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Islamisation ou américanisation ? Burkini, Grand Remplacement, séparatisme, communautarisme, terrorisme… parlons-en !

                  « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse […] Devant un monde menacé de désintégration […] elle sait qu’elle devrait restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude et refaire avec tous les hommes une arche d’alliance ». Albert Camus, discours de Suède, in Valérie Mirarchi, Albert Camus, de Belcourt au Nobel, éd Universitaires de Dijon.

Il est devenu fréquent dans nos médias de tirer la sonnette d’alarme et de parler d’islamisation de nos sociétés, de « Territoires perdus de la République », de « Grand Remplacement », de zones grises livrées au banditisme à l’insécurité et à la radicalisation, etc. Mais qu’en est-il réellement ?

Et est-ce que ces effets de loupes médiatiques sur une prétendue islamisation ne sont-ils pas en résonance avec l’actualité internationale, voire dans une certaine mesure pour justifier l’interventionnisme militaire au Proche-Orient[1] ou en Afrique[2] ? Preuve flagrante de l’échec du modèle d’Etat-Nation ou alors n’est-ce pas une façon plus sournoise de confirmer ce cliché qui date depuis la colonisation que les africains ou les arabes ne sont pas capables de s’organiser politiquement[3] ?

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La balkanisation, la libanisation ou la « sahélisation » ou ce que d’aucuns appellent poudrière ou « Orient compliqué[4] » ou « Afrique indomptable » ou « sauvage[5] », n’est-ce pas une façon d’entretenir le néo-impérialisme ou néo-colonialisme[6] ?  Et ce, à la tête des Etats africains jusqu’à nos banlieues[7] ?

Et cet islam symbolique ou médiatique ou identitaire n’est-il pas une réponse ou instrumentalisation face à cette acculturation liée à la globalisation ou américanisation des modes de vie ? Ou encore une façon de survivre dans un système inégalitaire, qui exclut et pointe du doigt certaines communautés qui se réapproprient ce stigmate pour le revendiquer de façon ostensible[8] ?

Cet article ne suffira pas à y répondre mais apportera seulement quelques ébauches de réflexion.

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En effet, depuis quelques décennies, et l’on se souvient du Ministère de l’identité nationale sous Sarkozy qui avait déjà fait polémique[9], les questions du voile, de l’islam, de la place des musulmans en France (création du CFCM) n’ont eu de cesse d’être au cœur des débats politiques et médiatiques. Il est évident que dans un contexte du ni droite ni gauche ou de « l’Empire du moindre mal[10] » depuis Maastricht et le tournant néolibéral favorisant le secteur privé[11] (ex, Vente des Autoroutes de France au groupe Vinci, l’affaire McKinsey, les évasions fiscales, etc.) au détriment du secteur public[12] (réduction des budgets des hôpitaux, des écoles, etc.).

La seule marge de manœuvre politicienne reste les thématiques autour de marqueurs identitaires, faisant le lit de la banalisation des idées de l’extrême droite et notamment du RN[13], s’inscrivant dans une tendance européenne générale de retour des nationalismes et des populismes[14]. Zemmour, maintes fois condamné par la justice pour propos racistes, n’a aucunement été écarté et s’est présenté comme candidat aux élections présidentielles et législatives.

Cela montre la volonté politique de détourner le débat autour de problématiques populistes, voire identitaires. Les concepts de « Grand Remplacement » de « choc des civilisations » et de « Reconquête » restent problématiques, à l’heure de la mondialisation, tant par leur exagération et leur charge symbolique, notamment à l’heure de la globalisation (américanisation des modes de vie et de consommation) : comme si les musulmans avaient colonisé la France ou érigé un système d’Apartheid à l’égard des Français, à l’instar de ce que vivent les Palestiniens.

Peut-être faut-il chercher cette crispation de l’identité française dans la perte de souveraineté de la France, dans une Europe des banques et des plus riches, ou dans la mauvaise gestion et le capital symbolique de la France, qui est en train de s’effondrer de par son interventionnisme militaire en Afrique ? Il faudrait aussi se questionner par exemple sur le Togo et le Gabon, qui ont décidé de quitter le giron de la France pour adhérer au Commonwealth. Peut-être cela tient-il à l’un des rares points de lucidité où Macron a dit : « Nous assistons à un tournant historique, la perte de l’hégémonie occidentale sur le Monde ».

