Les musulmans doivent rendre crédible leur discours

Il aura fallu neuf longs mois de débats intenses et de controverses à n’en plus finir pour qu’en défini

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mercredi 21 janvier 2004

Il aura fallu neuf longs mois de débats intenses et de controverses à n’en plus finir pour qu’en définitive... l’éléphant accouche d’une souris. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : après avoir crié au danger islamiste, affirmé que la société française était au point de pousser son dernier soupir, rongée par le cancer de l’internationale intégriste, les ingrédients de la potion magique proposée par notre vénérable commission des sages relèvent un tant soit peu du ridicule. Fidèle à son habitude, le président de la République a, de son côté, tenu un discours haut et fort derrière lequel on pouvait cependant déceler une sorte de profil bas, dû sans doute à la fragilité de conclusions qui risquent d’amener toute une classe politique vers de sérieuses dérives démagogiques dont les extrêmes des deux bords seront les premiers bénéficiaires. Dans une France où persistent, un siècle après la promulgation de la loi de Séparation, plusieurs régimes des cultes, où certaines dispositions très restrictives de ladite loi ont d’ailleurs été considérablement assouplies au fil du temps, où l’enseignement privé confessionnel est largement subventionné par l’Etat, sans que cela n’ait induit une quelconque déstabilisation de la société, voilà que l’on agite à nouveau le spectre de l’envahissement du champ social par le religieux. On pourrait, à la limite, tourner cette dernière polémique en dérision si l’exclusion d’un certain nombre de jeunes filles musulmanes des établissements scolaires n’était en jeu. Sur ce plan, c’est non seulement toute une conception de la laïcité et de la notion de neutralité de l’agent public qui est bouleversée, mais encore un blanc seing donné aux agents publics et privés qui ont pu commettre des abus à l’encontre de femmes musulmanes voilées, abus et discriminations qui risquent de connaître une courbe exponentielle au cours de l’année qui s’annonce.

Devant un tel état de fait, il convient de demeurer stoïque et de réfléchir aux actions qui peuvent être conduites pour expliquer à une opinion publique déconcertée et à une classe politique surchauffée le sens de la visibilité de l’islam dans le champ social français. Ce n’est pas une mince affaire, avouons le, car l’offensive en cours tire en partie sa force d’attitudes problématiques qui sont le fait de musulmans, mais cela ne doit pas nous empêcher d’apporter des pistes de réflexion pour une action concrète. Il faudrait pour cela dépasser le stade de ces musulmans qui se délectent en comptant les points marqués par chaque camp à l’issue des émissions consacrées au thème du voile. Lorsque des orateurs musulmans ont fait une prestation considérée comme bonne, ceux-ci brandissent les armes de la victoire : « T’as vu tel frère, telle sœur ? Ils ont fait un carton devant ces laïcards ! ! ! » Par contre, lorsque des musulmans se trouvent acculés à une position défensive, on fustige le présentateur et l’on crie à la manipulation. Cette attitude, outre le fait qu’elle est le signe d’un infantilisme primaire, indique qu’une bonne partie des musulmans concernés par la disposition législative éventuelle, ou en tout cas se considérant comme l’objet d’une stigmatisation, se cantonnent dans la passivité et ne veulent considérer ni la complexité de l’affaire en cours, ni la réalité d’une lecture de l’islam subordonnant la femme. Ne tombons donc pas dans cette espèce d’outrecuidance qui est l’apanage d’une classe politique et intellectuelle imbue d’elle-même et faisant fi de voir la poutre se trouvant dans son œil pour mieux mettre en exergue la brindille de trouvant dans celui d’autrui.

Il convient plutôt d’être lucides dans nos jugements. Oui, la disposition législative qui risque de voir le jour dans les prochaines semaines est injuste en soi, car elle prend pour cible toute une communauté confessionnelle. Cela, il faut le dire de façon claire et ferme. Mais, dans le même temps, si l’on dresse le constat de la capacité de réponse des musulmans, on reste cois aussi bien devant le déficit d’une prise de parole publique concertée que devant l’inconsistance des réseaux relationnels que les musulmans auraient pu - auraient dû ? - développer depuis longtemps aux plans local et national auprès du monde associatif, politique et institutionnel français. Les quelques voix musulmanes surgissant ici et là, et les manifestations en préparation risquent d’ailleurs d’engendrer un rapport de force largement défavorable aux musulmans si elles ne s’inscrivent pas dans une stratégie globale pensée sur le long terme.

