Le dernier souffle de Saïd Bourarach

Bourarach. Saïd Bourarach. Ce patronyme en entier, peu de médias l’auront utilisé pour relater l’affair

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mercredi 7 avril 2010

Le dernier souffle de Saïd Bourarach

Passage à tabac et écran de fumée sur Bobigny. Mercredi dernier, le corps de Saïd Bourarach a été repêché dans le canal de l’Ourcq. Victime d’une attaque en bande armée, le vigile est mort de noyade après avoir été malmené par ses agresseurs. Retour sur un crime édulcoré.

Un paysage de désolation. Des lignes de chemin de fer, quelques bennes à ordure, un terrain vague, de la lumière blafarde et cette eau si poisseuse : à l’arrière du magasin Batkor de Bobigny, au nord de Paris, le crépuscule au-dessus du canal de l’Ourcq dévoile un décor saisissant, lugubre et mélancolique, pour qui s’aventure à ses abords. C’est ici, entre le mur du bâtiment recouvert de tags multicolores et la grisaille aquatique, que s’est clos le destin d’un homme à bout de souffle. Saïd Bourarach, vigile affecté à la sécurité de l’entrepôt, meurt noyé au terme d’une course-poursuite le long de la berge.

En amont de cette chasse à l’homme aux multiples zones d‘ombre, six individus dont quatre agresseurs à la responsabilité pénale désormais établie. A l’origine de l’affaire, une provocation : un couple débarque vers 19 h 10, ce mardi 30 mars, à l’entrée de l’établissement situé au 39 rue de Paris, pour acquérir un pinceau et un pot de peinture. L’agent de sécurité leur refuse naturellement l’accès en raison de la fermeture du magasin. Cette procédure régulière irrite pourtant le client, un blond tatoué à queue de cheval. Le ton monte, l’homme retourne à sa voiture et s’exclame « On va revenir tout casser, on va te tuer ! ». Téléphone à l’oreille, il contacte son frère et deux cousins pour lui venir en renfort.

Un peu plus tard, ce sont quatre hommes qui se dirigent vers l’entrée du magasin, munis pour deux d’entre eux d’un cric et d’une grosse pierre. Saïd, vigile et maître-chien, redoute pour l’animal dont il a la charge, Diana. Celle-ci , restée à l’extérieur, est explicitement menacée par la bande armée. « Je vais tuer ton chien ! », avertit l’un des agresseurs.

L’agent de sécurité, muni de sa bombe lacrymogène, décide alors de venir à sa rescousse mais se retrouve très vite entouré par ses agresseurs. Une course-poursuite en direction de l’arrière du magasin s’engage. La victime et les assaillants se frayent un chemin au travers du passage situé entre le grillage bordant la berge et la clôture parcourant l’arrière de l’entrepôt. D’une largeur de 5 mètres, le chemin du halage, parcouru tout au long par d’anciens rails, constitue la dernière scène de l’agression. Que s’est-il alors passé ? Saïd s’est-il jeté volontairement à l’eau comme l’affirment les suspects ? Ou bien a-t-il été poussé par ses agresseurs ? Son blouson sec et sa bombe de gaz vidée ont été retrouvés sur la berge. Lorsque le corps fut repêché le lendemain, vers 16 h, sous le regard accablé de ses proches et collègues, sa chienne Diana, retrouvée également dans l’eau la veille, était également présente, vivante mais impuissante.

Des coups « non-significatifs »

Bourarach. Saïd Bourarach. Ce patronyme en entier, peu de médias l’auront utilisé pour relater l’affaire, préférant se contenter d’un récurrent « Saïd » comme s’il s’agissait d’un enfant, à la manière d’un Grégory ou d’un Younès, autres victimes de faits divers sordides. Il faudra bien pourtant habituer journalistes négligents et commentateurs désinvoltes à évoquer, ne serait-ce qu’une fois, le nom de l’homme tombé sous les coups d’une bande armée. Saïd Bourarach : un travailleur maghrébin et précaire, nomade et polyvalent, ancien vendeur sur les marchés, féru de mécanique passé au monde de la sécurité.