Nous traiterons en quelques paragraphes succincts comment les médias et les politiciens participent de cette propagande pour réduire l’islam et les musulmans à un tout monolithique, afin de les essentialiser, et de continuer une politique néo-impériale pour nourrir le système énergivore qui caractérise notre mode de vie. Ce qui est dangereux et participe à entretenir un racisme systémique et décomplexé au plus haut niveau de l’Etat[15] , dans un climat anxiogène et sécuritaire, pour ne pas dire autoritaire[16], alors que la maison brûle[17].

Le Burkini ?

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Resituons la résurgence de la polémique autour du Burkini en France. Elle apparaît lors de l’entre-deux tours aux législatives, dans une volonté politicienne de mettre en avant la question identitaire et symbolique de la menace de nos valeurs républicaines et laïques. Et ce, afin de pointer la NUPES comme allié ou collabo des islamo-gauchistes, alors que le terme islamo gauchiste reste pour le moins flou et problématique, un avatar de judéo-bolchevik. Et cela, à l’issue des élections législatives portant ses fruits amers, puisque le RN n’a jamais eu autant de députés au Parlement.

De plus, le Burkini s’inscrit dans un mouvement consumériste lié au phénomène de tourisme de masse, et donc de pratiques modernes hédonistes de tout estivant désirant profiter des plages ou piscines à disposition, dans l’espace public. Cela n’existait pas dans l’islam classique préindustriel de voir des femmes voilées ou non se mélanger à des populations de toutes conditions sociales, dans une promiscuité et mixité entre hommes et femmes inconnus. Cela est un phénomène contemporain, plus lié à la modernité qu’à une prétendue islamisation[18].

Le burkini est révélateur d’un marqueur identitaire dans un souci de marketing d’une nouvelle mode, à l’instar de n’importe quel autre produit. L’inscription du Qatar comme organisateur de la coupe du monde, en ayant tous les codes architecturaux des cités américaines, avec autoroutes à quatre voix et concurrence des buildings de plus en plus hauts, s’inscrit dans ce dévoiement d’un islam capitaliste qui, pour se donner bonne conscience, surenchérit sur de l’islam fashion wear, à l’instar de l’islam business ou banques islamiques, ou encore marché halal, à l’instar des pétromonarchies et notamment de l’Arabie Saoudite.

L’urbanisation du monde, comme paradigme d’une américanisation, en est la preuve la plus flagrante. Toute la question du Burkini sous-tend la réalité d’un islam capitaliste intégré au marché de la finance mondialisée[19].

Quant à l’islamo-gauchisme, alors que l’URSS n’existe plus et que la majorité des pays musulmans sont liés à des politiques d’ajustements structurels et autres diktats imposés par le FMI, la Banque Mondiale & Co (Le Franc CFA reste aussi un exemple de cette dépendance voire soumission économique), n’est-ce pas un mythe ?

Ou alors, dès lors que vous êtes de confession musulmane et de gauche, comme autrefois l’accusation de judéo-bolcheviks, vous êtes un islamo-gauchiste ? N’y a-t-il pas là une contradiction avec nos valeurs républicaines et laïques, qui garantissent la liberté de conscience et de choix politique ? Ou alors est-ce la résurgence du syndrome de l’affaire Dreyfus, celle d’une cinquième colonne qui menacerait la France ?

Grand Remplacement ?

Le mythe du Grand remplacement, théorisé par Bernard Lewis puis repris par Renaud Camus, et aussi sous la plume de Bat Eyor (Eurabia), est un thème cher à la mouvance néoconservatrice[20] américaine qui, pour justifier et appuyer l’interventionnisme militaire américain au Proche et Moyen-Orient, n’a eu de cesse de recourir à la théorie de Samuel Huntington du choc des civilisations. Théories reprises par certains médias, tels que Valeurs Actuelles, Le Figaro, Le Point, les chroniques de Zemmour sur CNEWS, etc. Celles-ci ne sont ni plus ni moins que la justification d’un néo-impérialisme qui ne dit pas son nom, et dont chacun comprend les objectifs et les intérêts.

Pour revenir à la France, le tournant peut être situé sous le mandat de Sarkozy, depuis son fameux discours à Dakar en 2007[21] et l’interventionnisme des services spéciaux français sous la houlette de BHL, qui ont contribué au renversement du régime de Kadhafi. Afin de déstabiliser la région et de justifier l’envoi de nos armées, tout en connaissant les faiblesses structurelles des Etats africains[22].