C’est sur ce plan stratégique que les opposants à la très probable future loi doivent apporter leurs contributions. D’aucuns proposent de lancer une campagne de manifestations afin de canaliser toutes les énergies de la contestation et de faire plier les décideurs politiques. Cette témérité peut se révéler contre-productive, voire même très néfaste pour les musulmans, pour deux raisons au moins. La première est que la mobilisation d’un large public s’estompe rapidement dans le temps, et le gouvernement actuel le sait pertinemment. Il n’a d’ailleurs pas hésité à aller à l’encontre des mouvements sociaux de l’an dernier, au risque de laisser s’installer un climat délétère dans l’Hexagone. Dans ce domaine, les seuls mouvements sociaux, durant les dernières années, ayant pu faire fléchir les responsables politiques ont soit été les mouvements d’ampleur majeure créant un rapport de force rapide et global, soit les mouvements structurés qui ont pu bloquer l’activité économique vitale de la nation. Nous sommes actuellement loin d’une telle situation. La seconde raison est qu’à l’heure actuelle ni les leaders associatifs musulmans, ni les protagonistes des manifestations ne possèdent une capacité de mobilisation étendue. Les initiatives des musulmans à l’extérieur de la France risquent d’ailleurs de se révéler plus importantes que celles des musulmans hexagonaux, ce qui ne manquera pas de soulever une interrogation de taille quant à l’investissement de ces derniers dans le champ de l’action. C’est un fait et il faut en prendre acte, d’autant plus que la manifestation crée d’emblée un rapport de force avec une partie adverse possédant des capacités de nuisance autrement plus importantes qui risquent de retourner l’objectif visé par les manifestations de mécontentement des citoyens musulmans de ce pays. Rajoutons à cela le fait que les associations de lutte contre le racisme, les discriminations, ainsi que celles de défense des droits de l’homme sont actuellement en plein questionnement sur leur implication dans les initiatives musulmanes de contestation de la future loi, car les questions liées à l’islam ont largement contribué à leur fragilisation ces dernières années. En effet, pendant que certains musulmans se réjouissent des prises de position de ces mouvements laïques et humanistes en leur faveur, ces derniers voient dans le même temps toute une partie de leur base les quitter dans l’incompréhension la plus totale. Voilà donc un problème des plus réels : les questions liées à l’islam perturbent et créent des scissions à tous les niveaux de la société. Aussi, ceux qui prennent une prise de position publique allant à contresens des idées majoritairement médiatisées à l’heure actuelle risquent purement et simplement d’être reniés par leur base, avec des enjeux différents selon que l’on se situe dans un champ intra-communautaire ou extra-communautaire ou encore au plan local ou national.

Si l’on ne tient pas compte de cette donne, l’action en cours risque de se révéler un fiasco total. Le but ici n’est absolument de discréditer la logique de la manifestation, mais d’affirmer que celle-ci doit s’inscrire présentement au début et à la fin d’une stratégie globale : au début pour initier une démarche de mobilisation, et à la fin pour créer une véritable tension et amener nos élus de la république à négocier, car nous entrons bien actuellement dans une démarche de négociation, en partant néanmoins avec une longueur de retard. Mais c’est là le nœud du problème, que veulent négocier les musulmans, au juste ? Avec qui ? Et pourquoi en fin de compte ? Ces interrogations, peut être très triviales dans leur formulation, ne sont pas si anodines qu’il n’y paraît, d’autant plus qu’à la lecture et à l’écoute des arguments développés par ceux - encore trop rares - qui s’expriment au cours des réunions, forums de discussions et autres sites intra-communautaires, entre les interprétations des motivations sous-jacentes au projet de loi et les appels - pas très coordonnés ni toujours très cohérents - à l’action, il y a de quoi se sentir quelque peu déboussolé. Commençons donc par le commencement et cherchons à poser quelques jalons d’interprétation de la situation, de façon simple et concise. Beaucoup d’énergie a déjà été dépensée dans les communiqués de critique des médias, de justification, de réclamation des droits déniés, sans qu’il n’y ait eu à ce jour une discussion claire, chez les musulmans, ni sur le fait de savoir en quoi les arguments avancés par les contradicteurs du voile, aussi vils puissent-ils apparaître à leurs yeux, questionnent leurs pratiques, ni sur des propositions concrètes d’actions possibles aux différents échelons de la société. A croire qu’en dehors de la riposte circonstanciée, ils ne sont pas capables d’élaborer une stratégie d’engagement citoyen sur le long terme.