Un homme quelconque, simplement déterminé à tisser une sécurité financière pour sa famille recomposée, sa femme Nathalie, la fille de celle-ci, âgée de 7 ans et leur fils, bientôt 3 ans. Originaire de Berkane, au Maroc, Saïd a vécu à Dijon, où sa famille est installée, avant de s’exiler en banlieue parisienne, voici plus d’un an, pour gagner sa vie. Affecté par l’agence de sécurité Isis Protection auprès du magasin de matériaux de construction Batkor, Saïd Bourarach donne l’image d’un employé tranquille et responsable, prévenant et attentionné pour ses collègues Menat et Mouloud.

Contacté par Oumma, sa nièce Floriane évoque le dévouement sans faille de son oncle pour sa famille : « Saïd était un bosseur, jamais je ne l’ai entendu se plaindre. Avant, il travaillait dans une usine située à plusieurs kilomètres de chez lui, il n’hésitait pas à faire le déplacement à vélo qui était harassant après de longues heures de travail..Il a fait le sacrifice de venir travailler en région parisienne pour sa famille et faisait des allers et retours dès qu’il le pouvait ». Mobilisée pour que justice soit faite, sa nièce, étudiante à Dijon, ajoute, avec consternation, que « nous ressentons une terrible injustice à l’heure actuelle. Comment un homme qui donnait tout ce qu’il avait a-t-il pu être massacré de la sorte ? ».

L’autopsie réalisée jeudi dernier par l’Institut médico-légal de Paris confirme la noyade et révèle un détail particulier : des « traces d’ecchymose », sur les épaules, le menton et dans le dos. Des traces qui seraient « non significatives », précise curieusement le rapport. A quel moment des coups portés sur un homme font-ils sens ? Cela, les experts médicaux ne l’indiquent pas. Le corps sera rapatrié en fin de semaine au Maroc pour être inhumé dans la région de Berkane.

Un passeport dérangeant

Aux alentours du magasin, face au bar-tabac « Chez Anna », de nombreuses camionnettes, dans lesquelles se tiennent de secrètes négociations, sont garées. L’endroit est un lieu de rendez-vous habituel pour des ouvriers clandestins désireux de trouver une mission pour la journée. Certains seront présents pour témoigner de l‘expédition punitive et préméditée. Grâce à la voiture garée d’un des agresseurs, dans laquelle les enquêteurs retrouvent le passeport israélien de l‘un d‘entre eux, les interpellations ont été rapides, notamment dans la ville de Pantin.

Quatre hommes, âgés de 19 à 25 ans et déjà connus des services de police pour des faits de violences et usages de stupéfiants, ont été déférés au Parquet, mis en examen et incarcérés en détention provisoire. Une enquête est désormais ouverte pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, avec usage ou menace d’une arme ». Un homicide involontaire, pour lequel le motif « raciste ou religieux » n’a pas été retenu par Sylvie Moisson, Procureur de la République de Bobigny. Un rétropédalage pour la police qui avait laissé entendre au premier jour que la victime avait été « vraisemblablement jeté à l’eau ».

Si l’aspect religieux a d’ores et déjà été évacué par la justice, il est pourtant présent à l’esprit de tous les protagonistes, en premier lieu desquels les suspects. Ce sont eux qui ont communautarisé le drame en se présentant comme des personnes dont la confession juive aurait été stigmatisée par le vigile. Cette grave accusation, qui discrédite au passage la victime et que personne ne corrobore parmi les témoins de l’agression, sera pourtant reprise comme envisageable par SOS Racisme et le Grand rabbin de France, Gilles Bernheim, qui condamnent évidemment l’acte tout en fustigeant le prétexte invoqué par les suspects - des injures antisémites- comme si ceux-ci étaient avérés. Une fois pourtant n’est pas coutume, l’association antiraciste prendra également le soin de soupçonner tout haut la stratégie de la défense d’être une tentative de « manipulation de la thématique du racisme pour couvrir des actes de voyous ». Un chantage à l’antisémitisme en somme, mezzo voce.

RTL et I Télé ont évoqué ouvertement l’appartenance au judaïsme des personnes mises en détention. Mais la plupart des médias ont fait silence sur cet élément mis en avant par les agresseurs eux-mêmes. Un élément tabou dans l’affaire ? Une peur de susciter un regain d’antisémitisme ? Etrange précaution quand on connaît la promptitude des mêmes journalistes à se précipiter sur le moindre fait divers dans lequel des jeunes issus de l’immigration maghrébine et africaine, redoutables « sauvageons/trafiquants/islamistes », font aisément la une, en toute impunité pour les rédacteurs en chef adeptes du sensationnalisme.

