, c’est la liberté. Certes. Le libéralisme promet liberté et autonomie, mais travaille en pratique à réduire tout son petit monde à l’esclavage. Voire. A l’instar du Dajjal – le terme arabe désignant l’antéchrist mais aussi, étymologiquement, le chameau malade que les bédouins malhonnêtes ornaient pour le vendre à prix d’or sur le marché – le libéralisme déguise l’esclavage en liberté. Et la quête d’Infini s’en retrouve elle-même travestie puisqu’elle ne participe plus d’une aspiration à la béatitude céleste, mais d’un désir compulsif d’accumulation de biens terrestres.

Ce qui nous ramène finalement à notre point de départ : l’istikbâr verrouille les portes du ciel ; la vie terrestre, lorsqu’elle ne communique plus avec le ciel, ne laisse pas de faire apparaître en son sein d’innombrables situations infernales…

Dans la tradition coranique, Jésus – sur lui la paix – n’est pas défunt mais Dieu a mis un terme à son existence terrestre en l’élevant à Lui. Jésus est vivant. Et le Coran de nous inviter à en retrouver la sublime voie en levant, une nouvelle fois, notre regard vers le Ciel ; et retrouver ce faisant les « mesures célestes », pour faire descendre un peu de l’harmonie du Ciel dans la Cité.

Rappelons-nous de l’aphorisme : « Le drame du monde ne se joue pas tant sur la scène d’un conflit mettant aux prises païens et musulmans, ou réactionnaires et révolutionnaires, qu’au cœur d’une lutte entre l’amour de soi et l’amour de Dieu ». Le conflit entre l’amour de soi et l’amour de Dieu participerait donc d’un clash entre deux théologies de la libération. La théologie du Marché stimulant la libération des passions et des pulsions égocentriques, et la théologie de la « libération intérieure » formulée par les traditions religieuses authentiques, qui invite les hommes sur le chemin de la maîtrise et de l’apaisement.

La religion du marché est un déisme, et, donc, par conséquent, un dualisme. Dualisme qui travaille à défaire le lien qui unit la terre au ciel en réduisant à néant l’idée de la transcendance Divine. Ainsi que l’observe Abdal Hakim Murad : « L’homme moderne, piégé dans les instances d’une anthropologie qui exclut toute transcendance, déshumanisé par une pseudo-psychologie qui identifie la source de l’aspiration à un autre monde – non avec ses facultés les plus élevées mais les plus basses –, a été programmé pour considérer mythique la croyance traditionnelle en l’immortalité de l’âme. Nul besoin d’être croyant pour savoir que les conséquences de ce dogme sont désastreuses. S’il n’y a pas de Jugement, et partant aucun fondement pour la justice en ce monde, alors la moralité, l’éthique, ainsi que les philosophes ont pu le mettre en évidence, est elle-même mythique ».

Le déisme souligne Hannah Arendt, « bien qu’il nie la révélation divine, ne s’en tient pas au discours « scientifiques » sur un Dieu qui n’est qu’une « idée » ; il se sert de l’idée de Dieu afin d’expliquer le cours du monde ».

La religion du Marché promet à ses fidèles que l’hubris (l’istikbâr) est la clef des champs. La religion authentique par contraste éveille l’homme à la réalité de sa pauvreté ontologique par la prise de conscience de l’omnipotence et radicale transcendance divine ; elle lui offre une clef pour s’évader de la prison des passions et de la démesure.

On comprend dès lors que le déisme libéral, qui de Dieu ne retient qu’une idée – un modèle explicatif des lois universelles et des principes naturels – ne permet pas aux hommes de s’en remettre à Dieu dans Sa réalité. Sans la certitude de la réalité d’un Dieu omnipotent et personnel, l’adversité peut livrer les hommes en proie à de redoutables émotions. Et dans un climat de concurrence effrénée tel que le nôtre, l’exacerbation des désirs et des libidos s’accompagne inévitablement d’une radicalisation de la violence sociale.

Il appartient désormais aux musulmans de mettre en lumière l’apport du spirituel au temporel. L’actualité (normative) de l’Islam dans la modernité s’inscrit aux antipodes du rôle que la modernité se plaît à faire jouer à l’Islam dans l’actualité (médiatique). La violence – que celle-ci soit subjective ou symbolique – n’a, au nom de l’Islam, plus aucune légitimité à l’heure actuelle. La Sharia n’autorise personne à décréter la violence dans la mesure même où seul le Calife, normativement, demeure fondé pour la prescrire. D’autre part, afin d’être légitime, celui-ci doit nécessairement être universel : il doit représenter la totalité des musulmans en les unifiant sous l’égide de son autorité unique. Autant dire qu’à l’heure où l’on peine, dans la communauté musulmane, à associer deux nationalités différentes dans la direction d’une mosquée de quartier, on est en droit d’émettre certaines réserves quant à la possibilité d’une restauration du Califat universel.

Ce qui n’exclut pas du jeu, pour autant, la dimension politique de l’Islam. La Sharia comme voie de libération, demeure même, au contraire, un instrument de transformation politique d’une efficacité hors du commun. La crise du monde actuel a trait au fait que l’homme ne sait pas comment manier cet instrument, il s’en sert parfois mais fort mal, et son efficacité n’est au final évidente pour personne. La politique de l’Islam est une politique d’espoir, d’amour et de non-violence. C’est une réaffirmation du message chrétien, dans sa double perspective paraclétique et messianique. Le message de l’Islam se donne à comprendre dans les termes du message chrétien et prépare l’homme à l’avènement du Royaume de Dieu sur terre : le Califat de Jésus.

La réconciliation est la pierre de faîte de l’ordre social que les justes appellent de leurs vœux. Muhammad prend – au cinquième ciel de la sublime Ascension du voyage nocturne – la main de son frère Jésus de Nazareth qui lui dit : « La pierre que les bâtisseurs ont rejetée est devenue la pierre de faîte, de retour sur terre, invite les hommes à rejeter loin d’eux leurs cœurs de pierre, leur égoïsme, et la poursuite des jouissances éphémères ; car de ce rejet ils pourront bâtir un monde meilleur…Invite-les à te suivre dans cette ascension vers l’Eternel, qu’ils concentrent l’essentiel de leur effort dans cette dynamique, et leur violence s’en ira loin d’eux… ».

L’ascension spirituelle est ainsi voie de réconciliation temporelle…

Notes :

1. Cheikh Abdal Hakim Murad. http://www.masud.co.uk/ISLAM/ahm/loyalty.htm

2. Félicité Robert de Lamennais. De l’esclavage moderne. (Le passager clandestin). 2009

3. Substance qui, dans notre perspective, porterait le nom d’istikbâr…

4. Frank Fischbach. Manifeste pour la philosophie sociale. (La découverte, 2009)

5. Pierre Dardot, Christian Laval. La nouvelle raison du monde ; Essai sur la société néolibérale (La découverte, 2009)

6. (13/10)

7. (102/1-2)

8. Tim Winter, The Fall of Family, www.masud.co.uk

9. Dany-Robert Dufour, Le divin marché, Denoël, Paris.

10. Dufour, ibid.

11. In. Imam Abdu Llah ‘Alawi al-Haddâd. The lives of man. (Tr. Dr Badawi) Edited by Tim Winter.

12. Contentions www.masud.co.uk

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