C’est dans ce sens bien précis que le discours actuel des musulmans n’est pas encore crédible aux yeux d’une bonne partie des classes dirigeantes et des acteurs intellectuels et associatifs français, pas plus qu’il n’est entendu par l’opinion publique française. Entre nous, soyons clairs et directs : le musulman qui ose aujourd’hui poser une critique des pratiques radicales, réelles et pas si périphériques que ne le laissent entendre certaines voies musulmanes, pouvant alimenter le regard de suspicion sur l’islam, ou encore mettre en évidence les contradictions entre les discours et les attitudes des musulmans, est très peu écouté par ses coreligionnaires qui sont dans le feu de l’action. Au mieux, on lui dira que le moment n’est pas à l’autocritique et que ces pratiques radicales et autres contradictions soulevées sont infimes ; au pire, on l’accusera de « trahir la cause ». Pourtant, c’est dans cette autocritique constructive que réside le début d’une action pérenne. Par exemple, au lieu de passer notre temps à nous gargariser de franc-maçonnerie et autres complots laïco-siono-communo-socialo-sarkosiques, il serait peut être plus profitable de se creuser les méninges sur deux choses : comment répondre aux arguments avancés dans le but casser l’image de l’islam, et quelle lecture donnons nous de nos références dans cette société qui est la nôtre ? Le second niveau est plus profond, car il demande un travail de réflexion très élaboré sur ce que d’aucuns appellent les variants et les invariants de notre corpus religieux, mais cela ne nous empêche pas de travailler au moins sur des réponses cohérentes à fournir aux questions que l’on nous pose sans cesse. On peut bien sûr, dans un premier temps, affirmer que l’islam de France n’a rien à voir avec ce qui ce passe en Afghanistan ou au Nigeria, ou bien encore que les phénomènes de pression et autres soumissions de la femme sont étrangers à l’esprit de l’islam « authentique ». Mais on comprendra bien que les personnes non musulmanes, dont une bonne partie posent des interrogations sincères et dans une démarche de compréhension, attendent aujourd’hui des réponses d’un autre niveau.

A mon humble avis, un décryptage sommaire - et absolument pas exhaustif - des polémiques autour du voile fait apparaître au moins trois dimensions distinctes à approfondir, ce sont : 1. La situation de la femme et, plus généralement, de l’ensemble des rapports sociaux et de sexe dans les pays d’islam, et leurs répercussions sur les comportements des musulmans en France ; 2. L’activation de la référence religieuse chez les adolescents de confession musulmane dans l’espace public français ; 3. L’instrumentalisation du religieux à des fins hégémoniques et, plus particulièrement, de domination de la femme. Trois dimensions, entre autres, abordées avec tout ce qu’on peut imaginer de passion, de subjectivité, de peur, sur un fond européen assez ambivalent. En effet, la France est certainement aujourd’hui l’un des pays les plus avancés dans la transposition, dans son droit national, des dispositions de lutte contre toutes les formes de discrimination, mesures élaborées par l’Union Européenne et entérinées dans le Traité de Maastricht en 1997. Mais, d’un autre côté, le projet de constitution européenne a fait apparaître le caractère singulier et assez isolé du concept français d’intégration-assimilation devant le lobby communautaire, sans parler de la mention de l’héritage chrétien de l’Europe.

Dans cette chakchouka - ou harira, ou chorba, c’est comme vous le voulez - politico-idéologique, la recrudescence du port du voile et de certains comportements musulmans pathogènes ont cristallisé toutes les angoisses. La tâche des musulmans, en plus de cela, se révèle ardue car deux éléments s’entrecroisent dans la polémique : 1. Nous vivons dans une société qui a toujours eu coutume de projeter ses peurs sur l’étranger ou celui supposé comme tel. Cela fait que, quelque part, les gens voient les musulmans sans les voir. Dit autrement, cela signifie que mon voisin lambda non musulman, lorsqu’il me voit, a l’esprit tourmenté par toute une foule d’images négatives qui alimentent sa peur et, tant que nous n’entrerons pas dans une relation interpersonnelle suivie au quotidien, il aura tendance à interpréter l’ensemble de mes attitudes à partir d’un schéma de base construit par les médias. 2. La polémique actuelle est alimentée par une réalité, déjà rappelée précédemment et qui ne doit pas être sous-estimée, mais qui est tout de même l’objet de nombreuses déformations, très visibles notamment dans les rapports Debré et Stasi. Partant de ce constat, il serait bon, après avoir crié au respect de notre liberté de religion, de poursuivre notre effort d’analyse de cette réalité et de proposer des pistes concrètes.