Or, la mondialisation heureuse prophétisée par Alain Minc s’est vite transformée en piège africain[23]. Dès lors, comment comprendre cette crispation autour de la présence des immigrés maghrébins et africains en France, si ce n’est par la perte de l’hégémonie française en Afrique ? Devant le sinistre naufrage non pas du Titanic, mais du bateau France, Macron aura beau créer un Conseil présidentiel pour l’Afrique, rien n’y fera.

Face aux autocrates au pouvoir, la longévité exceptionnelle des derniers des Mohicans à défendre les intérêts français ou ce que d’aucuns appellent la Françafrique, que ce soit au sein des organisations internationales, sur un continent mondialisé redevenu géostratégique, la France ne pèse plus que par son armée dans le Sahel et quelques empires économiques familiaux, à l’instar de Total, Elf, Bolloré. Ce même Bolloré qui a mis en avant Zemmour sur CNEWS et qui, de chroniqueur répandant les thèses de Renaud Camus et de l’extrême droite, deviendra candidat aux dernières élections.

Qu’il était beau le temps sous Giscard Mitterrand et Chirac où les immigrés jouissaient du capital sympathie via Coluche, Balavoine, et la Françafrique qui bénéficiait de l’exclusivité de l’exploitation des ressources énergétiques et minières ! C’était le temps de Banania[24] et de Couscous Garbit ou Saupiquet.

Peut-être faut-il situer ce fantasme du Grand remplacement, voire resituer la guerre en Ukraine dans ce cadre géopolitique, géoéconomique, géostratégique, au niveau international. En effet, quelle coïncidence que la guerre en Ukraine intervienne juste après le rapprochement de Poutine et du gouvernement Malien !

Et si l’on tape aujourd’hui sur le burnous ou le boubou[25] de la descendance des anciens travailleurs qui aidaient à reconstruire la France, ce n’est pas un hasard. L’affaire Pegasus[26] et le mécontentement du gouvernement Malien, et des peuples africains en général, ne sont-ils pas liés à ce réveil de l’Afrique qui, comme une maîtresse maltraitée ou fatiguée de la jalousie de son ex, décide de se tourner vers d’autres amants (Chine, Russie, USA, Turquie, Pays du Golfe, etc.), sans oublier les relations économiques Sud-Sud ?

Séparatisme, communautarisme ?

Qu’il est ironique et quelle tristesse de constater l’évolution des représentations à l’égard des populations maghrébines et africaines en France[27] : des foyers de Sonacotra, travailleurs immigrés employés dans les industries et dans le bâtiment, du regroupement familial et de l’installation dans les HLM, jusqu’à l’accusation de séparatisme et de communautarisme, voire de terrorisme.

On peut se demander qui faisait du séparatisme ou du communautarisme lorsque les villes comme Alger étaient séparées en quartier français et quartiers arabes ? Ou bien se demander pourquoi lorsque des Français par bus se retrouvent en groupes à l’étranger, on ne les considère pas comme des communautaires, mais plutôt comme des touristes ou des expatriés ?

Et surtout cette question : est-ce que le communautarisme supposé est lié à une volonté politique, comme ce que les tenants d’une islamisation prétendent souvent eux-mêmes, entre eux, au sein de Think Tanks de lobbies d’Assemblées parlementaires, ou est-ce lié à des facteurs économiques qui maintiennent les plus défavorisés à vivre souvent dans des cages à lapins ou ce que Chirac avait déploré par « les bruits et les odeurs » ?

Qui envierait ou qui voudrait vivre dans certains quartiers livrés à eux-mêmes ? Toute la problématique de la ghettoïsation, de la criminalité, de la délinquance, de la pauvreté façon quartiers noirs ou latinos, dans les zones urbaines ou périphériques, est-elle liée à une origine ethnique, à une confession religieuse, ou bien à un phénomène lié aux mégalopoles, centres névralgiques du modèle capitaliste néolibéral avec ses centres et ses périphéries ? Le phénomène du Gangsta Rap, des codes urbains et périurbains de la criminalité sont-ils liés à une américanisation de la culture et des modes de consommation ou à une islamisation ?

Certes, il peut exister des collusions entre des jeunes en perte de repères et une vision radicale d’un islam identitaire, tiraillés entre des aspirations consuméristes et une volonté de revenir à des origines souvent fantasmées, ayant pour conséquence une crise identitaire. Des jeunes face à un système médiatique qui les renvoie à des représentations négatives d’eux-mêmes, via la relégation de leurs parents et la non reconnaissance du rôle qu’ils ont joué, depuis les tirailleurs africains jusqu’aux travailleurs qui ont participé à la reconstruction de la France, et cet amalgame entre islam et terrorisme.

