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Qu’est-ce qui pousse certains étudiants tunisiens à la radicalisation ?

 
Suite à l’attentat commis par un étudiant tunisien à Sousse fin juin, qui a causé la mort de trente-huit touristes, le gouvernement tunisien a déclaré avoir conduit plus de 700 opérations contre des « terroristes » présumés. Mais alors que les responsables du pays réitèrent leur engagement en faveur de la lutte contre les miliciens et le renforcement de la sécurité sur les plages et dans les hôtels, les dirigeants d’un syndicat étudiant du pays affirment que les hommes politiques ont ignoré depuis des années les signes précurseurs d’une hausse inquiétante de la violence d’inspiration religieuse – ainsi que les éventuelles solutions.
 
Les dirigeants du comité exécutif de l’Union générale des étudiants de Tunisie (UGET), un syndicat de tendance de gauche et anti-islamiste – à ne pas confondre avec son rival islamiste l’Union générale tunisienne des étudiants (UGTE) – ont indiqué que le jeune homme de 23 ans qui a perpétré l’attentat de Sousse avait attiré leur attention il y a trois ans lors d’une enquête menée par leur syndicat auprès des étudiants du pays demandant pourquoi certains d’entre eux rejoignaient des groupes militants.
 
« Nous connaissions cet homme [Seïfeddine Rezgui] depuis des années et nous disposons de nombreuses informations à son sujet », a déclaré à Middle East Eye Ahmed Dhaouadi, membre du comité de direction de l’UGET. « Il est incroyable que le gouvernement dise qu’il a été surpris par l’attentat et qu’il ne savait rien de l’étudiant qui l’a perpétré. »
 
En 2011, suite aux soulèvements en Tunisie et au renversement du président Zine el-Abidine Ben Ali, il a été estimé que 3 000 jeunes Tunisiens ont quitté le pays pour combattre en Syrie et en Irak, faisant des Tunisiens le plus grand groupe de combattants étrangers dans les rangs de l’État islamique (EI).
 
Cette tendance a laissé perplexes les observateurs : pourquoi les jeunes de ce pays fréquemment décrit comme « le seul succès des Printemps arabes » ont-ils rejoint en masse les champs de bataille à l’étranger ?
 
Selon Dhouadi, Rezgui étudiait à Institut supérieur de sciences appliquées et de technologie de Kairouan, une région où prospère ce qui est qualifié de radicalisme islamique. À l’institut, Rezgui aurait dirigé une cellule de cinq membres affiliés à une branche d’al-Qaïda : al-Chabab al-Islami.
 
Seïfeddine Rezgui fréquentait une mosquée de Kairouan qui figure parmi les 1 000 mosquées qui n’étaient pas sous le contrôle du ministère des Affaires religieuses après les soulèvements de 2011. Fin 2014, le ministère avait réussi à remettre presque toutes ces mosquées sous son contrôle, selon Abdessatar Badr, le directeur de cabinet du ministre, interviewé par MEE en mai.
 
En 2012, Ahmed Dhaouadi et les autres responsables de l’UGET ont lancé une enquête nationale dans 165 des 194 universités et établissements d’éducation supérieure de Tunisie afin d’identifier les causes principales du phénomène de l’extrémisme croissant chez les étudiants tunisiens.
 
Le syndicat a obtenu les réponses d’au moins 1 200 étudiants s’étant rendus en Syrie, en Irak et en Libye pour rejoindre al-Qaïda et l’État islamique. L’enquête fournit également des informations sur au moins 800 autres étudiants ayant exprimé des vues favorables aux idéologies de ces groupes militants et une volonté de rejoindre leurs rangs.
 
Pauvreté et chômage
 
Les résultats de l’enquête, qui ont été présentés le 28 mai 2015 lors d’une conférence de presse dans la capitale tunisienne Tunis, font état de plusieurs causes pouvant expliquer l’augmentation du nombre d’étudiants rejoignant des milices à l’étranger.
 « Les résultats montrent qu’il y a une forte présence salafiste dans les universités, surtout dans les zones rurales et pauvres du pays qui sont isolées du développement et des services des villes », a rapporté Dhaouadi à MEE.
 
L’étude indique que les raisons poussant la plupart des étudiants à rejoindre des milices sont d’ordre économique – notamment la pauvreté, les taux élevés de chômage, les inégalités économiques et sociales, ainsi qu’un sentiment diffus de désespoir chez ces jeunes.
 
« La prévalence d’une culture de népotisme et un sentiment de marginalisation parmi les habitants des zones rurales, qui souffrent d’un manque de services et d’inclusion sociale, ont entraîné un forte hausse du radicalisme dans les centres de population non-urbains », a ajouté Dhaouadi.
 
