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L’éthique: une alternative pour nos cités

 

Mon propos se pose en alternative face aux effets décervelant et déstructurant de certaines modes vestimentaires, musicales, audiovisuelles et autres divertissements abrutissants offerts malheureusement en seule pitance à nos jeunes. Des « Chtis à Hollywood » au dernier clip de Ryanna en passant par le conditionnement publicitaire de Coca et Mc Do, je souhaite sincèrement œuvrer, à travers ces quelques lignes, à l’éveil des cœurs et de la raison vers ce que la vie de nos jeunes devrait contempler : la bonté, la générosité et la beauté… à une époque où il est à craindre que certains n’aient jamais rencontré ces valeurs. A une époque même, où l’on fait passer le laid pour le beau, l’égoïsme pour la réalisation de soi, le rejet de l’autre pour protection de notre identité.

Les quartiers

Abandonnées, reléguées, discriminées, résignées… les populations de nos quartiers souffrent, réduites au silence et parfois dépossédées d'une réelle politique sociale. Malgré ce constat d'impuissance, elles s'efforcent de trouver des voies de sortie, sous la forme de projets collectifs et citoyens afin d’interpeller les politiques et les médias. Au premier rang des acteurs sociaux en activité sur le terrain figurent les associations socioculturelles. Cependant, ont-elles encore les moyens et les méthodes appropriés pour relever les défis que pose notre jeunesse aujourd’hui ?

Nos jeunes

Il n’y a pas de profil-type qui caractériserait nos jeunes. C'est d'abord un enfant qui évolue dans un environnement social où transports en commun et cités HLM rivalisent de vétusté et d’inconfort. Autour de lui, tout le renvoie à sa marginalisation. Adolescent, il engage une scolarité difficile qui aboutit souvent au décrochage dès le secondaire. D’échec en échec, il se replie par dépit sur des formations professionnelles. Il enchaîne les stages jusqu'à réaliser qu'il n'en tire aucun épanouissement. Lorsqu'arrivent ses années d’adulte, il se meurtrit les épaules à briser les portes de bois qu’on lui oppose dans sa recherche d’emploi. Balloté par toutes les agences possibles d’interim, il passe maître en acronyme de contrats précaires dont doivent se suffire pour toute ambition les jeunes comme lui arrivés sur le marché du travail sans diplôme suffisant.

L’écueil de l'associatif occupationnel

C'est alors qu'il s'oriente vers le secteur « Jeunes » ouvert par l'association socioculturelle de son quartier. Des projets étiquetés "pédagogiques" lui sont proposés mais se traduisent bien souvent par de banales activités occupationnelles : sortie « barbecue », « piscine », « cinéma », « kébab »… Je n’ai pas d’idées qui soient le fruit d’une mûre réflexion mais je m’aventure à penser quand même qu’on ne peut appuyer ce genre de projets addictifs. S'il est rassurant, sur le court terme, de faire jouer au foot des jeunes pour éviter qu’ils ne brûlent des voitures, cela est néanmoins contre-productif sur le long terme car remplacer une passion par une autre est un déplacement du problème. On leur fait faire "mumuse", on les tient par la main, mais on ne leur apprend ni un métier ni ce qu’est la dignité humaine. Ce constat se vérifie concrètement tous les jours. Certains acteurs associatifs sont de bonne foi et se dévouent jusqu’au burn-out mais, en couche profonde, il est peu probable qu’ils se soient fait une auto-analyse car il arrive, à un moment donné, où le discours pédagogique se contredit et se répète. Notre mission, en tant qu’acteurs éducatifs et sociaux, ne consiste pas à offrir de l'occupationnel à outrance. Le volume de divertissement « servi » à nos jeunes n’est pas un critère de réussite.

Des mesures politiques ambitieuses mais insuffisantes

S’il faut saluer les efforts déployés par les municipalités en faveur du renouvellement urbain, il faut aussi avouer l’échec social de ces travaux d’aménagement, dont on a tiré, selon l’usage, une bruyante popularité. Loin de donner des chances égales à tous les enfants, nos cités favorisent encore la ségrégation sociale et créent des ghettos religieux, culturels et sociaux. On n'est guère parvenu à faire des cités de nos villes des poumons économiques malgré des transformations structurelles attendues. Détruire et rénover des murs n’a jamais suffi à restructurer des personnes que le chômage et la morosité des années ont tellement usées. Sont-ce des nouveaux bâtiments qui mettront à l’abri nos jeunes en besoin de structuration face aux assauts des jeux d’argent? Combien sont-ils, couverts par l’omerta et rongés par le chômage à tenir les murs des PMU et à se livrer à des trafics douteux ? Que dire des rodéos tonitruants des quads, des mini-motos et autres véhicules à moteur qui rendent la vie des habitants impossible? Ce cercle vicieux nourrit la peur et le rejet et force est de constater que les pouvoirs publics, malgré des projets d’aménagement ambitieux, n’apportent pas de réponse forte pour dissiper les inquiétudes.