D’un point de vue historique, les sociétés musulmanes étaient pluriethniques, multiconfessionnelles, et la résurgence du statut de Dhimmis (ou minorités payant un impôt Jazya) s’inscrit dans une vision révisionniste, voire anachronique. S’il faut parler du statut des minorités religieuses dans l’islam classique, cela renvoie à une époque prémoderne, préindustrielle, contemporaine aux monarchies françaises où les minorités religieuses ne jouissaient pas des mêmes considérations que sous l’Empire ottoman. Empire ottoman, qui avait dans sa haute administration plus de 40% de chrétiens, qu’ils soient Arméniens ou Grecs[28].

Le séparatisme viendra par la pression des puissances britanniques et françaises, suite à la chute de ce que d’aucuns ont appelé « L’Homme malade », à aider chaque minorité à demander l’auto-détermination ou à se constituer en Etat-Nation, sur le modèle de la révolution française. Quid de l’affaire Dreyfus, où malgré l’assimilation et le dévouement du capitaine, en tant que citoyen et soldat de l’armée française, sera emprisonné pour avoir été accusé de trahison, d’intelligence avec l’ennemi allemand. Il s’appelait Alfred, et pourtant cela n’a pas empêché l’antisémitisme, puis des années plus tard, la collaboration jusqu’à la déportation : Zemmour devrait s’en rappeler, lui qui préconise le changement des prénoms.

En somme, l’histoire de l’Europe et de l’Orient est marquée par l’instrumentalisation de la balkanisation et de la libanisation[29] , et s’inscrit dans cette tradition du diviser pour mieux régner. Et cette accusation de communautarisme et de séparatisme, au lieu d’être vue comme les conséquences d’un chômage structurel[30], de discriminations à l’embauche et à trouver un logement, d’inégalités induites par le système capitaliste et néolibéral, est perçue de façon racialiste et ethniciste.

La série The Wire ou les documentaires 13TH, ou encore I’m Not Your Negro, donnent plus de clés explicatives quant au phénomène de la violence dans les zones péri-urbaines, ou ce que d’aucuns ont rebaptisé de façon lâche et tendancieuse « Les territoires perdus de la République ». Dès lors, les zones rurales, dont étaient issus les gilets jaunes, nos écoles et nos hôpitaux, sont-ils eux aussi devenus des territoires perdus de la République ?

Nous le répéterons encore, ce n’est pas l’origine ethnique ou la confession qui déterminent les comportements criminels. Ce n’est pas l’islam qui a poussé les populations les plus pauvres à vivre dans les bidonvilles de Casablanca ou de Lagos, ou encore de Rio, de Mexico, voire de Bogotá, mais bien les inégalités induites par le système capitaliste et la mauvaise répartition des richesses, et le jeu de la spéculation et des endettements structurels, via le FMI la Banque Mondiale & Co.

Le terrorisme ?

Il est un lieu commun dans les médias et dans l’inconscient collectif de lier terrorisme à islam. Or, le terrorisme est un produit de la modernité issu de la civilisation occidentale[31]. Il est apparu, dès la tentative d’assassinat de Louis XV (par Damiens) et au lendemain de la Révolution française, avec la Terreur. Il a jalonné toute l’histoire occidentale, en passant par les utopies révolutionnaires anarchistes (Sadi Carnot, président de la IIIè République assassiné), jusqu’au tsar de Russie Nicolas II, en passant par les mouvements séparatistes corses, basques, irlandais, et indépendantistes algériens, voire israéliens pour la création d’Israël, etc. [32]).

Dans l’islam classique[33] , le terrorisme n’est pas préconisé comme accession légitime au pouvoir. Certes, il y avait des coups d’état de groupes venant de la périphérie, ce que Ibn Khaldun qualifiera de 3asabya, mais sa théorie tourne autour de la tension entre les urbains civilisés et pacifiés et les tribus ou le monde rural, encore armé et désireux de prendre le pouvoir[34].