A ce sujet, on peut palabrer à loisirs sur les niveaux d’action entre le local et le national mais, entre nous, juste pour apaiser un peu le climat, ne pourrait-on pas tout d’abord discuter un petit chouya de ce qui se passe de bon dans ce pays ? A en croire certains musulmans, la petite brise annonciatrice de l’Heure (cf. « Les signes de la fin du monde ») va emporter incessamment sous peu le petit village des quelques croyants résistant encore à la « kuffarisation » rampante de la société. Lorsque l’on réussit à sortir de son petit train-train quotidien pour échanger avec des musulmans et des musulmanes d’autres endroits de l’Hexagone, on se rend compte que les réalités de terrain sont sensiblement différentes, et que là où les musulmans arrivent à s’insérer dans la vie associative et sociale de leur lieu de vie, les choses se passent le plus souvent de façon positive et ils négocient d’autant plus facilement la visibilité sociale de l’islam. Soyons donc à l’écoute les uns les autres sur ces « bonnes pratiques ». Le second point de départ incontournable, à mon sens, est de lister le plus grand nombre de paramètres qui influencent de façon négative la situation des musulmans en France, au moins nous pourrons savoir concrètement l’amplitude d’action, ou la marge de manœuvre qui nous est offerte, ne serait-ce que pour éviter de se lancer dans n’importe quel type de démarche, au risque parfois de « griller » toutes nos cartouches. Parallèlement, je me fais l’écho de cette très bonne idée consistant à suivre les actes de discrimination et de racisme dont nos coreligionnaires peuvent être victimes, ce qui entraîne forcément une attention particulière au domaine juridique. Il n’appartient qu’aux personnes compétentes en la matière de faire des propositions. Cependant, les musulmans sont-ils prêts à conduire un travail aussi sérieux ? Franchement, lorsqu’on voit le niveau des débats et des questionnements dans les forums Internet, il y a de quoi fondre de désespoir. Pendant que nos chers musulmans cherchent à savoir s’ils ont le droit de se gratter le nez pendant la prière ou quelle marque de dépilant est la meilleure pour se nettoyer les aisselles, d’autres planifient pour eux un avenir de l’islam autrement décapant ! Le comble, c’est quand tu dis cela à un musulman et qu’il te répond « Ne t’inquiètes pas, Dieu va s’occuper d’eux ». Ce type de discours est sans aucun doute très dangereux car il incite à la déresponsabilisation et à l’incurie.

Ensuite, pour continuer sur cette lancée, on peut lister deux points incontournables parmi l’ensemble des possibilités actuelles d’action. Ces deux points convergent dans leur aspect local, et nous devons être convaincus que c’est la qualité de notre engagement à l’échelon local qui va conditionner l’avenir de notre relation à la société française. En effet, c’est bien au quotidien, dans tous les moments d’interaction avec les autres citoyens de ce pays, que nous avons la possibilité d’affirmer la noblesse de nos valeurs, encore faut-il que nous fassions le ménage sur un certain nombre de pratiques complètement décalées par rapport au contexte dans lequel nous nous trouvons si vous voulons être crédibles et entendus.

Le premier point concerne nos relations intra-communautaires. A ce sujet, je suis on ne peut plus étonné de l’absence d’apport critique de responsables associatifs avec lesquels j’ai eu l’occasion d’échanger à maintes reprises sur l’état de notre communauté de foi, notamment des plus assidus en son sein. Il n’est pas un jour qui passe sans qu’une nouvelle voix féminine, musulmane, pratiquante, se plaigne non seulement du manque d’espaces réservés aux femmes dans les sphères décisionnelles des structures existantes, mais encore, tout simplement, du minimum de considération que l’on pourrait avoir à leur égard. On rencontre aujourd’hui de plus en plus de jeunes filles et de femmes musulmanes diplômées, assidues dans leur pratique de l’islam, tout à fait compétentes pour initier une démarche à l’échelle locale ou à un niveau supérieur, et que l’on renvoie à la périphérie en tirant argument, dans une lecture tendancieuse et insupportable, de textes incitant la femme, za’ma, à rester chez elles pour s’occuper de ses enfants et de son mari chéri. La conséquence est que ce type de personnes - femmes, mais un certain nombre d’hommes se reconnaîtront également ici - agissent aujourd’hui à l’extérieur des structures musulmanes et sans aucun lien avec leurs coreligionnaires. Que l’on comprenne bien le propos : il ne s’agit pas de dire qu’il n’existe point de salut en dehors des associations à connotation musulmane, mais de penser aux conséquences de cette situation. On parle de travailler le discours, de présenter les atouts de cette religion du juste milieu, etc. Et bien imaginez quelques instants cette situation qui n’est plus un épiphénomène : une musulmane agit au sein de milieux associatifs non musulmans, elle fait la promotion d’une image positive de sa religion, elle affirme que le Coran ne discrimine pas la femme, et dans le même temps la, ou les structures musulmanes de sa ville ont une pratique se situant aux antipodes des propos de cette dame.

