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Le forum social mondial et les ambiguïtés de la « lutte antiterroriste »

La tenue de la 15e édition du Forum social mondial à Tunis constitue en soi un exploit dans la mesure où les inquiétudes qui ont suivi l’attentat terroriste qui a visé le Musée du Bardo ont fait planer le doute d’une possible annulation de l’évènement. Les organisateurs ont tenu à respecter l’agenda prévu pour marquer leur solidarité avec le peuple tunisien. De leur côté, les autorités tunisiennes n’ont pas décidé d’annuler la manifestation altermondialiste pour lancer au monde un signal de résistance et d’espoir. Pour le gouvernement tunisien qui sait que les recettes en provenance du tourisme demeurent vitales pour l’économie du pays, tout signe de faiblesse risque de coûter cher à l’image du pays.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la marche des participants à l’ouverture du sommet en solidarité avec le peuple tunisien contre le terrorisme. En effet, le Forum social mondial a programmé, pour le 24 mars 2015, date de son ouverture, une marche internationale de solidarité avec la Tunisie dédiée à la lutte contre le terrorisme.La marche, un rituel à chaque ouverture d’un forum social mondial, a rallié symboliquement le Musée national du Bardo à partir de la Place Bab Saadoun.La marche avait pour mot d’ordre : « Les peuples du monde unis contre le terrorisme ». Par ailleurs, un rassemblement a été programmé pour le jeudi 26 mars en vue de proclamer : « Le Manifeste mondial du Bardo du mouvement altermondialiste contre le terrorisme ».

On ne peut que se réjouir de cette marque de solidarité agissante avec le peuple tunisien contre le terrorisme surtout quand elle émane des différentes expressions de la société civile internationale. Cependant, il est important de rappeler à cette occasion les dérives idéologiques et politiques auxquelles pourrait donner lieu la mobilisation actuelle contre le terrorisme en Tunisie et ailleurs dans le monde si elle est déconnectée des autres dimensions de la lutte internationale contre la mondialisation capitaliste et les tendances impériales qu’elle engendre et dont elle nourrit en même temps.

Dans un communiqué diffusé à la veille de l’ouverture du sommet, les organisateurs ont déclaré : «Le comité de FSM a lancé un appel pour intensifier la mobilisation de toutes les forces sociales , civiles , altermondialistes et pacifiques , eu égard à l’importance du rôle qu’elle jouent , pour s’opposer au terrorisme en faisant du FSM de Tunis un jalon qualitatif dans l’établissement d’un rapport de forces au profit de la paix de la démocratie , de la justice sociale dans la région et dans le monde

Rappeler le souci de faire de la lutte contre le terrorisme « un jalon qualitatif dans l’établissement d’un rapport de forces au profit de la paix, de la démocratie et de la justice sociale » constitue en soi une prise de position qui permet d’envisager une lutte contre le terrorisme qui s’inscrit dans un agenda militant plus vaste. Mais les termes du communiqué sont assez généraux pour permettre aussi que cette lutte antiterroriste puisse cacher d’autres stratégies et d’autres desseins politiques.  Même les puissances impérialistes et leurs alliés dans la région ne se privent pas de ce genre de rhétorique pour justifier leur guerre contre le terrorisme qui s’accompagne hélas souvent d’une guerre contre les libertés individuelles et les droits sociaux et politiques des peuples. Il suffit pour cela de lire les communiqués des différents sommets de l’Otan et de l’Union européenne consacrés à la lutte contre le terrorisme pour s’en convaincre.

L’alibi de la lutte antiterroriste

Il est pour le moins curieux et regrettable qu’à aucun moment dans leur communiqué, les organisateurs du FSM n’aient éprouvé le besoin de rappeler que le terrorisme en Tunisie sert objectivement les tenants du retour du régime autoritaire et répressif qui ont continué à bénéficier de positions fortes au sein de l’ « Etat profond » tunisien après la chute du régime de Ben Ali. Ces forces n’hésitent pas à l’occasion d’utiliser le prétexte de la lutte antiterroriste pour faire avancer leur agenda politique douteux.

