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Des islamistes au service du roi ? (2/2)

Pour la première fois dans l’histoire du Maroc, des islamistes gouvernent. Leur arrivée au pouvoir s’inscrit dans un contexte délicat pour le royaume, après la chute des dictatures en Tunisie, en Égypte et en Libye. Toutefois, le Parti de la justice et du développement (PJD) ne cherche pas la révolution. Bien au contraire. Défenseur de la monarchie, cette formation a besoin du roi et réciproquement. Au Maroc, le régime monarchique demeure un autoritarisme « réformé » ou revisité.

La stratégie réformiste du roi

À cet égard, le renvoi à de multiples réformes, entamées bien en amont, de décembre 2010 (soit avant les soulèvements tunisiens), accréditerait l’avant-gardisme du royaume chérifien, lequel n’aurait rien de comparable à ses voisins immédiats (Algérie et Tunisie) ou plus lointains (Égypte, Yémen, Syrie), réitérant une spécificité séculaire, supposée ou réelle, de la monarchie et/ou du Maroc dans le concert des nations arabes : « En lançant aujourd’hui le chantier de la réforme constitutionnelle, nous franchissons une étape majeure dans le processus de consolidation de ‘notre’modèle de démocratie et de développement (c’est nous qui soulignons) », affirmait le discours du 9 mars 2011.

Celui-ci opère, ce que les politistes Baudouin Dupret et Jean-Noël Ferrié nomment  un « désamorçage (du) mouvement du 20 février, en proposant une réforme majeure de l’architecture constitutionnelle, c’est-à-dire de l’organisation de la relation gouvernants/gouvernés[1]. » Sans qu’il nous soit permis de préjuger de la sincérité ou non du discours en question, toujours est-il que celui-ci participe clairement d’une volonté de couper l’herbe sous le pied de ce mouvement d’opposition.

Aussi, tout en martelant le désir d’impulser des réformes dans un sens plus « démocratique », le roi prend-il néanmoins soin de rappeler ce qu’il soustrait immédiatement au débat contradictoire, c’est-à-dire ses qualités de gouvernant et d’arbitre indiscutables : « La sacralité de nos constantes qui font l’objet d'une unanimité nationale, à savoir l’islam en tant que religion de l’État garant de la liberté du culte, ainsi que la commanderie des croyants, le régime monarchique, l’unité nationale, l’intégrité territoriale et le choix démocratique, nous apporte un gage et un socle solides pour bâtir un compromis historique ayant la force d'un nouveau pacte entre le Trône et le peuple.

À partir de ces prémisses référentielles immuables, nous avons décidé d’entreprendre une réforme constitutionnelle globale (…) », a déclaré le monarque dans son allocution. Comment ne pas y voir là, une stratégie d’évitement du questionnement sur son statut de Chef d’État non élu ?

De plus, Mohammed VI met en avant des perspectives de réformes qui trouvent un écho au sein du PJD puisque ce dernier en a inscrit une grande partie dans ses différents programmes politiques (2002, 2007, 2011) depuis son entrée au parlement en 1997-1998 : « La consolidation des mécanismes de moralisation de la vie publique et la nécessité de lier l’exercice de l’autorité et de toute responsabilité ou mandats publics aux impératifs de contrôle et de reddition des comptes », a ajouté le roi dans son discours.

Le PJD fait aussitôt savoir qu’il adhère complètement au message royal sans l’expression de la moindre réserve ; autrement dit, il en cautionne et en avalise les lignes directrices ; à commencer par le fait que Mohammed VI puisse continuer de régner et de gouverner sans être comptable de ses actes, tant politiquement que juridiquement.

Les islamistes, dans leur majorité, semblent être en phase avec cet état de fait considérant même l’allocution du 9 mars 2011 comme « historique ». « Nous avons procédé, au secrétariat général du parti, à l’évaluation du discours royal, en tant que discours historique qui établit une feuille de route d’un Maroc nouveau, fort de son identité et ouvert sur un avenir démocratique », a assuré le 10 mars 2011, Abdelilah Benkirane, alors secrétaire général du PJD et aujourd’hui Premier ministre.

De la même manière, Lahcen Daoudi, membre du Secrétariat général, parle, pour sa part, « d’un nouveau départ », « d’une nouvelle conscience » avec l’adoption de la nouvelle constitution. Grosso modo, l’ensemble des principaux cadres islamistes ainsi que la base, en sont satisfaits nonobstant la subsistance de voix discordantes.

