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Des chômeurs Palestiniens choisissent l’émigration, même au risque de leur vie

Rafah, Ville de Gaza – C’est à la télévision qu’Ahmed Abu Ayyad, 25 ans, a appris la nouvelle du naufrage tragique d’un bateau qui a coûté la vie à des centaines de migrants, dont les photos des corps noyés dans les eaux Maltaises ont été diffusées en boucle.

Le jeune homme a vu qu’il y avait beaucoup de disparus, y compris des Palestiniens qu’il connaissait et avec lesquels il a grandi. Il pouvait clairement sentir la panique et le désespoir qui se sont vite répandus dans son quartier, lorsque les familles ont commencé à pleurer leurs proches et leurs êtres chers, ignorant s’ils étaient encore vivants ou déjà morts.

Mais tandis que les souvenirs sont encore frais et vivaces, et alors que les gens ne se sont pas encore remis du choc et du désastre du 13 septembre, Abu Ayyad insiste sur son souhait de voyager loin de Gaza. Après avoir vécu et surtout survécu à environ sept semaines de bombardements et de combats menés récemment par Israël, il estime qu’il n’a plus rien à perdre et que rester à Gaza lui fait plus peur que de se lancer dans une aventure périlleuse à destination de l’Europe qui, affirme-t-il, lui permettra au moins d’essayer quelques libertés, aussi simples soient-elles.

« Je rêve juste d’avoir un travail ordinaire et d’être en mesure de mener une vie digne, » souligne Abu Ayyad.

« Ici, à Gaza, je ne suis pas en mesure d’en avoir non plus », ajoute-t-il avant d’expliquer que l’absence des droits humains fondamentaux nourrit constamment son rêve d’aller chercher une vie qu’il ne peut avoir sous occupation israélienne et sous siège.

L’évasion

La Suède est le premier pays qui lui vient à l’esprit. En effet, le cousin d’Abu Ayyad y a émigré en 2008. Depuis, il a trouvé un travail et vit dans son propre appartement.

De ce fait, Abu Ayyad a espéré que ce choix de destination l’aiderait à obtenir un visa Schengen. Cependant, toutes les démarches entreprises et toutes les portes auxquelles il a frappé ne lui ont pas été d’un grand apport. Ne trouvant plus d’issue, Abu Ayyad a décidé de recourir à la dernière chose à laquelle il pouvait penser « un voyage de la mort vers la mort. » Il sait pertinemment qu’il peut mourir s’il décide de partir, « mais c’est nettement mieux que de rester vivre comme ça, » explique-t-il.

Il poursuit : « Je suis conscient du danger qui se présente dans les tunnels reliant Gaza à l’Egypte, ainsi que le trajet qui relie le Sinaï à la Libye ensuite à l’Italie. Je pense que mes chances de réussite sont à 50/50. »

D’autres, cependant, considèrent que ceux en quête d’émigration prennent leurs désirs pour des réalités. Un autre jeune homme, lui aussi de Gaza, estime que le « risque de mort est à 100%», ce qui ne l'empêche pas de songer sérieusement à tenter la traversée. Tout en soulignant qu’il ne veut pas mourir, celui-ci explique que, même si ses chances de périr en route vers l’Europe dépassent les 50%, cette peur représente seulement 1% de ce qu’il endure régulièrement et quotidiennement en vivant à Gaza. « Je meurs cent fois par jour à Gaza, » déplore-t-il.

Jouer au football : le rêve

Depuis l’âge de 17 ans, Abu Ayyad a joué dans plusieurs équipes locales de football. Il a rapidement acquis une notoriété et a largement été présenté comme une star potentielle de l’équipe nationale Palestinienne de football.

Et qui ne rêve pas d’être l’ambassadeur de son pays ? Mais Abu Ayyad a jugé que ce parcours professionnel serait trop risqué. Si jamais Israël décidait d’interdire à l’équipe Palestinienne de voyager, Abu Ayyad aurait perdu sa chance, cela « n’aurait abouti à rien. »

Face à l’incertitude accablante, il a décidé de laisser tomber le football pour commencer à chercher un emploi afin de gagner de l’argent et de payer les soins médicaux de sa mère. 