Réinjecter de l'éthique dans l'action socio-culturelle

En direction de nos quartiers, les défis que soulève notre jeunesse aujourd’hui s’imposent d’abord aux parents et acteurs de la communauté éducative. Ce sont ceux d’une contribution profonde à l’avenir de notre pays en faveur de leurs concitoyens. Ceci passe nécessairement par un travail sur le regard que le jeune porte sur lui-même ainsi que sur le monde. Il doit pouvoir agir sereinement en puisant dans l’éthique qu’on lui enseignera, œuvrer dans l’intérêt de tous, quelque soit l’appartenance spécifique de chacun. Pour cela, les acteurs sociaux (associations, éducateurs, médiateurs, etc.) doivent se réconcilier avec leurs valeurs humanistes et leur vocation évidente à défendre justice, équilibre et bonheur dans l’intérêt de tous les êtres humains. Il n’y aurait aucune difficulté et surtout aucun artifice à exploiter avec notre nouvelle jeunesse le thème de la fraternité humaine et même universelle telle que les sources religieuses et séculaires en parlent.

La culture humaniste au centre du blason

Parce qu’il n’y a pas de culture sans âme, ces associations repensées doivent en complément promouvoir une éthique humaniste. Je veux parler ici de ce que le dalaï-lama appelle « l’éthique séculière » à savoir la promotion des valeurs humaines :

– Une éthique de la responsabilité et du travail :

Bien formés, habitués à s'autogérer seuls sur le marché du travail, nos jeunes pourraient se prendre en charge dans le cadre d’une éthique de la responsabilité individuelle. Il existe déjà des initiatives comme le Sésame Emploi, les missions de services civiques et les chantiers rémunérés. Seulement, ces actions ne bénéficient pas du soutien qu’elles méritent. Ces jeunes en besoin de repères sont en outre réduits à des tâches mécaniques et machinales sans qu’aucun retour éthique sur le sens de leur pratique ne leur soit délivré. Cette approche conduirait nos jeunes à porter un nouveau regard sur l’aliénation, le fétichisme des marques et des slogans ainsi que des abus et méfaits d’un capitalisme outrancier.

– Une éthique de la culture et de la tolérance :

Le rapport à l’histoire et au patrimoine aurait lui aussi besoin d’être assaini par un traitement éthique à l’intention de notre jeunesse. Sortir du quartier pour visiter une église, un mémorial (de celui de Caen pour le débarquement de 1944 à celui d’Auschwitz pour l’Holocauste) un musée ou quelque autre lieu chargé d’histoire est une activité pédagogique doublée, s’agissant d’un public issu des quartiers populaires de la mise en pratique de valeurs d’ouverture et de tolérance. Il s'agit de promouvoir un mélange de distance et de proximité entre des individus qui se respectent mutuellement dans leur singularité comme dans leur altérité et susciter des débats éclairés sur la vie en société. Pourquoi ne pas franchement solliciter les services d’intervenants religieux tels que des aumôniers, des rabbins, des prêtres, et des imams? Une rencontre avec Pierre Rabhi sur la crise économique mondiale récente pourrait en outre sensibiliser nos jeunes à la mise à l’écart de l’humain dans les processus économiques gérant le monde. Ce philosophe nous renvoie en substance à l’une des vocations fondamentales des associations socioculturelles dans le rapport qu’entretient le jeune à son environnement.

Ma réponse est donc éthique car l’éthique d’action conduit inévitablement à l’éthique de conviction. Pourquoi ne pas intégrer de la spiritualité (avec ou sans Dieu), de la valeur morale dans leur accompagnement à la lumière de questionnements tels que « qu'est ce que le bien, le mal, le sens civique, le sens de l’humain et du divin… »? Ce versant éthique est en définitive indispensable si l’on veut espérer qu’un jour nos jeunes ne deviennent les citoyens responsables et sereins de demain. Grâce à cette conception de la pratique socioculturelle, l’adoption par nos jeunes d’une éthique plus pragmatique et plus enracinée dans les réalités concrètes de leur vécu quotidien est, j’en suis convaincu, possible.

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