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Egypte: l’analyse de François Burgat sur la victoire d’un Frère musulman

Un entretien avec  François Burgat, chercheur arabisant au CNRS,  paru  le 26 juin dans le quotidien « Le Soir »

D'aucuns s'effraient en Egypte – et d'autres en Occident – de la victoire d'un Frère musulman; doit-on s'attendre à une islamisation exacerbée de la législation égyptienne? les femmes, les chrétiens doivent-ils s'inquiéter?…

On convient souvent que le régime d’Hosni Moubarak, pour contrer la superficie oppositionnelle des Frères Musulmans, leur a fait dans le domaine de l’islamisation  sociétale, peu coûteux pour son pouvoir, de larges concessions. Je vois donc mal où s’opérerait une radicalisation significative de la législation ou des pratiques sur ces questions essentielles.

Pour la politique extérieure, on pense à Israël, au Hamas à Gaza, proche des FM, s'attend-on à une (r)évolution?

Il est difficile de penser qu’un président dont la marge de manœuvre est particulièrement faible va –  à court terme – franchir le rubicon d’une remise en cause du traité de paix avec Israel. Pour le reste, c’est une évidence, la position égyptienne ira en se durcissant. Mais ce n’est pas là une attente spécifique de l’électorat des Frères. 90 % de la population égyptienne n’a jamais accepté les concessions faites par Moubarak à la paix israélo-américaine. 

Les FM n'ont-ils pas été trop gourmands en ne se contentant pas de leur majorité au Parlement? Ils avaient d'abord promis de ne pas présenter de candidat à la présidentielle…

Indiscutablement, ils ont pris le risque de devoir gérer le pays dans une conjoncture particulièrement difficile.

 Le Conseil supérieur des forces armées, a entériné un "coup d'Etat constitutionnel" (la dissolution du parlement) et pris l'essentiel des pouvoirs, que peut faire le président Morsi ?

 Il va sans doute devoir évaluer réalistement le rapport des forces et s’employer à faire bouger les lignes qui, pour l’heure, le cantonnent dans le rôle d’une sorte de mini « président de la place Tahrir ». Dans ce combat, la qualité des liens qu’il parviendra à établir avec la partie de l’opposition qui n’a pas voté pour lui au premier tour sera décisive.

  Le CSFA et les FM se sont-ils entendus, vont-ils s'entendre? Pour la confection de la constitution, par exemple.

  L’une des innombrables façons de discréditer ces vilains Frères, qui ont eu une fois de plus l’impertinence de ne pas respecter les souhaits et les analyses de l’establishment académico-médiatique occidental, consiste à leur attribuer une sorte de propension  particulière à « trahir la révolution » en s’alliant avec les militaires.

Il faut une bonne dose de mauvaise foi ou d’ignorance pour penser que ceux qui ont été les premières victimes des militaires ne rêvent aujourd’hui que de prolonger leur règne. Cela étant dit, il y aura nécessairement une transaction entre le pouvoir élu et les détenteurs des armes. Ses  termes dépendront du rapport de force qui est en train de s’instaurer. Mais cette nécessité de trouver un modus vivendi réaliste avec l’armée n’est pas inhérente à l’élection des Frères. L’opposition  libérale aurait fait de même. 

 Les "acquis" de la révolution sont-ils menacés?

Oui bien sur ! et sans doute encore pour longtemps ! Mais ils le sont bien davantage à mes yeux par …« la peste  militaire » que par « le  choléra islamique » . La composante non islamiste de l’opposition n’est en tous les cas  pas la seule à pouvoir se prévaloir de la défense de ces « acquis de la révolution ». L’ouverture démocratique est une revendication assumée de longue date et de façon tout à fait crédible par les Frères.  Il est devenu urgent de sortir de l’ornière de ce vieux contresens analytique.   

François BURGAT pour « Le Soir » (Bruxelles) 26 juin 2012

Propos recueillis par Baudouin Loos

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