Mais Gaza souffre déjà d'un chômage qui a dépassé les 40%, et les rares emplois existants n’ont pas répondu à la demande d’Abu Ayyad.

Il ne lui reste donc que l’option de l’émigration, insiste-t-il, bien que sa mère malade, Umm Eyad, le supplie de ne pas prendre ce risque, ne cessant de lui répéter qu’elle préfère mourir plutôt que de le voir périr dans l'eau.

Umm Eyad a déjà perdu un fils, Eyad, arrêté par les Israéliens il y a de cela huit ans. Ce jour-là, il tentait de se faufiler à l’intérieur d’Israël en quête d’un emploi. La famille ne l’a plus jamais revu depuis. L’incursion d’Eyad chez son voisin lourdement barricadé pouvait ressembler à une opération kamikaze, mais Abu Ayyad explique que son action fut la conséquence du chômage, d'un avenir incertain, sans aucune perspective, ni réelle issue.

Avec 1.8 million de Palestiniens pris au piège dans l’enclave côtière, Abu Ayyad estime que la situation est de plus en plus dure à supporter. « Une guerre éclate tous les deux ans. Elle tue les personnes qui nous sont chères et détruit ce que nous construisons", explique-t-il.

Echec

Et ce ne sont pas les passeurs qui manquent à Gaza. Abu Ayyad a par hasard rencontré un homme à Khan Younis qui lui a demandé $3.000 pour lui faciliter et arranger le voyage de Rafah au sud de Gaza jusqu’à Alexandrie, en Égypte, où de nombreux navires transportant des migrants tentent de gagner l’Europe.

Toutefois, Abu Ayyad a décliné l’offre. Non seulement il l’a trouvée trop coûteuse, environ la moitié du revenu personnel annuel à Gaza, mais aussi, il craignait que les passeurs ne fournissent un faux cachet de la police aux frontières égyptiennes à Rafah, ce qui aurait causé de sérieux problèmes et ennuis.

Au lieu de cela, Abu Ayyad a tenté, il y a quelques jours, de voyager légalement à travers le passage de Rafah, en souhaitant qu’elle soit la porte qui le mènera vers Alexandrie, où il pourra enfin trouver un bateau pour sa destination.

En compagnie de deux de ses amis, il a attendu pendant trois jours devant le portail de Rafah, sous le plus insupportable soleil de plomb que le mois de septembre ait jamais donné, néanmoins, le projet n’a pas abouti.

« Ils nous ont dit que nous étions des mineurs, » souligne le jeune de 25 ans qui fut contraint de retourner chez lui et recommencer à songer à une autre alternative.

N’ayant pas pu réunir la somme de $3.000, il doit encore emprunter de l’argent qui lui facilitera son voyage. Il doit également trouver un emploi pour payer ses dettes. Mais face à la pénurie d’emplois à Gaza, il lui sera difficile de préparer un voyage dans les meilleurs délais.

« Il me faut beaucoup de temps pour emprunter chaque centime à des amis ou à des personnes que je connais, » précise-t-il.

Un business pour certains

Le réseau de migration et de contrebande passe d’une personne à une autre. Il commence par l’obtention d’un visa Schengen et des passeports Européens frauduleux pour la somme de $2.500. Ironiquement, le processus est conduit par un jeune homme désespéré et qui s’ennuie, et qui n’a jamais mis les pieds en dehors de Gaza. Et pour ce faire, il peut tout simplement compter sur son scanner et quelques outils de Photoshop de base pour falsifier les documents.

L’homme reconnaît que des Européens vendent des vignettes originales du visa Schengen, mais le problème se pose au niveau du prix qui reste très élevé, et à leur disponibilité. Et même si quelqu’un parvient à en avoir, la vignette ne lui garantit pas l’entrée dans le pays Européen choisi.

Dans le même contexte, un consul européen a informé MEE que ce type de visas frauduleux peut facilement être identifié, notamment après l’introduction, sur demande des États Européens, de la mesure de prise digitale des empreintes.

Mais tous les aéroports européens ne disposent pas d’équipement destiné à ce type de visas ; une bonne nouvelle pour les passeurs qui manipulent tant de jeunes désespérés dont le voyage sera certainement de plus en plus difficile.

