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Les voix perdues des révolutions arabes

Indépendamment de l’analyse de chacun quant à la tournure que connaissent les différentes révolutions arabes au cours des trois dernières années, certains faits demeurent incontestables. Les révoltes arabes ont commencé dans les rues pauvres et désespérées des villes arabes, et les Arabes avaient bien le droit de se rebeller compte tenu de la situation sombre et déplorable dans laquelle ils vivent.

Peu de gens sont en désaccord avec ces deux notions. Toutefois, la discorde concerne en partie l’analyse coût-avantage de quelques-unes de ces révolutions, la Syrie étant le meilleur exemple. Vaut-il la peine de détruire un pays, à plusieurs reprises, et de faire des millions de victimes dans le seul but de parvenir à un avenir démocratique incertain ?

L’Égypte aussi a dû payer un lourd tribut, certes pas aussi élevé que celui de la Syrie. Les Égyptiens devaient affronter l’énigme suivante : soit la « stabilité » – basée sur le même vieux paradigme d’une élite au pouvoir et d’une majorité qui lutte pour vivre avec des miettes – soit « l’instabilité » au sein d’un système relativement démocratique.

Même s’il convient toutefois d’insister sur le fait de considérer et d’apprécier la singularité de chaque expérience collective arabe, on peut difficilement nier les parallèles qui ont commencé à apparaître au cours des mois et des années.

Des millions d’Arabes sont unis par des liens historiques, religieux, culturels et linguistiques – même si ce n’est que sur le plan émotionnel – et ont des points en commun dans les différentes expériences arabes. Mais il ne faut pas oublier une autre facette des similitudes et qui est tout aussi importante. Il s’agit des stratégies comparables employées par les gouvernements arabes dans le but de contrôler leurs peuples, comme la manipulation psychologique, les discours alarmistes, l’aggravation de la violence et de l’oppression, la volonté de ne ménager aucun effort afin d’assurer le contrôle total, et ainsi de suite. Il y a eu davantage d’exemples sur cette répression au fil des trois dernières années que depuis des décennies. Le soi-disant Printemps Arabe s’est transformé en un modèle de violence étatique sans équivalent dans la société arabe moderne.

Tandis que les journalistes et les reporters trouvent l’histoire tellement perplexe et compliquée qu’ils ne peuvent fournir d’explications avec un certain degré d’intégrité intellectuelle, les futurs historiens, quant à eux, semblent avoir moins de difficultés à décrypter les évènements apparemment confus. Certains d’entre nous ont écrit avec une certaine clarté depuis les tous premiers jours des révolutions, en tentant de prévenir de la possibilité de confondre les récits complexes de la Tunisie au Maroc et du Yémen à Bahreïn. Nous avons soutenu que si le « Printemps Arabe » devait être un triomphe, quel que soit son type, cela signifierait que le facteur « peuple » a été restauré au sein de l’équation politique du Moyen-Orient, jusqu’ici dominée sans interruption par deux parties rivales, par moments en harmonie, à savoir les élites dirigeantes locales et les puissances étrangères, internationales et régionales.

Certes, le « peuple » a finalement été rétabli en tant que partie intégrante de cette équation, mais cela n’est pas suffisant pour garantir que la roue de l’Histoire commence à tourner dans la direction souhaitée et avec la vitesse requise. Cela voulait simplement dire que la nature des conflits dans la région du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord serait plus variée que jamais.

D’un point de vue historique, le conflit actuel au Moyen-Orient qui englobe la guerre dévastatrice en Syrie, le chaos total et les coups d’État récurrents en Libye, les tiraillements impliquant l’armée en Égypte et le vacarme au Yémen, et bien d’autres exemples, n’est nullement le résultat imprévu d’une conversion historique sans précédent dans une région associée à une stagnation incurable et désespérée.

Mais les historiens ont l’avantage du temps. Ils peuvent rester reclus dans leurs bureaux et réfléchir à des phénomènes essentiels, comparer et confronter comme bon leur semble pour ne présenter sérieusement leurs conclusions qu’au moment où le temps confirme leurs études académiques.

