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Comment peut-on (encore) aimer le football ?

Comment peut-on aimer le football ? C’est un sport injuste. Un sport où la meilleure équipe, la plus belle à regarder jouer, la plus offensive, la plus généreuse, n’est presque jamais assurée de l’emporter pendant la Coupe du monde ou d’autres compétitions majeures. La Hongrie en 1954, le Brésil en 1982 et 1986, la France, aussi, en 1982 et en 2006 sans oublier les Pays-Bas en 1974 et 1978 en sont les meilleurs exemples. Injuste oui, et souvent irrationnel, sans aucune logique apparente si ce n’est celle du « réalisme » et du jeu dur.

Mais c’est cela qu’on aime… C’est cela, aussi, qui rend ce sport attachant. Jamais aucun écrivain, jamais aucun compositeur, jamais aucun artiste ne pourra générer une émotion collective comparable à celle qui s’est dégagée de Séville en juin 1982 à la fin du match France – Allemagne. Ce soir-là, ce fut la défaite du monde entier, Algériens compris, contre les Allemands. Une défaite planétaire comme celle, la même année, du Brésil contre l’Italie. Injuste, oui, mais c’est un peu cela que l’on recherche.

Une injustice initiatique qui fait écho à celle du monde, à celle de la vraie vie. De Bill Shankly, le mythique entraîneur de Liverpool on cite souvent cette déclaration : « Le football, ce n’est quand même pas une question de vie ou de mort : c’est bien plus grave que ça ! ». Des propos excessifs où pointe, peut-être, une certaine forme d’autodérision. En réalité, le football est à la fois une autre vie et la vie.

 Comment peut-on aimer le football ? C’est un sport immoral où le méchant s’en sort presque toujours indemne. Le casseur de cheville de Maradona, de Pelé ou de Belloumi. Celui qui tire le maillot, qui griffe par derrière, qui murmure les pires insultes à l’oreille de son adversaire direct. Un sport où l’arbitre n’a pas vu ce que des milliers de spectateurs et des millions de téléspectateurs ont vu.

Un hors-jeu, une main dans la surface de réparation, un pénalty flagrant… Pas vu… Parce ce que c’était vraiment le cas, parce qu’il était fatigué, parce qu’il regardait ailleurs, parce qu’on lui a demandé de faire semblant de ne rien voir, parce qu’on lui a donné des consignes pour que l’équipe jouant avec tel équipementier l’emporte contre celle liée à tel autre concurrent, parce que, politiquement, il ne fallait pas que l’URSS l’emporte contre la Belgique en 1986, parce que des valises de billets ont été déposées sous le lit de sa chambre d’hôtel… Immoral oui, ce sport.

Certainement truqué, arrangé, manipulé, mais, naïfs et masochistes que nous sommes, nous continuons à y croire. Une Argentine qui l’emporte sur le Pérou par six buts à zéro en 1978 – ce score hautement improbable étant la condition pour sa qualification – et l’affaire, des plus douteuses, passe comme une lettre à la poste (on a appris, plus de trente ans plus tard qu’un « deal » avait été conclu entre la soldatesque de Buenos Aires et le pouvoir de Lima avec, entre autres clauses, l’assassinat d’opposants péruviens). Immoral, oui, comme en 1982 avec ce non-match entre la RFA (encore elle…) et l’Autriche qui s’est terminé par une qualification commune aux dépends de l’Algérie. Ni sanctions, ni blâmes.

Comment peut-on aimer le football ? C’est un sport entre les mains d’une grande mafia, la plus puissante sur terre. Elle n’a pas besoin de tuer ou de faire disparaître ses adversaires. Elle se contente d’acheter tout le monde. Les télévisions, la presse écrite, les gouvernements obligés de concocter des lois pour lui complaire. Des millions de dollars ici, des millions de dollars là, les consciences cèdent face aux ventripotents adipeux de Zurich qui osent parler de valeurs et de respect. Comment peut-on aimer le même sport qu’eux ? Car, elles aussi, les fripouilles dirigeantes, nationales, continentales, mondiales, aiment le foot.

L’explication est simple, en regardant un match, en écoutant ou en lisant les commentaires d’avant et après, on oublie souvent ce qu’il y a autour comme purin et eaux fangeuses. On arrive même à se convaincre que ce sport nous appartient bien plus qu’à ses instances internationales, comme on les appelle souvent pour bien faire comprendre qu’elles ont rang de grande organisation multilatérale. On aime le foot comme on aime un pays entre les mains d’une dictature. On se dit qu’un jour ou l’autre viendra l’heure de la libération, du grand lessivage. En attendant, on ronge son frein, on compose, on se tait, on louvoie.

Comment peut-on (encore) aimer le football ? C’est un sport où la majorité des rencontres sont devenues emmerdantes, des rencontres où la victoire vient de l’erreur de l’autre, où l’on cherche avant tout à défendre, à « être bien en place » et à profiter des quelques coups-francs ou corners pour marquer. Triste spectacle, oui. Mais on attend.

On espère. On se dit qu’un coup de folie peut certainement advenir. Une feinte, un drible, une hadda, un nouveau geste comme le coup du crapaud du mexicain Cuauhtémoc Blanco ou encore un but d’anthologie. Alors on attend. On repense aux grands matchs, on rêvasse.

Si on est chez soi, on grignote, on lit, on discute, on se dispute entre partisans du Barça et ceux du Real, entre ceux du Mouloudia d’Alger et ceux de l’USMA mais toujours en gardant un œil sur l’écran. Si l’on est au stade, on regarde autour de soi, on lève la tête pour voir passer un avion au loin. On se dit que le temps est suspendu. On attend. On espère. C’est cela aussi le football. Une attente, une espérance. Un temps qui passe.

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