En effet, la mort d’une centaine de personnes, suite au dernier naufrage en date, a poussé les autorités égyptiennes et gazaouies à reprendre le contrôle des zones frontalières afin de faire face au trafic des humains.

Dans une déclaration faite à MEE, le porte-parole du Ministère de l’Intérieur de Gaza, Iyad al-Bizm, a affirmé que la sécurité a été renforcée dans le but d’éradiquer et arrêter les passeurs et contrebandiers qui sont en train d’aider les jeunes de Gaza à émigrer.

Quant à ceux qui ont réussi à se frayer un chemin hors Gaza, ils sont confrontés à un voyage de plus en plus périlleux, avant même de rejoindre leurs bateaux en Égypte.

Le Ministre de l’Intérieur palestinien a déclaré que plusieurs Palestiniens ont été attaqués par des voyous égyptiens en cours de route. Ils sont souvent battus, volés et dépouillés de leur argent et de leurs papiers, puis délaissés avec le minimum de documents consulaires puisque, de toutes les façons, ils sont entrés clandestinement.

Abu Ayyad ne connaît que trop bien cette histoire, puisque l’un de ses amis a été passé à tabac par un groupe de brutes épaisses, alors qu’il traversait le Désert du Sinaï. Malgré cela, Abu Ayyad s’accroche à son rêve et réitère que quels que soient les obstacles, jamais il n’abandonnera l’idée de partir. « La vie devient impossible ici, je vais essayer une, deux fois et même dix fois jusqu’à ce que je réussisse. »

Bien que le souhait d’Abu Ayyad soit partagé par nombre de jeunes palestiniens, il ne manque pas de susciter la colère et le ressentiment de beaucoup d’autres.

Pour Mohamed Abu-Hamra, 21 ans, le gouvernement a pris la bonne mesure en sévissant contre les candidats à l’émigration, convaincu qu'il ne faut ménager aucun effort pour empêcher les jeunes de Gaza de partir. Ce dernier explique qu’en dépit de la pauvreté et du danger, il est inacceptable de permettre à Israël de gagner de cette façon, en vidant Gaza de ses jeunes cerveaux et talents. « Si nous restons forts et unis, les Palestiniens réussiront un jour à retravailler dans leur propre terre", souligne-t-il.

Toutefois, Abu-Hamra avoue que l’idée de départ lui a déjà traversé l’esprit et se souvient que ses chances n’ont pas été meilleures que celles d’Abu-Ayyad.

Pour rappel, Abu-Hamra travaillait dans les tunnels lorsque les troupes égyptiennes lancèrent, il y a quelques années, leurs mesures de répression. La situation devenant de plus en plus dure, il a décidé de passer son permis de conduire afin d’avoir une source de revenu supplémentaire. Cependant, les prix du carburant ont vite grimpé en flèche à la suite de la fermeture des tunnels, et la conduite est devenue un luxe pour la plupart des habitants de Gaza.

C’est ainsi qu’Abu-Hamra a décidé de se rabattre sur son ancienne formation : constructeur de dalles. Sauf que peu de temps après, Israël a interdit l’entrée du ciment à Gaza, une décision qui lui a fermé cette voie professionnelle également.

Et finalement, il a pris la décision de demander son passeport Palestinien. Hélas, la frontière avec l’Égypte venait d’être fermée ; l’unique ouverture sur le monde extérieure a, elle aussi, été close.

Abu-Hamra a, par désespoir, emprunté 1000 shekels ($270) pour élever des lapins. Manque de chance, l’unique centrale électrique qui permettait à la Bande de purifier l’eau potable, la centrale hydraulique, a étté détruite par les bombes israéliennes qui se sont abattues sur Gaza pendant 50 jours de guerre. Résultat : les lapins sont morts par déshydratation.

Poursuivi par la malédiction, il a également perdu le tuck tuck d’occasion, acheté avec un prêt. Le tricycle s’est écrasé sous les décombres, enterrant ainsi le dernier moyen qui aurait permis à Abu-Hamra de bricoler et d’avoir un métier dans la Bande de Gaza.

Middle East Eye
Traduction : Info-Palestine.eu – Niha

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