Quelle image renvoie-t-on aux non musulmans ? Ce genre de contradictions se multiplie, et nos voisins les perçoivent très bien. Sans vouloir être prolixe, citons quand même un ou deux exemples des configurations de couples musulmans contemporains. La donne sociétale a, reconnaissons-le, non seulement bouleversé les rapports de couples mais la conception même de ce que doit être la place de l’homme et de la femme dans le foyer et dans la société. Aujourd’hui, il n’est pas rare de voir des femmes musulmanes, diplômées ou non, exerçant un emploi alors que leurs époux n’en ont pas. Cette situation amène logiquement à redéfinir les tâches au sein du foyer. Et bien on entend aujourd’hui de plus en plus de voix féminines qui sont à bout de force, sidérées devant des maris qui, pour toute réponse aux sollicitations de leur femme pour mettre un peu la main à la pâte à la maison, ne trouvent qu’à répondre « mais c’est toi qui a choisi de travailler ! A toi d’assumer ta tâche d’épouse... » On continue également d’entendre des maris souligner la Haaaaute responsabilité que Dieu leur a confié en tant que chef du foyer - Dieu n’a-t-Il pas affirmé que les hommes sont supérieurs aux femmes ? (C’est dans ce sens qu’ils interprètent le verset coranique de la qiwâmah), alors que leur épouse est seule à assumer les tâches ménagères et éducatives. Ces individus n’ont conscience ni des dangers qui guettent leur couple - rappelons à ce sujet que les tensions et divorces chez les musulmans connaissent une croissance inquiétante depuis quelques années - ni des conséquences en terme de perception de l’islam par la société entière. Aujourd’hui des femmes se mobilisent pour clamer leur droit à choisir leur mode de vie, leur religion, c’est bien. Les musulmans refusent l’interdiction du port du voile à l’école et commencent à dire qu’il est du seul ressort de la femme de choisir de le porter ou non. C’est une grande avancée, mais qui ne sera perceptible qu’à partir du momentoù l’on parviendra à constituer, dans nos structures comme dans toute la panoplie de nos activités à caractère communautaire ou ouvertes sur la société, un réel cadre d’épanouissement commun aux uns et aux autres, aux hommes comme aux femmes, à celles qui portent le voile comme à celles qui n’ont pas choisi de le porter, dans un cadre de vie où hommes et femmes puissent se côtoyer sans être sans cesse l’objet de toutes les suspicions de la part de leur coreligionnaires. Cela requiert de changer fondamentalement le regard sur l’autre, le musulman ayant opéré des choix différents des nôtres, comme le non musulman qui peut être porteur de valeurs humaines tout à fait respectables. Cela nous questionne également sur la limite que nous fixons à cette notion de « choix librement consenti », notamment au regard de l’assignation des rôles qui, dans les esprits de nombreux musulmans, prend appui sur un contrôle strict de l’accès des femmes à la vie sociale. Dans ce domaine, les discours sur l’incapacité des femmes à exercer des fonctions à responsabilité, ou à diriger des hommes vont encore bon train dans les mosquées et associations islamiques. Si nous voulons être respectés dans notre identité citoyenne et confessionnelle, nous devons être prêts à chambouler complètement cette vision statique qui est totalement déphasée par rapport aux exigences de la vie contemporaine, sinon nos revendications ne serons jamais crédibles.