Néanmoins, c’était certes des factions régies par le cadre de guerres ou de batailles conventionnelles, comme l’avait préconisé le prophète Muhammad, bien avant les accords de Genève : façon Game of Thrones[35], de ne combattre que les soldats adverses, de ne pas tuer et violer les populations civiles, de ne pas brûler leurs maisons, leurs champs, de ne pas couper les arbres, etc. D’aucuns, à l’instar de Bernard Lewis ou de Gilles Kepel, reviendront sur le cas des Hachichines (ou Assassins) épisode unique en son genre sous l’islam classique, mais ô combien symbolique.

On oubliera trop souvent que ces groupuscules Djihadistes ou islamistes sont mus par les mêmes volontés de retourner le pouvoir à des fins utopiques, voire messianiques. Nous ne rentrerons pas dans les détails de l’instrumentalisation via la CIA, ou nos dirigeants qui financent et arment soit directement ces groupes terroristes, soit indirectement via les pétromonarchies[36] (ou idiots utiles), dans un jeu géostratégique d’équilibre des puissances ou de Real Politik, ou encore de guerres de basse tension[37].

Conclusion : américanisation ou islamisation ?

De Terrains de basket-ball dans tous les collèges et lycées du monde ; de reproduction de la statue de la liberté comme à Taïpei ; de camions livrant du Coca-Cola dans les rues de Lahore ou de Dakar ; de campus de Rockeffer comme celui de Lyon ; de MacDonald’s à Casablanca où à Djakarta ; de KFC à la Mecque ou à Téhéran ; de cinémas à l’exportation de l’idée de démocratie (ex, printemps arabes), en passant par la consommation de masse ou la peinture abstraite, tous ces exemples sont autant de signes de la dimension planétaire et de l’empreinte états-unienne, tant sur le plan économique que politique et culturel[38].

Et pourtant, les médias n’ont de cesse de s’alarmer sur un prétendu choc des civilisations, de Grand Remplacement, d’islamisation. On pourrait se demander pourquoi ? Il est clair, et cela tous les scientifiques sont unanimes, que face aux effets du réchauffement climatique, de la pollution, de l’épuisement des ressources naturelles et énergétiques liés aux effets de l’anthropocène, le modèle de civilisation industrielle consumériste n’est plus viable.

Et aura à répondre à tous les problèmes de répartitions des richesses et de flux de réfugiés climatiques. Nous pouvons dire que nous assistons à l’effondrement du mythe Hégélien du progrès illimité et de la toute-puissance occidentale, qui n’a eu de cesse de fonder son complexe de supériorité sur le productivisme, l’industrialisation et l’intensification à outrance, appuyé sur une vision newtonienne de l’équilibre des écosystèmes et d’une mère Nature donnant sans limites[39]. Or, la thermodynamique, démontrant les phases de l’apogée jusqu’au déclin à l’échelle cosmique et jusqu’à l’atome, a ébranlé toutes nos certitudes.

La découverte de la limitation des ressources, et les effets de l’anthropocène sur le réchauffement climatique, la pollution, ont remis en question tout ce modèle de civilisation industrielle et consumériste, telle que nous l’avons connue, et dont nous assistons aux derniers soubresauts d’orgueil, dans un dialogue de sourds entre les partisans du « on ne change rien on continue » et ceux qui tirent la sonnette d’alarme.

Face à ce constat, chacun se rattache à ce qu’il peut ou ce qu’il croit. Que ce soit des valeurs universelles qu’il ne s’applique qu’à lui-même (Droit de l’Homme Blanc) ou un marqueur identitaire, vestimentaire (salafisme), tout en sachant que l’habit ne fait pas le moine. Et d’ailleurs, toutes les polémiques autour du Wokisme et de la Cancel Culture ne sont qu’une façon de délégitimer les travaux universitaires effectués aux Etats-Unis sur Les Postcolonial Studies et les Cultural Studies[40].

Mais il est certain que les recherches comparatives sur l’américanisation et l’islamisation de nos sociétés n’ont jamais été menées de façon scientifique, académique ou universitaire, afin de rendre compte du déphasage entre la propagande médiatique[41] et la réalité de l’influence américaine sur toutes les cultures. Et que certains comportements de surenchère symbolique ou vestimentaire sont plus à chercher dans une crise identitaire ou en réaction à cet afflux, ou vagues de l’influence de l’American Way of Life.

Et ce, au sein même de l’Arabie Saoudite[42] et de certaines pétromonarchies, souvent considérées comme l’exemple même d’une certaine orthodoxie, alors que leurs dirigeants ont pacté avec le système mondialisé de la Finance à coups de pétrodollars et font le jeu de l’équilibre des puissances (dans la guerre froide chiites-sunnites, guerre du Yemen, et tous les jeux stratégiques au Moyen-Orient ou l’influence américaine versus l’influence russe).