Commentant le dernier attentat du Musée du Bardo, le président tunisien, Béji Caïd Essebssi, un ancien dignitaire des régimes de Bourguiba et de Ben Ali, faut-il le rappeler, a ouvertement mis en cause le « laxisme » du gouvernement tunisien postrévolutionnaire et a explicitement établi un rapport direct entre le terrorisme, le radicalisme salafisme et l’islamisme en général, reprenant ainsi à son compte les amalgames idéologiques et politiques dont se nourrit la propagande belliciste des grandes puissances pour justifier  aussi bien leurs guerres impériales dans la région que leurs mesures liberticides et discriminatoires qui visent particulièrement les communautés musulmanes en Europe.

En effet, pour le président tunisien, la lutte contre le terrorisme passe avant tout par une réhabilitation de l’appareil sécuritaire qui aurait été, selon lui, marginalisé durant les premières années qui ont suivi la révolution tunisienne. Ce n’est qu’en second lieu qu’il rappelle la nécessite de renouer avec la croissance économique pour faire face à l’épineuse question sociale. Mais on voit mal comment le gouvernement actuel, fruit d’un compromis entre les tendances de droite et de « gauche » du parti au pouvoir, Nidaa Tounes, pourrait résoudre les questions économiques et sociales dans la mesure où il continue à s’appuyer sur les mêmes tendances générales qui ont conduit la Tunisie à la crise en privilégiant notamment le tourisme et certaines industries d’exportation à faible valeur ajoutée.

Pire, dès le lendemain de l’attentat qui a visé le Musée du Bardo, le gouvernement tunisien a lancé un appel à l’aide de la France. Cet appel n’est pas innocent et ne s’explique pas uniquement par des facteurs d’ordre technique. L’Etat tunisien a les ressources humaines et  matérielles de faire face à la menace terroriste surtout dans un contexte sociopolitique favorable dans lequel la société tunisienne dans son ensemble a montré sa détermination unitaire à s’opposer à toute aventure terroriste. Si le gouvernement tunisien a fait appel à l’aide de la France, c’est aussi pour se donner les moyens d’affronter les menaces qui pourraient provenir de la société elle-même surtout que le parti au pouvoir est actuellement déchiré par une crise interne qui oppose une aile emportée par les fondateurs du parti et une autre dirigée par le fils du président de la république.

Par ailleurs, l’insistance du gouvernement tunisien sur les risques terroristes encourus par la Tunisie à cause de la porosité de la frontière avec la Libye voisine n’est pas si innocente et pourrait conforter les velléités interventionnistes de l’impérialisme français en Libye. Ce n’est un secret pour personne que Paris soutient discrètement l’Egypte et les Emirats arabes unis qui sont les principaux sponsors régionaux de l’armée du général Khalifa Haftar dans sa guerre en vue de prendre le contrôle de Tripoli.

Les dangers de l’eurocentrisme

Comme on peut s’en apercevoir, la lutte antiterroriste risque d’occulter de nombreux enjeux à caractère politique et géopolitique considérables. C’est pourquoi les « oublis » du Forum social mondial devraient interpeler tous les militants qui luttent contre la mondialisation capitaliste et ses tendances impériales. Ces « oublis » sont d’autant plus inquiétants qu’ils pourraient s’inscrire dans une lecture des affrontements en cours dans la région et dans le monde qui demande à être discutée.

Il s’agit notamment de l’interprétation défendue par un des principaux idéologues du FSM, Samir Amin, que l’obsession de l’islamisme a conduit malheureusement à soutenir la dernière campagne militaire de l’impérialisme français au Mali et pourrait éventuellement justifier demain un soutien à une nouvelle intervention impérialiste en Libye sous prétexte de lutte contre l’organisation autoproclamée « Etat islamique ». Cette interprétation consiste à ne voir dans les mouvements islamistes dans la région qu’une réponse « réactionnaire » à la mondialisation, une réaction qui serait systématiquement instrumentalisée par les puissances impérialistes et les classes qui leur sont inféodées dans le monde arabe. C’est une lecture schématique et manichéenne très proche de celle qui est défendue par des auteurs connus par ailleurs par leur opposition à l’Empire comme Alain Soral, Thierry Meyssan ou encore Miche Collon.