Cependant, il importe de souligner que le PJD est constant et cohérent quant à son regard sur le régime puisque son désir de participation aux institutions en place date de 1997-1998. On peut ajouter le fait que dans la plupart des documents de la formation islamiste, il est écrit en arabe : « Le PJD est un parti politique national qui cherche, à partir de la référence islamique dans le cadre de la monarchie constitutionnelle bâtie sur la commanderie des croyants, à participer à la construction d’un Maroc moderne démocratique. »

Les différends avec le Mouvement du 20 février

Considérant les positions « suivistes » du parti islamiste vis-à-vis des décisions monarchiques, on comprend mieux pourquoi (et pour quoi) le PJD a tout de suite pris des distances certaines à l’égard du Mouvement du 20 février, par peur de retombées négatives dans sa relation au Palais et la capitalisation de ses années de dialogue.

À cette occasion, des dissensions internes se sont faits jour dans les rangs islamistes, une minorité approuvant le mouvement et étant décidée à le rallier, alors que la majorité, incarnée par la figure de A. Benkirane, y fut opposée. Ce dernier soutient, à ce titre, quoique de façon implicite, que sa formation est un facteur de stabilité politique à un moment de l’histoire des pays arabes en général et du Maroc en particulier est mouvementée. « Nous n’avons pas soutenu le Mouvement du 20 février car nous avons senti que la monarchie était en danger.

Après la fuite de Ben Ali le 14 janvier 2011, la chute de Moubarak le 11 février suivant, si nous étions descendus dans la rue ce 20 février, peut-être qu’on n’aurait plus de monarchie aujourd’hui. Nous avons donc décidé de ne pas manifester. J’ai été l’un des rares leaders politiques qui ont dit qu’il faut du changement mais sans mettre la monarchie en péril non plus », a déclaré l’actuel chef du gouvernement à l’hebdomadaire Tel Queldans son édition du 22-29 octobre 2011[2].

Le Mouvement du 20 février, en entrant sur le devant de la scène, est ainsi « parvenu à mettre le PJD face à ses contradictions, tant internes qu’à l’égard des autres formations[3] ».

La nouvelle Constitution, soutenue par une majorité de partis politiques dont le PJD, est définitivement approuvée par référendum le 1er juillet 2011. Avec, à la clé, des résultats qui reflètent plus une forme d’allégeance formulée au roi qu’une réponse apportée au contenu qui reste en deçà des demandes de la rue marocaine, en témoignent les 97,58% de « oui » et un taux de participation de 75,5%.

Ce texte renforce certes les pouvoirs du Premier ministre et du Parlement, entre autres points, mais réaffirme surtout la prééminence politico-religieuse du roi, au titre de l’article 19 qui constitue une pierre d’achoppement pour les acteurs du Mouvement du 20 février. Le souverain en sort même avec davantage de légitimité, à l’interne et l’externe, c’est-à-dire aux yeux des partenaires étrangers et de l’opinion publique internationale puisqu’il passe, à tort ou à raison, pour un réformateur.

Cette opération, conduite et menée de bout en bout par le roi et ses plus proches conseillers, a été objectivement réussie dans la mesure où, de facto, celle-ci, par les résultats mêmes du référendum, marginalise le Mouvement du 20 février (même s’il n’empêche pas la poursuite de ses revendications) grâce notamment au taux de participation en sa faveur enregistré.

C’est au demeurant le seul indicateur qui vaille vraiment en contexte autoritaire. La nouvelle Constitution, qu’elle soit « octroyée » ou « consensuelle », est suffisamment « en progrès » par rapport à celle de 1996 pour ne pas être complètement condamnée et par trop insuffisante,  pour emporter l’adhésion de tous, à commencer par le Mouvement du 20 février. « Je pense que la Constitution de 2011, si on la compare avec celle de 1996, est en progrès. C’est évident qu’il y a quelques éléments de progrès, la reconnaissance de l’amazighité comme langue officielle, au moins l’affirmation explicite du respect des libertés publiques, les libertés individuelles, on les oublie. Maintenant, on reste dans une monarchie parlementaire dans laquelle le roi, qui n’est pas élu, se contente de régner et laisse un vrai pouvoir exécutif au pouvoir élu. Par rapport à cette revendication de bon sens, on est encore loin du compte », explique l’économiste marocain et membre du Parti socialiste unifié Najib Akesbi[4].

