Pas de pique-assiette au dîner du Siècle

Bonne nouvelle : l’élite de France a festoyé en toute tranquillité. Le Siècle, association mondaine regroupant les principaux dirigeants politiques, économiques, culturels et médiatiques du pays, s’est récemment réuni en l’absence, cette fois-ci, de tout manifestant hostile. Reportage.

Pas de pique-assiette au dîner du Siècle

Bonne nouvelle : l’élite de France a festoyé en toute tranquillité. Le Siècle, association mondaine regroupant les principaux dirigeants politiques, économiques, culturels et médiatiques du pays, s’est récemment réuni en l’absence, cette fois-ci, de tout manifestant hostile. Reportage.

Il est 22h30, place de la Concorde à Paris, ce mercredi 23 novembre. Un homme s’échappe à toute allure de l’Automobile Club de France : il s’agit de Denis Olivennes, patron d’Europe 1. Je l’interpelle afin de connaître son opinion sur le Siècle, ce club huppé et discret qu’il vient à peine de quitter. « Ah non ! Sûrement pas ! », s’exclame en hâtant le pas vers sa mini noire l’ancien dirigeant de la FNAC et du Nouvel Obs. Curieux manège : un mois plus tôt, c’est le même homme qui prit congé, toujours en premier, de l’assemblée mondaine.

Contrairement à la plupart des convives, il n’est pas demeuré sur le trottoir, à ces deux reprises, afin de prolonger la conversation avec les possédants du pouvoir. En cette fraîche soirée de novembre, il avait pourtant l’embarras du choix pour tenir causette : le présentateur David Pujadas, le Pdg de France Télévisions, Rémy Pflimlin, les ministres Nathalie Kosciuzko-Morizet et Xavier Bertrand, le directeur de Sciences Po, Richard Descoings, le président de l’Institut français, Xavier Darcos, l’ex-patronne de France 24, Christine Ockrent, ou le Pdg du fonds d’investissement PAI Partners, Lionel Zinsou.

Who’s who

Ce dernier, ancien associé de Laurent Fabius et administrateur de Libération, était déjà présent, comme Denis Olivennes, au dîner précédent -celui du 26 octobre. Il faisait partie de la poignée, avec le journaliste du Figaro, Alain-Gérard Slama, et l’associé-gérant de Rothschild & Cie, Hakim El Karoui, à quitter les lieux en dernier. L’air était plus doux et ils furent nombreux alors à prendre leur temps pour se dire au revoir : Rachida Dati, l’ex-journaliste Catherine Nay et Alain Terzian, président de l’Académie des Césars, s’en allèrent ensemble dans la voiture avec chauffeur de la maire du VIIème arrondissement de Paris tandis que l’ancien ministre du Budget, Eric Woerth, semblait quelque peu délaissé par ses camarades.

Autour d’eux, c’était le défilé des powerful people  : le producteur de cinéma Marin Karmitz, les journalistes Arlette Chabot et Serge Moati, l’avocat de Jacques Chirac et DSK, Jean Veil, l’ex-Pdg de Renault, Louis Schweitzer, l’éditrice Teresa Cremisi, le chroniqueur littéraire Pierre Assouline, l’ancien balladurien Hervé Gaymard, l’eurodéputé socialiste Henri Weber, le ministre et membre du Nouveau Centre, François Sauvadet, l’éditorialiste Nicolas Baverez et l’essayiste François Heisbourg, entre autres.

En octobre comme en novembre, je n’ai pas aperçu les autres illustres happy few du cénacle, notamment Nicole Notat, ancienne secrétaire générale de la CFDT et nouvelle présidente du Siècle, les socialistes Martine Aubry, François Hollande et Manuel Valls, le ministre des Finances, François Baroin, Jean-Christophe Le Duigou, syndicaliste de la CGT, Edouard de Rothschild, devenu copropriétaire -via une rencontre effectuée au Siècle- de Libération, François Bayrou, Jean-Pierre Chevènement, le secrétaire général de l’UMP, Jean-François Copé, le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, le Premier ministre François Fillon, le directeur du Monde Eric Izraelewicz, son confrère de Libération, Nicolas Demorand, le Pdg du groupe RMC/BFM, Alain Weill, ou même l’actuel président de la République, Nicolas Sarkozy.

Le ghetto du gotha

Il y a foule sur le trottoir qui longe l’hôtel du Crillon. Pour cause : ils sont à peu près 300 à se réunir, dix fois par an le quatrième mercredi du mois, au dîner organisé par Le Siècle, une association surnommée le « cercle des cercles » qui comprend, de manière confidentielle, environ 900 personnalités -751 membres de plein droit et 159 simples invités- toutes issues du gratin hexagonal. L’ordonnancement de la soirée répond à un protocole strict : 40 tables de 8 convives disposés à l’avance se répartissent dans la salle, des thèmes de conversation sont prédéfinis et le repas débute à 21h après un apéritif au cours duquel on papote et on badine au-delà de l’échantillon de ses partenaires de table.