Le taux de chômage en Tunisie varie entre 15 et 30 % selon l’Institut national de statistiques du pays. Selon l’étude, tant le chômage que la pauvreté ont augmenté depuis les soulèvements. « Nous sommes passés de 421 000 demandeurs d’emploi en mai 2010 à 700 000 en mai 2015 », indique l’étude, observant en outre que la plupart des chômeurs tunisiens ont un certificat d’étude de niveau universitaire.
 
L’enquête cite également l’« absence de pensée critique » dans les programmes d’étude comme une raison importante de la popularité croissante des idéologies militantes chez les étudiants.
 
« De nombreux jeunes qui ont rejoint des groupes militants à l’étranger ont étudié des matières scientifiques comme l’ingénierie ou la biologie. On dénombre sans aucun doute un nombre significativement inférieur de personnes disposées à rejoindre les rangs de groupes militants parmi les étudiants de sciences humaines et sociales », a déclaré Ahmed Dhaouadi. « Pour nous, il est tout à fait clair que les étudiants dans ces domaines ne sont pas formés pour penser de façon critique et qu’ils sont prêts à accepter n’importe quel concept leur tombant sous la main. »
 
Au-delà des problèmes liés au chômage et à l’éducation, une analyse de cas individuels de jeunes Tunisiens ayant rejoint l’EI montre qu’il existe aussi des facteurs plus personnels à la radicalisation.
 
Les groupes salafistes
 
De nombreux étudiants interviewés dans l’enquête sont affiliés, ne serait-ce qu’idéologiquement, à des mouvements salafistes, dont la présence s’est accrue en Tunisie depuis les soulèvements populaires. Le mouvement ayant le plus d’attrait sur la jeunesse est Ansar al-Charia – un groupe établi par un certain Abou Ayadh al-Tunisi lorsque lui et de nombreux autres prisonniers politiques islamistes détenus sous Ben Ali ont été libérés en 2011.
 
Al-Chabab al-Islami, le groupe auquel appartenait Rezgui, l’assaillant de Sousse, est une branche d’Ansar al-Charia. Al-Chabab est dirigé par Seïfeddine al-Rayes, qui, d’après Dhouadi, était le « bras droit » d’Abou Ayadh.
 
En 2012, lors d’une conférence nationale à Kairouan, Ansar al-Charia a appelé à l’islamisation des secteurs des médias, de l’éducation, du tourisme et du commerce en Tunisie. Poussé par une série d’événements violents, incluant des confrontations entre les partisans d’Ansar al-Charia et les forces de sécurité, ainsi que les assassinats de deux hommes politiques de gauche (Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi), tous deux attribués à Ansar al-Charia, le gouvernement a lancé une campagne de répression contre le groupe salafiste.
 
En 2013, Ansar al-Charia a été désigné organisation « terroriste » par le gouvernement tunisien et interdit.
 
Alors que certains observateurs associent la totalité des groupes militants à une idéologie unique, selon certains experts, Ansar al-Charia est affilié à al-Qaïda, pas à l’EI.
 
« Suite à la division entre l’EI et al-Qaïda, Ansar al-Charia a cherché la neutralité », a expliqué à Middle East Monitor Habib Sayah, chercheur en questions de sécurité, en mars dernier. Selon lui, Abou Ayadh maintient des relations étroites avec certains chefs religieux influents qui soutiennent al-Qaïda mais rejettent l’EI.
 
De surcroît, certains analystes considèrent le fait que Rezgui ait attaqué uniquement des touristes à Sousse comme une preuve supplémentaire qu’al-Chabab al-Islami est davantage lié à al-Qaïda qu’à l’EI car, contrairement à ce dernier, al-Qaïda différentie entre musulmans et non non-musulmans lors de ses attaques.
 
Ahmed Dhouadi a indiqué qu’au moment de l’attaque de Sousse, les responsables de son syndicat étudiant ont à nouveau exprimé leurs préoccupations au gouvernement, mais en vain.
 
« Nous disposons d’une multitude d’informations sur ce groupe [al-Chabab al-Islami] et ses réseaux parmi les étudiants. Nous avons présenté les conclusions de notre enquête au gouvernement et fait part de notre inquiétude, mais nous avons malheureusement obtenu guère de réponse de sa part », a-t-il déploré.
 
Sur la base de son l’étude, le syndicat a conçu un plan pour adresser le problème de la radicalisation des jeunes en Tunisie, qui comprend l’établissement de programmes nationaux visant à réintégrer les jeunes Tunisiens et à leur fournir, en quelque sorte, espoir et raison d’être, spécifiquement dans les zones rurales et défavorisées.
 
« Le gouvernement doit prendre des mesures pratiques pour pallier aux sentiments d’injustice sociale et d’exclusion dont souffrent ces jeunes et qui les poussent dans les bras de tels mouvements », a-t-il conclu.
 

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