Les reporters sur le terrain et les commentateurs de l’actualité ont du mal à peser dans la même balance. Ils sont obligés de réagir instantanément à l’évolution des évènements pour tirer rapidement les conclusions. Les reporters ont dû commencer à couvrir les évènements avec un manque de profondeur et de compréhension du Moyen-Orient car, pour rappel, ils n’ont pratiquement commencé à s’intéresser sérieusement à la région que depuis l’invasion US de l’Irak et d’autres pays. Et c’est pour cette raison que leur couverture du « Printemps Arabe » faisait grandement défaut, pour ne pas dire qu’elle était carrément déplorable.

Il est vrai que de nombreux journalistes ont convenu que tout a commencé lorsqu’un marchand ambulant tunisien, le désespéré Mohamed Bouazizi, s’est immolé le 17 décembre 2010. Cela aurait pu être le commencement d’une discussion intelligente si elle avait été associée à une compréhension authentique de la culture arabe, de sa langue, de son histoire et de la dynamique politique unique et propre à chaque société. Malheureusement, ce ne fut pas le cas la plupart du temps.

Lorsque le Président tunisien de l’époque, Zine El Abidine Ben Ali a décidé de se retirer le 14 janvier 2011, suivi juste après du Président égyptien Hosni Moubarak, le travail des journalistes est passé de la rue au même cercle vicieux des élites politiques cupides, des ONG financées par l’Occident, des mordus des médias sociaux anglophones et autres.

Ce qui aurait pu être une vraie révolution dans la compréhension des médias du Moyen-Orient est devenu une tentative ratée à assimiler les véritables aspirations du peuple arabe descendu dans les rues. Si une personne ordinaire comme Fatima ou Mustapha ne parle pas Anglais et ne passe pas sa journée à tweeter car trop occupée à survivre, elle ne recevra aucun fonds de la part de quelques financiers affiliés à l’Union Européenne pour le maintien de son ONG ; elle sera oubliée et considérée comme d’aucune importance pour l’Histoire.

Mais le problème est la position d’une Fatima et d’un Mustapha ordinaires au cœur de l’Histoire. L’incapacité de répondre à leurs appels, de comprendre leur langage, leur valeur ou leurs aspirations n’est pas leur problème, mais le nôtre, nous les médias. Il aurait été incommode et gênant pour certains de poursuivre l’histoire de Fatima et de Mustapha car un tel acte peut s’avérer dangereux parce qu’ils ne sont pas joignables par téléphone ou parce que leur présence dans les médias sociaux est vraiment inexistante.

Il pourrait s’agir d’une pure paresse ou d’une ignorance totale de ce qui est important et de ce qui ne l’est pas. Peut-être aussi que l’histoire de Fatima et de Mustapha ne correspond pas bien aux faux discours que nous tricotons au nom des médias pour lesquels nous travaillons. Fatima pourrait être Chiite, ou Sunnite et Mustapha pourrait être Chrétien ou contre les interventions et cela aussi peut s’avérer être très contraignant pour être rapporté.

Maintenant que la mascarade démocratique électorale remet les dictateurs au pouvoir, et qu’il a été prouvé que les dites élites intellectuelles des pays arabes ne sont que des laquais des régimes existants, il est grand temps de retourner à la rue, et cette fois avec une véritable compréhension du langage, de la culture et du peuple.

Contrairement à Mohamed Bouazizi, les Fatimas et les Mustaphas du Moyen-Orient ne devraient nullement s’immoler pour mériter une place dans les informations. Leur lutte et leur résistance constante et perpétuelle est une histoire qui doit être racontée. En fait, c’est la seule histoire qui aurait dû constituer le plus grand et le tout premier intérêt.

 Middle East Eye – Vous pouvez consulter cet article à :
http://www.middleeasteye.net/column… 
Traduction : Info-Palestine.eu – Niha

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