Sommes-nous réellement prêts à aborder, par exemple, une discussion sereine sur l’instrumentalisation du religieux, chez les musulmans, à des fins de domination, et ses conséquences sur la déformation de la perception de l’islam dans le champ français ? Ou bien allons-nous nous enfermer dans une logique jusqu’au boutiste de revendications, au demeurant très nobles, mais qui va nous amener à défendre, directement ou indirectement, les agissements de musulmans s’inscrivant dans une lecture radicale de leurs références ? C’est au moins l’un des mérites, peut-être le seul, du projet de loi actuel : en visant à temporiser certains choix d’adolescents, il nous questionne sur la profondeur, la cohérence et le sérieux des valeurs que nous projetons d’inculquer aux générations futures de l’islam. A ce niveau, au risque de paraître absurde, il conviendrait peut-être de retourner juste un instant le questionnement et méditer sur deux choses : 1. Aujourd’hui, dans le contexte sociétal actuel, une adolescente musulmane, eu égard à sa volonté de plaire à Dieu, est-elle réellement apte à choisir de porter le voile ? 2. Quelles valeurs fondamentales renvoyons-nous à nos enfants, garçons et filles, lorsqu’ils voient dans nos rapports de couples - entre maris et femmes - une ségrégation, consciente ou inconsciente, qui s’abat sur la femme de façon presque systématique ? Ces deux interrogations nous ramènent non seulement aux dysfonctionnements profonds qui affectent notre vivre ensemble au quotidien, entre musulmans et avec les non musulmans, et nous incitent à entamer un retour à une pratique de l’islam que je qualifierai, pour ma part, de « naturelle », tout simplement. En effet, c’est toute l’attitude au quotidien de nombreux musulmans qui est à questionner aujourd’hui, dans les situations les plus banales de la vie quotidienne. On peut donner des exemples très simples : un musulman discutaille à loisirs avec sa voisine, et lorsqu’il passe à côté d’une musulmane il trace son chemin comme s’il venait de rencontrer le diable en personne, sans même adresser les salutations usitées entre croyants, et vice versa d’ailleurs, on retrouve le même comportement chez nos sœurs. Un couple musulman rencontre un autre couple musulman, c’est à peine si le mari de celle-ci va oser regarder la femme de l’autre ne serait-ce que pour la saluer. Celle-là va bien sûr se décaler et, en définitive, tout le monde est gêné. Imaginez quand se type de chorégraphie digne d’une vraie pièce de théâtre se produit au milieu d’une grande surface... Certains ont d’ailleurs résolu le problème : pour ne pas avoir à se retrouver dans ce genre de guet-apens, ils conduisent leur femme à Auchan ou à Carrefour et les attendent tranquillement dans la voiture.

Tout à fait risibles ces petites scénettes de la vie quotidienne de pas mal de musulmans pas si vieux qu’on pourrait le croire, mais qui sont significatives de tout un état d’esprit, voire même de toute une vision du monde. Cela se voit et discrédite la batterie des discours sur le juste milieu, la maîtrise de soi, la fraternité, etc. qu’on a servi dans l’assiette des musulmans depuis des années. Sommes-nous si frustrés que cela pour ne point être capables d’avoir une attitude naturelle dans notre vie de tous les jours ? Là encore il convient de ne pas se voiler la face : combien de jeunes tout à fait « cools » dans leur tête en sont venus à adopter ce genre de comportements après avoir été abreuvés de discours et autres fatwas stigmatisant la mixité et dénonçant la fitna provoquée par les femmes ! La conséquence est que, d’un côté, ces musulmans dénoncent l’exacerbation des penchants libidinaux d’une société qui érotise à outrance les rapports hommes-femmes alors que, dans le même temps, eux-mêmes donnent une lecture complètement sexualisée des relations hommes-femmes. Difficile après tout cela d’être réellement crédibles quand on affirme que la société nous lèse dans nos droits confessionnels ou dans nos choix de vie. Il nous faut absolument une bouffée d’oxygène, qui ne pourra venir à mon sens que des musulmans pris en référence par leurs coreligionnaires, avec pédagogie, certes, mais surtout intransigeance sur l’instrumentalisation outrancière des textes religieux.