Bien entendu, ces lectures sont diverses et à nuancer mais elles partagent malheureusement un même pêché idéologique : l’eurocentrisme. Les peuples arabes et musulmans sont sommés de suivre les mêmes parcours historiques émancipatoires que les peuples européens. La religion est censée jouer partout et toujours le même rôle réactionnaire. Les mêmes auteurs qui peuvent reconnaître l’existence d’une « théologie de la libération » en Amérique latine dénient cette possibilité et ce droit aux peuples musulmans.

Au lieu d’être considéré concrètement dans son contexte sociohistorique, l’islam est essentialisé et les mouvements qui s’en réclament sont analysés abstraitement sans référence aux affrontements qui ont lieu dans les sociétés considérées entre d’une part une bourgeoisie compradore et des élites culturellement aliénées et d’autre part des couches sociales très vastes qui se réfugient dans leur culture traditionnelle pour résister aux effets de la mondialisation capitaliste même si elles doivent subir en même temps des tentatives de déconstruction/reconstruction culturelle par des élites petites bourgeoises qui utilisent le discours religieux à des fins réactionnaires.

Ce faisant, cette lecture unilatérale, qui se dit de gauche, oublie l’enseignement du grand révolutionnaire russe, Lénine, qui disait que dans toute culture des aspects démocratiques et progressistes coexistent aux côtés d’autres aspects archaïques et réactionnaires et que la lutte contre ces derniers ne dispense pas de prendre en compte les premiers dans le but de les approfondir pour en faire un jalon dans la construction de nouvelles alternatives authentiques au système capitaliste.

Par ailleurs, ces lectures ne permettent pas de prendre toute la mesure de la complexité de la conjoncture sociale et géopolitique à laquelle se trouvent confrontés les peuples de la région et se laissent parfois emporter par le délire conspirationniste qui consiste à voir la main de l’impérialisme et de la CIA derrière tout mouvement qui ne répond pas à leurs schémas idéologiques.

Comme tout mouvement social et politique, la mouvance islamiste est traversée par des courants réactionnaires susceptibles d’être instrumentalisés par les bourgeoisies locales et les puissances impériales comme c’est le cas de certaines mouvances salafistes radicales. Mais réduire un vaste mouvement social qui mobilise des millions de personnes à cette seule expression serait réducteur et injuste. Ce réductionnisme idéologique et politique dont on voit les signes au sein du Forum social mondial risque de coûter cher au mouvement social à l’échelle régionale et mondiale ne serait-ce que parce qu’il risque de diviser et donc affaiblir un mouvement social alors même que la diversité profonde de ce mouvement constitue un gage de force et d’authenticité face au rouleau compresseur d’une mondialisation uniformisatrice.

En lieu et place des anathèmes qui risquent de diviser le mouvement social, les militants du Forum social mondial sont appelés à repenser la question de l’articulation des différentes dimensions économiques, sociales, culturelles et géopolitiques de la résistance à la mondialisation capitaliste et impérialiste. Ils sont également appelés à s’élever à la hauteur du dialogue difficile mais nécessaire entre toutes les composantes du mouvement social, par-delà les attitudes dogmatiques et sectaires qui servent en dernière instance les stratégies de domination bourgeoise et impérialiste.

Si les islamistes sont appelés tout particulièrement à repenser leur volonté de déconnexion avec la civilisation capitaliste occidentale autrement que dans une posture rhétorique, moralisante et hypocrite dans la mesure où elle laisse intacte la logique libérale qui réduit l’homme à une marchandise, les mouvements de gauche et d’extrême-gauche sont à leur tour appelés à repenser et approfondir la relation dialectique entre les luttes sociales et politiques contre la mondialisation néolibérale et toutes les formes de résistance anti-impérialiste dans la périphérie capitaliste tout en travaillant en vue de conquérir de véritables espaces de liberté et de subjectivité contre l’ « monothéisme du marché ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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