C’est le lieu par excellence pour tisser des réseaux. Cartes de visites et embrassades familières s’échangent, avant et après le dîner, au gré des croisements de fortune. Pas de conspiration mais de la connivence, des affinités, des stratégies de rapprochement : fondé sur la cooptation des pairs, le Siècle est un complot à ciel ouvert. Ni loge secrète ni salon mondain. Une caste transversale de privilégiés s’y retrouve, s’observe et s’entraide au besoin, discrètement si possible. La super-classe fréquente là son école de vanité. Aucun problème si ce n’est celui de l’étanchéité des élites et le double risque du conflit d’intérêts et de la collusion, entre grands patrons et syndicalistes d’une part, journalistes et hommes politiques d’autre part.

Festin des Rois

A la fin de la seconde guerre mondiale, un groupe de jeunes gens, mené par le journaliste radical-socialiste Georges Bérard-Quélin, décide de « créer un pont entre des mondes qui s’ignorent trop en France » et de « renforcer les chances de succès des jeunes en les faisant se connaître et s’épauler »  : tels sont les statuts officiels de l’association dénommée « Le Siècle » et fondée en 1944 sous la direction d’un franc-maçon lyonnais, bientôt patron de la Société générale de presse. « Aujourd’hui, on a gardé l’idée du brassage générationnel. En ce moment, on recherche plutôt des intellectuels, des scientifiques, des personnes issues de la diversité. On essaie de recruter des plus jeunes aussi, autour de la trentaine, de la quarantaine », affirme Etienne Lacour, actuel secrétaire général du Siècle et véritable maître de cérémonie de la confrérie ultra-select. Comprenez que la vaste majorité de ses membres est, pour le moment, davantage blanche, masculine et senior.

Une oligarchie , longtemps discrète et incarnée dans une assemblée vaguement hétérogène, façonne chaque mois les contours de la doxa, qualifiée ailleurs de « pensée unique ». Les extrêmes politiques y sont bannis tandis que les figures issues de la société civile ou des quartiers populaires y sont invisibles. Comme le remarquait déjà Le Monde en 2007, « très peu de femmes, de Beurs, ou d’écologistes ». Les rares Noirs ou Arabes sont, à l’image de l’ex-partisan de Ben Ali et ancien président de l’Institut des cultures d’islam, Hakim El Karoui, fils de notables plutôt qu’enfants des cités.

« Comme on va aux putes ! »

« On va aux dîners du Siècle pour le pouvoir », affirme avec une rare franchise Jean-Louis Beffa, ancien dirigeant de St-Gobain. « J’y vais comme on va aux putes ! », me rétorque, à la sortie du dîner de novembre et sous couvert d’anonymat, le dirigeant influent d’un média audiovisuel. Deux jours plus tôt, le lundi 21 novembre, j’avais longuement interrogé Denis Jeambar, autre figure médiatique et membre de longue date du Siècle.

De retour de l’Elysée où il s’était rendu à la décoration de son ami -et convive du Siècle- Claude Allègre, l’ex-patron de l’Express tient à démystifier l’aura du Siècle  : « C’est juste un club de conversation, rien de plus ! Sans aucun renvoi d’ascenseur… sauf peut-être pour Alain Minc qui en a bien profité… Il y a tant de fantasmes à propos du Siècle, c’est juste ridicule ! Pour avoir fréquenté jadis un groupe bien plus secret et puissant, dans lequel j’ai mis un pied avant de vite m’en retirer, je peux vous affirmer que le Siècle n’a rien d’une conspiration ! ». A ma question portant sur l’identification de ce « groupe bien plus puissant », Denis Jeambar élude et botte en touche, se contentant de « se réjouir que nous ne sommes pas dans un pays fasciste car, si ces gens que j’ai vus dans ce groupe très restreint parvenaient aussi facilement à collaborer à des fins négatives, nous serions alors en danger. Mais, rassurez-vous, il n’en est rien ! ». Me voilà rassuré.

 Géopolitique sur le trottoir

Une fleur jaune accrochée à son veston, Gilles Kepel déambule avec nonchalance le long du trottoir jouxtant l’Automobile Club de France tout en discutant avec Lionel Zinsou à propos de l‘avenir géostratégique des pétromonarchies du Golfe. Croisé à la sortie du dîner de novembre, cet éminent politologue, spécialiste du monde arabo-musulman, me confirme à sa manière les propos de Denis Jeambar : « Nous sommes ici dans un lieu de conversation, d’émulation intellectuelle. Il serait vulgaire de se demander des services. C’est fascinant par ailleurs d’écouter tel ou tel expert nous évoquer un sujet dont nous ne savions rien ». A ma remarque relative à l’absence quasi-totale de représentants des « minorités visibles » parmi les convives, il me réplique, l‘air peiné : « Comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? Le Siècle reflète les élites de ce pays ».