L’affaire emblématique de Marie-Léonie Leblanc, la mythomane du RER D qui avait accusé en 2004 des Arabes et des Noirs de l’avoir violenté, a durablement terni la crédibilité journalistique et explique, en partie, le rejet massif des médias grand public en banlieue.

Nulle surprise, dès lors, à voir la mobilisation pour éclaircir l’affaire se dérouler hors des champs d’action traditionnels. C’est sur Internet, au travers des réseaux sociaux et des sites de partage vidéo, que des citoyens révoltés par un flagrant deux poids deux mesures, se manifestent. Le silence assourdissant du gouvernement, du Conseil français du culte musulman, de l’ambassade du Maroc et l’édulcoration médiatique ont fait le reste : accentuer la prise de conscience et amplifier la colère de ceux qui considèrent que le crime de Saïd Bourarach vaut peccadille aux yeux de l’intelligentsia.

Une cinquantaine de personnes à Bobigny vendredi dernier, plus d’une centaine lundi à Paris et un nouveau rassemblement déjà prévu samedi prochain, place de la République, à 15h. La parole des révoltés parcourt la Toile. Et pendant ce temps, Brice Hortefeux, ministre de l’Intérieur, menace les « crapules » responsables du caillassage d’un bus en Seine-Saint-Denis sans dire un mot pour dénoncer les brutes du canal de l’Ourcq. On camoufle bien des pans entiers de la réalité. Où sont les élus scandant les pavés pour que la vérité soit établie ? Quels sont les relais classiques d’opinion exigeant que justice soit faite autour de ce crime odieux ? Quel éditorialiste a relevé le mensonge accablant d’un des agresseurs, à l’attention des collègues du vigile, qui a prétendu, en prenant la fuite, avoir vu Saïd sortir de l’eau ?

Au contraire de l’intox du RER D, ou de la sordide affaire Fofana, l’indifférence des personnalités publiques triomphe, outrageusement. Serait-ce l’élément le plus incommodant du drame -la nationalité israélienne d’un des suspects- qui scelle toute possibilité d’une quelconque expression ou transparence sur le sujet ? A vouloir occulter ce qui est désormais su, c’est précisément nourrir le fantasme de l’antisémitisme que de laisser croire qu’une affaire pénale impliquant des criminels juifs ou israéliens doit être traitée a minima.

Le cœur submergé

Autre temps, autres mœurs. Paris, le 1er mai 1995 : Brahim Bouarram, un Marocain de 29 ans, père de deux enfants, est jeté à la Seine par des sympathisants d’extrême droite, en marge du défilé du Front national. Quatre agresseurs seront condamnés dont trois pour non-assistance à personne en danger. Le principal accusé, Michael Fréminet, 19 ans au moment des faits, sera finalement reconnu coupable, trois ans plus tard, d’homicide volontaire et condamné à seulement huit ans de prison, en deçà des réquisitions. Son geste ? Une « gifle » qui aurait fait trébucher Brahim dans l’eau, après que celui-ci l’ait « insulté ». Un verdict dérisoire grâce à une habile tactique de défense.

Un traitement judiciaire déplorable mais une mobilisation citoyenne sans commune mesure : quelques jours après le meurtre de Brahim Bouarram, 15000 manifestants ont défilé dans les rues de Paris, indignés à l’image d’un président de la République, François Mitterrand, dont l’un des derniers gestes politiques consista à venir en personne se recueillir sur les lieux du drame. A bien des égards, les destins de Brahim et Saïd se ressemblent dans leur fin tragique. A une différence près : quinze ans après, que sont devenus les milliers de citoyens soucieux d’interpeller la Justice et la société ? Internet, sans aucun doute, est devenu la nouvelle agora pour ceux qui luttent contre l‘indifférence. Une bataille de longue haleine ? Peu importe. Le dernier souffle de Saïd Bourarach, englouti par une nuit de pleine lune, continue de gonfler les cœurs.

Saïd et son fils

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