Le 17 octobre 1961, des milliers d'Algériens manifestent pacifiquement à Paris et subissent un massacre par la police française. Lucien, un soldat français, témoigne de l'horreur qu'il a vécue en Algérie et de ce qu'il a vu ce soir-là.
POURQUOI LIRE :
- Pour comprendre l'ampleur du massacre du 17 octobre 1961.
- Pour découvrir le témoignage poignant d'un soldat français.
- Pour réfléchir sur les conséquences de la guerre d'Algérie et de la mémoire collective.
Soixante-quatre ans se sont écoulés depuis l’effroyable massacre commis par la police française à Paris, le 17 octobre 1961, à l’encontre des milliers d’Algériennes et d’Algériens venus manifester pacifiquement contre le couvre-feu raciste qui leur avait été imposé par le gouvernement de l’époque.
Le temps a passé inexorablement, mais les meurtrissures laissées dans les mémoires par cette nuit funeste, près des rives de la Seine, ne sont pas cicatrisées. À l’occasion de ce 64ème anniversaire, nous diffusons le témoignage tragiquement édifiant d’un soldat français qui revenait de la guerre d’Algérie.
Il s’appelle Lucien. Il avait 24 ans. Revenu traumatisé des opérations du Plan Challe, il pensait avoir laissé l’horreur derrière lui. Mais ce soir-là, au détour du pont Saint-Michel, la guerre l’a rattrapé. Voici ses mots :
“Je m’appelle Lucien, j’ai 24 ans, je suis né à Paris en 1938. Comme tout le monde, j’ai été appelé en Algérie. Vous savez, quand vous rentrez ici, personne ne vous comprend. On ne reprend pas la vie normale quand on a vu les tortures, les massacres, les copains devenir fous. Vous êtes tout seul là-bas. Encore au début ça allait, j’étais avec mon pote, un autre Parisien, mais il ne supportait pas, lui.
On a participé au Plan Challe, on ratissait le djebel. Un jour près de Tala Amara, on a reçu l’ordre d’interroger tout un village. Pendant l’intervention, on entend des cris de femmes, alors avec Robert on s’approche. Il y avait un attroupement de soldats autour d’une jeune fille. Elle venait d’être torturée, son visage était meurtri, elle saignait de la lèvre. Le sergent s’approche et commence à lui toucher les seins. Autour, les gars l’encourageaient : « Allez vas-y, baise-la, baise-la ». La fille résistait, alors ils l’ont couchée de force sur le lit, et puis le sergent l’a violée sous nos yeux. Après, ils y sont passés à plusieurs, et le capitaine laissait faire. « Avec ces gens-là, c’est comme ça qu’il faut y aller. » C’était pas la guerre, c’était la folie.
Il n’a pas supporté, Robert. Le soir même, il est sorti du cantonnement et il s’est fait sauter la cervelle. C’est à partir de là que ça a été de plus en plus dur. En rentrant, je ne parlais plus à personne, il n’y a que seul que je me sentais bien.
L’engagement et le 17 octobre 1961
Je voulais témoigner, raconter ce que faisait l’armée française en Algérie. Je me suis trouvé une petite chambre à Saint-Germain. J’ai repris les notes de mon carnet et j’ai écrit pendant six mois. J’ai même trouvé un éditeur après, mais le bouquin a été censuré. Il a tout de même un peu circulé sous le manteau. Entre-temps, j’avais fini par dénicher un poste de rédacteur dans une maison d’édition. Plus tard, j’ai rencontré les copains du Comité pour la paix, le groupe Seine-Bussy. On avait pris l’habitude de se retrouver au bar Les Deux Magots pour faire des réunions, rédiger des tracts, dessiner des affiches.
Le soir du 17 octobre, je rentrais chez moi en Solex. Il devait être 20 h. Je me souviens qu’il pleuvait. Je remontais le boulevard du Palais vers Saint-Michel. J’ai croisé quelques agents de police devant le Palais de Justice, mais rien d’anormal. Un peu plus loin, à la hauteur du pont, il y avait un cortège d’Algériens. Ils devaient être 200. La plupart étaient jeunes. Il y avait des femmes aussi. Tout le monde était bien sapé. Ils marchaient, silencieux, la tête haute, pas un cri, pas un drapeau, pas une pancarte.
Le massacre
J’ai garé mon Solex à l’angle du quai des Orfèvres pour regarder passer le cortège. Et tout d’un coup, une escouade de flics jaillit de la préfecture au pas de course. Certains étaient armés de mitraillettes, les autres brandissaient des “bidules”. De là où j’étais, je voyais la ligne de policiers monter le quai et charger les manifestants au niveau du boulevard. J’ai entendu un gradé hurler : « Allez-y, allez-y dessus ! ». Les flics m’empêchaient de traverser le pont, alors je suis remonté sur mon Solex pour passer de l’autre côté de la Seine.