Un vent éphémère de révolte

Une nouvelle aristocratie qui a senti le peuple gronder. C’était en octobre 2010 : à l’initiative du réalisateur Pierre Carles, des activistes, portés sur la critique des médias et sympathisants -pour la plupart- de la gauche radicale, s’étaient réunis aux abords du Crillon pour huer l’arrivée des adhérents du Siècle. J’avais assisté alors au curieux spectacle de cet anti-festival de Cannes au cours duquel des célébrités pressaient le pas pour ne subir les invectives potaches d’une foule en délire. Le mois suivant, l’ambiance bon enfant avait disparu : le maillage policier avait été instauré afin de réprimer férocement les manifestants, à nouveau mobilisés. Celui qui était encore le président du club, l’ex-n°2 du Medef Denis Kessler, avait saisi cette occasion pour dénoncer, dans une tribune publiée par Le Monde, les « manoeuvres d’intimidation » exercées par des « populistes irresponsables » sévissant sur Internet. 

Plus d’une trentaine de citoyens, sur près de 250 personnes présentes sur les lieux, ont été ainsi embarqués dans des fourgons grâce au zèle de Michel Gaudin, préfet de police de Paris et également membre du Siècle. Rebelote en janvier, avec deux bus acheminés vers les commissariats pour plus de 70 arrestations. Quelques mois plus tard, les opposants au Siècle, visiblement échaudés, seront moins assidus : en mai, certains d’entre eux, issus notamment du groupe des Désobéissants, seront interpellés pour « tentative de manifestation non déclarée ». Le mois suivant, deux militants d’un groupe anarchiste se feront brutalement arrêtés par la police. En juillet dernier, hormis une web-activiste et un homme facétieux avec les CRS, la place de la Concorde était quasiment vide de toute présence hostile au dîner du Siècle. Et au cours des deux derniers dîners d’octobre et novembre, j’étais le seul observateur extérieur à être sur place, à l’exception des nombreux chauffeurs de VIP et des policiers en civil -tendance jean, veste bomber et cheveux ras.

Occupy Le Siècle 

Qu’est-ce que le Siècle, finalement ? Un « système de dons et contre-dons », suggère la sociologue Monique Pinçon-Charlot. Le but poursuivi par ses participants ? « Augmenter son capital social sous couvert de sociabilité mondaine ». Et si le club se prétend apolitique, le curseur de ses membres penche plutôt à droite. Comme le révéla Le Monde diplomatique, près des trois quarts du gouvernement Balladur se retrouvaient à la table du Siècle.

Pour autant, le club n’est pas une machine de guerre pour l’UMP. Plutôt l’aristocratie cool et opaque du futur, parisienne et hyper-mondialisée, nichée au cœur de la République tout en surplombant celle-ci. Non pas la France d’en haut mais la France du Très-Haut, endogène et sacralisée, intouchable et bunkérisée, possédant la richesse et influant les idées. Ou la concrétisation d’un fantasme partagé par tous les « indignés » du monde : le rassemblement, en un lieu concret et un moment précis, des puissants, tous mêlés, qu’ils soient héritiers ou nouveaux riches, corrompus ou intègres. Le Siècle, cible cruellement idéale pour toute insurrection à venir.

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En bonus  :

*** Le point de vue troublant sur le Siècle par l’un de ses membres, Alain Lambert, ex-ministre du gouvernement Raffarin. Pour avoir capturé et diffusé les images d’un dîner auquel il assistait, cet ancien sénateur UMP a dû faire amende honorable en retirant la vidéo de son site. Extrait d’un entretien avec Karl Zéro datant d’octobre 2008.

*** Exclusif  : des images ont pu être saisies lors de la sortie du dernier dîner du Siècle, le mercredi 23 novembre 2011. En raison de la présence de nombreux policiers, la capture de la séquence vidéo a nécessité plusieurs contorsions pour manier la caméra en toute discrétion. Dans la pénombre, on peut néanmoins distinguer la ministre de l’Ecologie Nathalie Kosciuszko-Morizet (2’53), le directeur des Inrockuptibles David Kessler (4’17) ainsi que les journalistes David Pujadas (4’25) et Christine Ockrent (3‘18). Celle-ci s’éclipse de la soirée en adressant un au revoir de la main à l’attention de la ministre qui lui répond par un familier « Salut ». Tout naturellement.

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Auteur : Hicham Hamza

Journaliste

hhamza@oumma.com

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