D’autant plus que l’Histoire et les historiens du futur auront à déterminer le rôle de nos dirigeants dans le financement et l’armement des pétromonarchies favorisant le panislamisme, au détriment du panarabisme impulsé par la Nahda[43]. La Nahda qui préconisait des valeurs dites universalistes, sur les mêmes modèles de modernité, d’Etat-Nation, de laïcité, de démocratie, de souveraineté, d’indépendance, que nos élites n’ont eu de cesse de trahir et de fouler, à l’instar de tous les interventionnismes et coups d’Etat sur Saddam Hussein, Omar Kadhafi, et Yasser Arafat, et récemment la tentative de renverser Bachar El-Assad. Souvent sans mandats ou aval de l’ONU. Dictateurs pour la plus part, certes, qui faisaient le jeu politique lorsqu’on voulait des dirigeants forts.

Or, depuis l’interventionnisme militaire, cela pose le problème de la violation de la souveraineté et de l’ingérence au regard du droit international et de la crédibilité que cela peut avoir par la suite sur les accusations portées à l’encontre de la Russie qui en fait de même. Il restera une grande interrogation sur la charge symbolique[44] que ces manœuvres géostratégiques ont et auront sur ce que d’aucuns appellent « l’islamisation » et le rôle qu’ont joué nos élites.

De la même façon qu’à l’échelle hexagonale de laisser parler et se présenter un candidat condamné par la justice pour propos racistes, et qui s’est présenté aux élections présidentielles et législatives, et ce, afin d’instrumentaliser le débat et de banaliser les idées de l’extrême-droite. Au final, « islamisation » et banalisation des idées de l’extrême droite ou retour des populismes[45] s’inscrivent dans cette crise ou illusion du néolibéralisme à maintenir son pouvoir et son hégémonie sur la majorité des citoyens du monde, via une dérive autoritaire, pour ne pas dire fasciste[46].

Une guerre déclarée des plus riches, partisans de l’intérêt personnel, au détriment de la majorité et de l’intérêt commun[47]. Ces mêmes problématiques touchent aussi bien les musulmans que les non-musulmans, et d’autant plus les musulmans se revendiquant d’une tradition islamique, soucieuse de l’égalité et du bien commun.

Comme le dit Dounia Bouzar dans son livre ça suffit[48] !, de prendre en otage l’Islam qui regroupe près de deux milliards d’habitants traversés par une diversité et une pluralité de pensées politiques, de façons d’être et de vivre, et de les réduire à un tout monolithique. Il est temps de voir la complexité et la diversité du monde musulman pour ne pas y perdre toute crédibilité… si ce n’est pas déjà le cas[49]. Et ne pas oublier que nous sommes tous dans la même barque, au-delà des origines, des milieux sociaux, des obédiences politiques, philosophiques et religieuses.

 

 

[1] Georges Corm, La Nouvelle Question d’Orient, éd. La Découverte.

[2] Fabrice Arfi, Geoffrey de Guilcher, Michel Despratx, Benoît Collombat, Thierry Chavant, Cecilly, Sarkozy-Kadhafi : des billets et des bombes, éd. Delcourt.

[3] Claude Biao, Etats et terrorismes en Afrique, un ultime défi de maturité, éd. Stake Books.

[4] Georges Corm, L’Europe et l’Orient, De la balkanisation à la libanisation, histoire d’une modernité inaccomplie, éd. La Découverte.

[5] Valentin-Yves Mudimbe, L’invention de l’Afrique, Gnose, Philosophie et ordre de la connaissance, éd. Présence africaine.

[6] Kwuame Nkrumah, Néocolonialisme, dernier stade de l’impérialisme, éd. Présence Africaine.

[7] Saïd Bouamama, « Planter du blanc », Chroniques du (néo)colonialisme français, éd. Syllepse.

[8] Dounia Bouzar, Français radicalisés, enquête, éd. De L’Atelier.

[9] Nicolas Bancel, Pascal Blanchard & Ahmed Boubeker, Le grand repli, éd. La Découverte.

[10] Jean-Claude Micchéa, L’empire du moindre mal, éd. Champs Flammarion.

[11] Matthew C. Klein & Michael Pettis, Les guerres commerciales sont des guerres de classes, Comment la montée des inégalités fausse l’économie mondiale et menace la paix internationale, éd. Dunod.