Le second point est relatif à ce que l’on peut définir comme l’engagement citoyen. Là encore, se contenter de crier que les musulmans sont des citoyens à part entière commence à devenir un tout petit peu ridicule. Certes, si l’on s’en tient au discours de base consistant à s’affirmer comme national de ce pays, on ne niera pas que le travail de sensibilisation a porté ses fruits. Mais dès que l’on passe au niveau de l’ « engagement citoyen », il y a comme quelque chose qui cloche dans la façon dont les « musulmans engagés » se perçoivent au sein de la société. On peut en effet relever, chez ces derniers, au moins trois attitudes ambiguës. 1. La représentation du rapport aux non-musulmans. 2. La prépondérance du discours religieux dans les prises de parole sur les thèmes de société. 3. La difficile émergence d’un discours social engagé chez les musulmans, tourné vers le bien de la société et non plus vers la simple préservation du groupe des fidèles. Ces trois attitudes sont liées les unes aux autres et s’inscrivent dans une suite logique. En effet, déjà à la base, nombre de musulmans font perdurer des catégories de perception de l’environnement relevant d’une époque où la dimension religieuse de l’identité était surdéterminante dans une société qui a, depuis, appris à mettre en avant d’autres aspects de la personnalité, sur un fond commun résidant dans la citoyenneté. On peut le dire plus simplement : beaucoup, parmi nous, ne peuvent concevoir l’autre qu’en tant que chrétien, juif, polythéiste, kâfir, athée, etc.... et déterminent l’ensemble de leur relation avec cet autre sur une base confessionnelle, en cherchant systématiquement les fondements de ses motivations dans l’exposé coranique des agissements des contemporains du Prophète, paix sur lui. Quid de l’agnosticisme, qui n’est pas directement explicité dans nos sources ? Et tout bonnement de la perception de soi avant tout comme citoyen ? Il ne s’agit pas ici de renier le fondement métaphysique de notre engagement, loin de là, mais de lui définir un socle cohérent, qui suppose deux choses. Tout d’abord de donner une lecture ouverte de notre relation à l’autre en subsumant les catégories coraniques précitées dans la notion plus large et moins connotée de « non musulman », tout en gardant un espace des relations confessionnelles mais qui soit, dans ce cas, bien circonscrit. Il suppose ensuite de relativiser certaines modalités des relations sociales mentionnées dans nos sources, qui freinent parfois complètement les ambitions de certains musulmans. Encore une fois, ce sont tous ces petits détails du quotidien qui, à un moment donné, vont être projetés à la figure d’un musulman par des coreligionnaires qui ne mesurent pas la gravité de leurs propos sur le devenir de celui-ci. Nous avons peut-être passé aujourd’hui le stade du « t’as pas le droit de saluer le mécréant le premier », mais les débats sur le fait de privilégier un emploi ou le port de la barbe, du caractère sacrilège de serrer la main à une femme, ou encore de répondre à l’invitation d’un ami ou d’une association qui servira, entre autres, de l’alcool, sont loin d’être clos. Le résultat en est que, au lieu de focaliser leur attention sur les enjeux globaux de l’investissement dans la cité, ces individus jouent constamment sur la rhétorique de la culpabilisation, de la trahison des droits dévolus à Dieu et à Son Prophète, paix sur lui, tout en étant les premiers à profiter des avantages fournis par la société « impie ».

Dans cette nouvelle étape qui s’ouvre à nous, il est impératif de mettre les musulmans en confiance, et de cesser de les culpabiliser dès lors qu’ils mettent entre parenthèses certains éléments de l’apparence et du discours musulman. Dans un second temps, nous serons obligés de nous rendre à l’évidence du caractère anachronique de certains éléments de différenciation et d’affirmation de soi usités par certains musulmans. Il va bien falloir aussi questionner ce que l’on entend par « discours musulman ». Je vise ici la prépondérance d’un discours masquant son incapacité à répondre aux défis contemporains en surinvestissant la dimension affective et en tirant sa légitimité dans le Qâlallah et le Qâlarrasoul (càd. Dieu a dit et le Prophète a dit), et loin d’être circonscrit à la frange radicale de notre communauté. Prétextant que le Livre n’a omis aucune chose (Mâ farratnâ fil kitâbi min chayin, c’est le sens qu’ils donnent à ce verset), bien des musulmans se permettent de donner des avis sur tous les sujets de société en citant versets du Coran et hadiths comme de vraies formules magiques, comme si le simple fait de citer la source activait de façon mystérieuse le Koûn fayakoûn (càd. Sois ! Et la chose fut) divin. Sur ce plan, une bonne majorité des auditeurs musulmans sont fautifs car ils sont les premiers demandeurs de ce type de discours. Il suffit, pour s’en rendre compte, de voir que pratiquement n’importe quelle conférence consacrée aux Djinns et démons ou aux signes de la fin du monde rassemble plus de personnes qu’une intervention centrée sur les problèmes cruciaux touchant les musulmans, ou bien que n’importe quel musulman spécialiste des questions contemporaines sera discrédité sur le simple fait de n’avoir pas cité LA source divine dans son exposé. Pour les interlocuteurs non musulmans, il est donc tout à fait légitime de questionner la capacité des musulmans à construire une approche des questions contemporaines dans un langage distancié de la rhétorique religieuse islamique traditionnelle et intelligible à leurs cervelles, quand bien même nous paraissent-elles étroites.