La recette électorale du PJD 

La victoire du PJD aux élections législatives du 25 novembre 2011 intervient dans un contexte sociopolitique particulier, pour les motifs jusqu’ici invoqués. Aussi, celle-ci relève-t-elle, pour plusieurs raisons, du paradoxe : d’abord, le parti islamiste n’a pas rallié le Mouvement du 20 février qu’il tient plutôt depuis lors en suspicion, notamment pour des questions religieuses et identitaires (selon M. Benkirane, cette formation serait le creuset de gens dont certains propageraient le vice et l’athéisme), mais également politiques, car le mouvement remet clairement en cause le statut du roi.

Ensuite, cette victoire est relative dans la mesure où le taux de participation n’est que de 45,4%, soit bien en deçà des espérances nourries après celui observé à l’occasion du référendum du mois de juillet précédent (75,5%).

Le PJD est parvenu, malgré tout, à rafler la mise, dans le cadre de ces élections législatives, pour au moins trois raisons : d’une part, une virginité politique puisqu’il n’a jamais exercé des fonctions gouvernementales capitalisant un vote moins « prospectif » que « rétrospectif » (sanction des sortants) ; d’autre part, un travail de terrain constant au nom des valeurs de l’islam que le parti islamiste partagerait avec une majorité de Marocains (organisation de campagnes de sensibilisation sur des thèmes généraux de société tels que la lutte contre le tabagisme, contre l’usage des drogues, appels au don du sang, etc) ; enfin, le PJD a su aussi intégrer dans ses discours de propagande électorale certaines revendications du Mouvement du 20 février, telles que la « lutte contre la corruption et la dictature ».

Le parti a donc réussi, aux yeux d’une partie de l’électorat, à crédibiliser une offre politique qui propose à la fois du changement et une rupture avec des pratiques politiques jugées corruptrices de l’ordre moral et social, tout en se réclamant partisans de la monarchie ; et par conséquent, partie prenante d’une forme de continuité et de stabilité du pays contrairement à d’autres États de la région secoués par des révoltes parfois sanglantes (Libye, Syrie, Égypte, Yémen, Bahreïn).

Grâce à sa forte présence dans les réseaux sociaux (Internet, réseaux d’entraide, écoles, hôpitaux privés etc.), et à ses relais dans le champ religieux, le PJD a capté, faisant au passage barrage au groupe islamiste Justice et bienfaisance (qui s’est retiré du Mouvement du 20 février qu’il cautionnait pourtant pendant longtemps), farouche opposant à la monarchie, les voix et le soutien des salafistes très bien implantés dans le tissu urbain de villes, comme Marrakech, Tanger, Casablanca, Fès ou Meknès.

Ce qui lui a été utile sur le plan électoral, en plus de satisfaire le Makhzen qui peut désormais compter à la fois sur les islamistes du PJD et sur les salafistes. C’est la raison pour laquelle, la Justice marocaine libère progressivement de prison, avec l’appui du PJD, les détenus d’obédience religieuse radicale, dans la mesure ou ces deux courants clament leur attachement au roi, au régime et aux institutions politiques établies. Cependant, toute cette ingénierie politique suffira-t-il à calmer les ardeurs du Mouvement du 20 février et de celles et ceux qui en partagent les revendications ? La question reste donc plus que jamais d’actualité et largement ouverte. 

*Une version légèrement différente de ce texte a paru, pour la toute première fois, dans la revue Moyen-Orient, géopolitique, géoéconomie, géostratégie et sociétés du monde arabo-musulman, avril-juin 2012, Géopolitique du Maroc. Le réveil démocratique de la monarchie ?p. 24-29

Notes:



[1]Jean-Noël Ferrié et Baudouin Dupret, « La nouvelle architecture constitutionnelle et les trois désamorçages de la vie politique marocaine » dans Le Maroc : changements et faux-semblants, Confluences méditerranée, n°78, 2011, p. 25-34, p. 29.

[3]Déclaration de Mohamed Dharif, politologue marocain, au journal arabophone Al-Khabar, août 2011.

[4]Entretien avec l’auteur, Rabat, décembre 2011.

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