[12] Frédéric Farah, Fake State, L’impuissance organisée de l’Etat en France, éd. H&O. Lire aussi Gérard Davet & Fabrice Lhomme, Le traître et le néant, Macron : l’enquête, éd. Pluriel.

[13] Juliette Grange, Les néoconservateurs, éd. AGORA.

[14] Bertrand Badie & Dominique Vidal, Le retour des populismes, éd. La Découverte.

[15] Fabrice Dhume, Xavier Dunezat, Camille Gourdeau, Aude Rabaud, Du racisme d’Etat en France ?, éd. Le bord de l’eau. Lire aussi Sous la dir. d’Omar Slaouti & Olivier Le Cour Grandmaison, Racismes de France, éd. La Découverte.

[16] Vanessa Codaccioni, Répression, L’Etat face aux contestations politiques, éd. Textuel. Lire aussi, La société de vigilance, Auto-surveillance, délation et haine sécuritaires, éd. Textuel.

[17] Rapport du GIEC. Lire Bernard Stiegler, Bifurquer, il n’y a pas d’alternatives, éd. Les Liens Qui Libèrent.

[18] Bruno Nassim Aboudrar, Comment le voile est devenu musulman, éd. Champs Flammarion.

[19] Haouès Seniguer, Les (néo) frères musulmans et le nouvel esprit capitaliste, entre rigorisme moral, cryptocapitalisme et anticapitalisme, éd. Le bord de l’eau.

[20] Juliette Grange, Les néoconservateurs, éd. AGORA.

[21] Sous la dir. de Makhily Ghassama, L’Afrique répond à Sarkozy, contre le discours de Dakar, éd. Rey. Lire aussi Amadou Ba, L’Afrique des grands empires, VIIè XVIIème siècle, éd. AB.

[22] Claude Biao, Etats et terrorismes en Afrique, Un ultime défi de maturité, éd. Stake.

[23] Antoine Glaser & Pascal Airault, Le piège africain de Macron, Du continent à l’hexagone, éd. Fayard.

[24] Jean Meyer, Jean Tarrade, Anne Rey-Goldzeiguer, Jacques Thobie, Histoire de la France coloniale des origines à 1914, éd. Armand Colin.

[25] Polémique et propos racistes d’Elisabeth Levy à propos de la nouvelle députée Rachel Keke, disant sur le plateau de TPMP l’émission de Cyril Hanouna, « Bon elle est pas en boubou déjà. C’est une très belle femme je n’ai pas envie qu’elle vienne en boubou à l’assemblée ».

[26] Affaire d’écoutes téléphoniques et applications israéliennes utilisées par les services de renseignements marocains pour espionner le gouvernement Macron, le tout s’inscrivant dans un jeu d’équilibre des puissances entre l’Algérie et le Maroc sur la question du Polisario et sur les rivalités économiques en Afrique qui touchent les intérêts de la France.

[27] Abdelmalek Sayad, La double absence, des illusions de l’immigré aux souffrances de l’immigré, éd. Points. Lire aussi, Sous la dir. de Mohammed Arkounb & Jacques le Goff, Histoire de l’islam et des musulmans en France, du Moyen-âge à nos jours, éd. Albin Michel.

[28] Allessandro Barbero, Le divan d’Istanbul, brève histoire de l’empire ottoman, éd. Champs Flammarion.

[29] Georges Corm, Europe et Orient, De la balkanisation à la libanisation, Histoire d’une modernité inaccomplie, éd. La Découverte.

[30] Benoît Collombat & Damien Cuvillier, Le choix du chômage : de Pompidou à Macron, enquête sur les origines de la violence économique, éd. Futuropolis, Illustrated édition.

[31] Didier Musiedlak, L’atelier occidental du terrorisme, Les racines du mal, éd. Arkhé.

[32] Gilles Ferragu, Histoire du terrorisme, éd. Perrin, coll. Tempus.

[33] Makram Abbès, Islam et politique à l’âge classique, éd. PUF.

[34] Gabriel Martinez-Gros, Une brève histoire des empires, comment ils surgissent, comment ils s’effondrent, éd. Points.

[35] Gabriel Martinez-Gros, L’Empire islamique VIIè-XIème siècle, éd. Points.

[36] Richard Labévière, Terrorisme la face cachée de la mondialisation, éd. Pierre-Guillaume de Roux.