En fait, on a rabâché pendant des années qu’il fallait être des citoyens, et bien maintenant nous sommes acculés à relever le défi de l’engagement citoyen. Pour cela, il est absolument nécessaire de prendre un temps de recul face à ce qui a pu être présenté comme le seul mode de pensée légitime : « J’ai une question ? Je dois savoir ABSOLUMENT quelle est la réponse de Dieu et/ou de Son Prophète à ce sujet ! » Exit de cette démarche toute la subtilité et les précautions des grands juristes, principiologistes et exégètes musulmans, on veut des réponses simples, claires, en kit et en prêt-à-consommer. Au début, on se sent bien, et puis petit à petit on se rend compte que les réponses fournies ne répondent pas vraiment aux questions soulevées, qui sont toujours là. Cessons de tomber dans ce piège, et ne nous trompons pas de légitimité : aujourd’hui, il existe des musulmans et des musulmanes, citoyens de ce pays, étudiants et spécialistes en sciences humaines et sociales, en littérature, etc. qui pourraient contribuer à faire évoluer la démarche. Certains d’entre-eux conduisent déjà une action de terrain, mais ils n’émergent pas sur la scène publique pour deux raisons : Premièrement parce qu’ils sont persuadés que leur action n’est pas « valide » dans le sens où elle n’a pas reçu un cachet théologique de sahiheté et, de ce fait, ils ne se sentent pas légitimes. Deuxièmement parce que le champ actuel est monopolisé par des prédicateurs en tous genres qui sont complètement pris au piège de la légitimité qu’on leur a conférée sur la base de leur rhétorique religieuse. Ces derniers n’ont pas d’autre choix si ce n’est de surenchérir dans ce discours et de donner LA parole divine légitime sur tous les sujets ne relevant pas de la sphère cultuelle, quitte à tomber parfois dans le ridicule, ou bien de reconnaître leur incompétence relative ce qui, entre nous, sera tout à leur honneur. Loin de nos esprits l’ambition d’ôter aux représentants du culte leur légitimité à s’exprimer dans l’espace public, mais à eux de redéfinir les limites de leurs compétences pour nous aider à sortir de cette impasse. C’est à ce prix que nous pourront voir émerger un discours engagé de musulmans n’ayant pas forcément besoin d’activer la référence musulmane pour être entendus. Leur témoignage, au sens le plus profond de la Shahâda, sera très bien compris aux valeurs qu’ils défendent et à la plus-value qu’ils apporteront à l’ensemble de la société, et ils en seront d’autant plus respectés.

Cette démarche contribuerait également à ôter ce voile de frilosité recouvrant le discours des musulmans désireux de s’engager dans la sphère publique. Beaucoup, parmi eux, réclament des cours, des séminaires, des conférences, des conseils en tous genres pour les aider à développer leur réflexion et leurs prises de paroles. Face à ces sollicitations, les « diffuseurs de discours » sont loin de pouvoir offrir une réponse franche et adaptée, parce que leurs réflexions et leurs propos n’ont jamais été réellement orientés vers le mieux vivre-ensemble en société, mais uniquement vers la préservation de la communauté face aux dangers d’un monde en pleine déliquescence. Et la conséquence est, encore une fois, double. D’un côté, les citoyens musulmans sont quasiment absents des débats publics où ils pourraient confronter leurs idées avec les autres citoyens. D’un autre côté, ils se mobilisent le plus souvent pour des causes touchant directement leur communauté confessionnelle. Il est indéniable, sur ce plan, qu’ils n’ont pas encore appris à penser « pour » le bien-être de la société, non pas parce qu’ils n’en ont pas la capacité ni l’envie, mais parce que leur mode de pensée a besoin d’une once de relativisme pour pouvoir s’insérer dans le débat. Soyons concrets : aujourd’hui, il est quasiment impossible de discuter entre musulmans, de façon posée et à des fins de propositions concrètes, sur des thèmes où nos contributions sont pourtant attendues, tels que les débats sociaux, économiques, politiques. Le simple fait d’évoquer un point de vue critique, mais ouvert au débat, sur l’homosexualité rend furieux des coreligionnaires qui demeurent au stade de savoir si on doit jeter ces gens d’un hélicoptère ou de la Tour Eiffel, conformément à des textes dont ils n’ont lu que des bribes d’interprétations. Il ne faut tout de même pas se plaindre, par la suite, si la majorité des gens qui nous entourent refusent de s’associer à nos revendications.

C’est pour cela que les musulmans doivent absolument prendre un temps pour mettre à plat la façon dont ils considèrent cette société, et se familiariser avec l’action dans leurs lieux de vie, à l’échelle locale, en montrant qu’un citoyen de confession musulmane, avant de présenter ce qui constitue sa singularité, est capable de s’associer aux démarches initiées localement pour améliorer le mieux-vivre ensemble. C’est en s’associant à tous ces petits lieux de la vie associative, politique et institutionnelle, en qualité de citoyens épanouis et actifs, respectueux des choix d’autrui, que nous scellerons de véritables liens avec nos concitoyens et que nous changerons au fur et à mesure les mentalités des décideurs.

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Sociologue de l'ethnicité et des religions (Maghreb, islam). Spécialiste en politiques publiques et management de la diversité.

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