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Le Maroc est-il un cas à part dans le monde arabe ?

Dans un monde arabe en ébullition, Mohammed VI a réussi à relégitimer son pouvoir et à mettre en avant « l’exception marocaine ». Mais sur le terrain, le pays, le plus pauvre du Maghreb, reste une cocote-minute.

« Le Canard enchaîné » a publié récemment un dossier intitulé : « Quand le gratin de la presse française bronzait aux frais de Ben Ali ». De Michel Schifres à Etienne Mougeotte, en passant par Françoise Laborde, l’hebdomadaire donne une liste de journalistes « bienveillants » qui ont troqué des séjours les pieds dans l’eau contre des reportages élogieux sur Ben Ali et sa mafia. Un exercice similaire permettrait d’épingler les rédacteurs qui louent depuis des décennies les talents des souverains marocains après avoir fréquenté les palaces de Marrakech.

Toutefois, l’actualité récente semble donner raison aux courtisans de Mohammed VI. La nouvelle constitution marocaine, plébiscitée à 98 %, avec un taux de participation de plus de 72 %, ne démontre-t-elle pas que le roi est légitime, contrairement aux dictateurs tunisien, égyptien ou syrien ? Et qu’il existe bel et bien une exception marocaine. Le Groupe de recherches et études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (Gremmo) à Lyon organisait récemment une journée sur « les révoltes dans le monde arabe entre discours et actions : origines, état des lieux et perspectives pour la région ».

Une image d’Epinal

Le titre à rallonge s’explique par le fait que cette journée d’études, organisée par Mohamed-Chérif Ferjani, professeur d’université Lumière Lyon 2, et par Haoues Seniguer, s’adressait en priorité aux doctorants. « Ce vote renforce incontestablement la monarchie. Ce projet initié et porté à bout de bras par le Palais et le parterre de conseillers accroît, aussi bien en interne qu’à l’externe, la légitimité de la monarchie et de son Roi. Ces résultats confirment, à tort ou à raison, l’image d’Epinal d’un pays résolument réformiste capable de gérer les problèmes politiques par les urnes, et non dans la violence et le bain de sang », constate Haoues Seniguer, doctorant au Gremmo

Cette nouvelle Constitution ne constitue pourtant qu’un pas très hésitant vers une monarchie constitutionnelle. Mohammed VI reste Commandeur des croyants. Par ailleurs, le Conseil des oulémas, dont le roi prend la tête, est constitutionnalisée. Le souverain est le chef suprême des armées, le garant de la justice. Il préside toujours le conseil des ministres. Et comme le relève « Le Monde », il conserve « le pouvoir de nommer les principaux responsables du pays, notamment dans les grandes entreprises publiques ». Ajoutons que Mohamed VI continuera à désigner les magistrats.

Sidi Ifni, bourgade oubliée

Malgré quelques avancées, le Maroc n’est toujours pas une monarchie parlementaire et le roi garde toutes ses prérogatives. « Rien ne change au sujet du conflit d’intérêts permanent qui existe entre sphères politique et économique et dont il est l’un des principaux acteurs », ajoute Haoues Seniguer.

Cette journée d’étude a été l’occasion de sortir des grandes agglomérations pour nous intéresser à Sidi Ifni, l’ancienne capitale de l’Afrique occidentale espagnole. Il ne s’agit plus aujourd’hui que d’une bourgade isolée de 20 000 âmes, frappée par un chômage élevé. Sidi Ifni est privée d’aéroport, et son usine de conserve de sardines a été délocalisé en 2008 à Agadir. Rappelons que Franco, le dictateur espagnol, avait fait de Sidi Ifni une base militaire comptant jusqu’à 15 000 soldats.

« Depuis dix ans, Sidi Ifni est dans un cycle de tensions sociales. Les mouvements de protestation au Maroc ne touchent pas seulement les grandes agglomérations, mais aussi les petites et moyennes villes. Les indicateurs ne sont pas bons. Le pays est une cocote-minute », constate Karine Bennafia, maître de conférences en géographie à Sciences Po Lyon. Frappée par une répression féroce en 2008, la ville côtière a toutefois obtenu récemment le statut de préfecture, ne dépendant plus de Tiznit.

L’analphabétisme freine la révolution

Mais de quoi demain sera-t-il fait ? Benjamin Stora, professeur à l’université Paris III, rappelle dans « Le Nouvel Observateur » que le Maroc est encore un pays rural « où les disparités sociales sont sans commune mesure avec ce qu’elles sont dans le reste du monde arabe. C’est l’analphabétisme au Maroc qui freine la révolution démocratique ». N’oublions pas que sur les 19 millions de Marocains en âge de voter, seulement 13 millions sont détenteurs d’une carte d’électeur, et peuvent donc voter.

« Le fait qu’une majorité de partis politiques ait poussé ses adhérents, sympathisants et militants à voter “oui“ au référendum, cela donnera encore plus de marges de manœuvre à la monarchie pour poursuivre et accentuer sa domination sur la politique et l’économie », constate Haoues Seniguer. Même si le plébiscite semble marginaliser le Mouvement du 20 février, il ne faudrait pas l’enterrer pour autant. « Ce mouvement a politisé des protestations en portant publiquement des revendications refoulées par les partis politiques ; réalisant le tour de force d’agir comme un parti sans être pourtant un parti », rappelle l’organisateur de cette journée d’étude.

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