[37] Georges Corm, La question religieuse au XXIème siècle : Géopolitique et crise de la postmodernité, éd. La Découverte.

[38] Ludovic Tournès, Américanisation, Une histoire mondiale XVIIIè –XXIème siècle, éd. Fayard.

[39] René Passet, L’illusion néolibérale, éd. Champs Flammarion.

[40] Nicolas Bancel, Le postcolonialisme, éd. Que sais-je ?

[41] Edward Bernays, Propaganda, éd. ZONES.

[42] Hamadi Redissi, Une histoire du wahhabisme, Comment l’islam sectaire est devenu l’islam, éd. La Découverte.

[43] Georges Corm, Pensée et politique dans le monde arabe, contextes historiques et problématiques XIXè XXème siècle, éd. La Découverte.

[44] Achille Mbembe, De la postcolonie, Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, éd. La Découverte.

[45] Bertrand Badie & Dominique Vidal, Retour des populismes, éd. La Découverte.

[46] Ludivine Bantigny & Ugo Palheta, Face à la menace fasciste, éd. Textuel.

[47] Eloi Laurent, La raison économique et ses monstres, éd Les Liens Qui Libèrent.

[48] Dounia Bouzar, ça suffit !, éd. Denoël.

[49] Il suffit de voir et d’écouter les aberrations proférées par Pascal Praud et les bouffons du président jupitérien ou des plus riches, sur CNEWS et BFMTV et autres chaînes médias publics et presses subventionnées par l’Etat et avec l’argent du contribuable.

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  1. Merci, votre article redit ce qu’ici normalement nous savons. Exemple, bien que le burkini ne soit pas plus Musulman que ça, il ne les gêne pas du tout, ne les dérange pas du tout, allibi à l’expression de leurs haines. La catégorie “séparatisme” a été lancée ou au moins banalisée par Emmanuel Macron, en début 2020, débordant à ce moment-là le RN sur sa droite, annonçant son vrai porte-voix, Eric Zemmour. Le “terrorisme”, j’ignore si on peut en fixer la naissance en tant que vocable avec la tentative de Damien sur la personne du roi Louis XV, mais l’histoire est pleine de luttes de succession et dynastiques, de renversements violents, qui ne sont rien comparé aux répressions sanglantes des peuples qui se soulèvent, au temps d’Henri IV, le duc de Montpensier fait pendre trois mille paysans sur un rassemblement de seize mille. Eh bien l’histoire est souvent terrible, et alors, n’est-ce pas ordinaire? Un monde paisible comme du papier à musique, ça n’existe que sur le papier à musique.

    Reste les faussaires professionels, oui, le statut de zhimitude était de loin préférable au mono-confessionalisme Chrétien Européen, qui tolérait à peine les Juifs selon les temps, mais nullement les doits hérétiques, les païens et les Musulmans qui en Espagne n’ont pas échappé aux persécutions malgré leur convertion forcée. Les meurtres politiques des “Hashashins” visaient les chefs Musulmans de valeur à chaque fois qu’ils semblaient se concentrer sur l’affaire des Croisés, l’aliance avec le roi d’Angleterre s’est faite lors d’une visite qu’il rendit à leur grande forteresse. Mais ça, Gilles Keppel le sait parfaitement, il ne se trompe pas, il trompe les autres volontairement, dans le sillage et sous une politique délibérément anti-Musulmane ou dissociante comme vous voulez, et pour sa pomme, parce que des livres anti-Musulmans se vendaient assez bien. Ces faussaires avaient et ont encore probablement micro ouvert sur France-Culture, chaîne publique s’il en fut.

    Mais plus grave que ça, certains orateurs Musulmans ont validé la catégorie “séparatisme” et l’ont traitée comme chose sérieuse, alors que ce n’est qu’un slogan politique sans substance, délibérément pour exclure et donc séparer. Des représentants ou se disant tels des Musulmans ont validé cette thématique et ont même signé une charte qui suggérait un traitement inégal des cultes par l’état.

    Croissant de lune.

  2. C’est un tableau plus ou moin réel.

    Par de la les raisons pour asservir l’autre, et les mensonges pour salir l’autre, la civilisation depuis toujours, avait imposé le métissage , la langue du plus fort et un esprit paternel.
    Même les prénoms des dominés doivent avoir la console du plus fort.

    Ce n’est pas sage de remplacer la maison du kalife par la maison blanche et de diviser les musulmans alors que l’islam reconnait les peuples, l’appartenance tribale , la langue, la religion…..

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