En arrivant place Saint-Michel, j’ai vu les vitres du Café Terminus voler en éclats. Les flics jetaient des guéridons en fonte sur les Algériens. Tout le monde criait, des gens couraient dans tous les sens. Il y avait des flaques de sang par terre, des vêtements, des affaires abandonnées. Je me rappelle d’un gamin qui hurlait, il cherchait sa mère. Les Algériens ne se défendaient même pas. Les cars se remplissent, partent en direction de la préfecture de police et reviennent vides cinq minutes plus tard. J’ai vu un Algérien tomber à la Seine. Je ne sais pas s’il échappait au tabassage ou si on l’a jeté.
En remontant le boulevard Saint-Michel, je croise deux voitures arrêtées. Les conducteurs encouragent les policiers à la chasse aux Algériens. J’étais sidéré. Tout s’est passé extrêmement vite. Ça m’a rappelé Tala Amara. J’ai pas pu dormir de la nuit. Le lendemain dans la presse, c’était partout la même chose. Le communiqué officiel affirmait que la police avait dispersé une manifestation à laquelle le FLN avait contraint de participer la grande masse des Algériens , et que des coups de feu avaient été tirés sur les forces de police qui avaient répliqué. Moi j’ai vu le cortège à Saint-Michel. Les manifestants étaient pacifiques.
L’après-coup et Charonne
Quelques jours après la manifestation, j’ai retrouvé les copains du comité au bar Old Navy. On était tous remontés. Beaucoup avaient vu les saloperies des derniers jours. On parlait d’organiser un défilé avec un Français pour un Algérien, côte à côte, coude à coude, pour voir si la police foutrait tout le monde à la Seine. Jean-Paul Sartre était d’accord. D’autres gens connus aussi. La date a été arrêtée au 1er novembre, jour de la Toussaint et du début de l’insurrection algérienne. La décision est prise de présenter le projet à toutes les organisations de gauche. Au PC en particulier. Eh ben on s’est fait traiter de provocateurs. Les cocos aussi avaient voté les pleins pouvoirs à l’armée. On s’attendait à quoi ? Le comité a sorti un tract. On a collé quelques affiches.
Mais fallait un truc plus spectaculaire. Avec des copains, on a décidé de peindre sur les quais de la Seine une seule phrase: « Ici, on noie les Algériens ».
Le 1er novembre, donc, 300 étudiants et militants se sont rassemblés place Maubert autour de la station de métro. « Nous sommes venus aujourd’hui pour manifester contre le fascisme et la répression policière », a déclaré Sartre. La manifestation était silencieuse. À 12h15, alors qu’on était en train de se disperser, une bombe de l’OAS a explosé et fait trois blessés. […] Dans les mois qui ont suivi, les fascistes de l’OAS ont multiplié les attentats. L’indépendance de l’Algérie était devenue inévitable. De Gaulle négociait officiellement avec le FLN, mais les ultras ne voulaient rien lâcher. […]
Le 7 février, à Boulogne-Billancourt, une petite fille a été défigurée par une bombe de l’OAS qui visait André Malraux. Le lendemain, un collègue me prévient qu’une manifestation interdite par Papon aura lieu le soir même, à 19h à la Bastille, en réponse aux attentats de la veille. […]
Le massacre de Charonne (8 février 1962)
On a continué ensemble vers la mairie du 11ème pour rejoindre le cortège qui était là-bas. Les manifestants s’étaient fait prendre en tenaille par les CRS. C’était la même police qu’en octobre qui chargeait, avec la même rage. On a juste eu le temps d’éviter une charge de CRS avant de s’enfuir par la rue de Charonne. J’ai appris pour les morts le lendemain matin. Les manifestants se sont fait pourchasser jusque dans la bouche de métro. […]
Les flics ont gazé à l’intérieur de la station pendant que d’autres agents leur jetaient des grilles d’arbres dessus. Il y a eu huit morts. C’étaient huit Français. Les obsèques ont été un événement national. Toute la France a apporté son soutien. Personne n’avait parlé des morts algériens. Et tout d’un coup, après Charonne, tout le monde voulait finir la guerre. Le pire, c’est qu’aujourd’hui, quand je parle du 17 octobre, les gens me répondent systématiquement « Charonne ». Fallait huit Français. Fallait huit morts français pour éclipser les centaines d’Algériens tués en octobre.


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