Tuesday 13 May 2008

La lettre persane de Mahmoud Ahmadinejad

Par Bruno Guigue
mardi 23 mai 2006

Ostensible dédain de l’administration Bush, haussement d’épaules des experts patentés et commentaires sarcastiques des médias occidentaux : la lettre adressée par le président iranien à son homologue américain a-t-elle seulement été lue ? Mêlant l’ironie à la réprobation, le quotidien Le Monde y voit « une interminable leçon de morale », dont le contenu scandaleux justifie amplement à ses yeux le refus américain de toute négociation avec l’Iran.

Entre autres sujets, Mahmoud Ahmadinejad y évoque le génocide hitlérien et pose une question : « Admettons que cet événement soit avéré, doit-il logiquement se traduire par l’instauration de l’Etat d’Israël au Moyen-Orient ? » Horreur ! Sainte indignation ! « Après cela peut-on imaginer Washington plus disposé demain qu’hier à entrer dans des pourparlers directs avec la République islamiste ? », s’interroge gravement l’éditorialiste du quotidien du soir. Comme si la lettre du numéro un iranien se résumait à ce propos d’une ligne, devenu pour la circonstance son principal message.

Présentée comme un casus belli, cette question est pourtant celle que se posent le monde arabe et le monde musulman depuis un demi-siècle. Faut-il la bannir de nos cerveaux sous prétexte que la réponse est dérangeante pour l’Occident ? Faut-il l’invalider a priori, sans autre forme de procès, comme politiquement incorrecte ? Notons le aussi : dans l’éditorial du Monde, la République « islamique » a subitement mué en « République islamiste ». Glissement de sens, favorisé par la proximité lexicale, qui autorise évidemment un grossier amalgame. Alignement des médias « éclairés » sur l’air du temps : d’ailleurs ne sommes-nous pas « tous Américains ? »

Même son de cloche à l’émission télévisée « C dans l’air », où « l’expert en stratégie » Bruno Tertrais ricane sottement de la missive iranienne en disant qu’ « on peut toujours lire ce truc », oui, mais que c’est évidemment sans intérêt, et même parfaitement incongru, tant cette prose rompt avec les habitudes du langage diplomatique. A l’unisson avec ses collègues, il nous enjoint de ne pas la prendre au sérieux, de n’y voir que du folklore, de lire « ce truc » avec un amusement condescendant. Muré dans des certitudes dignes d’un orientalisme de hall de gare, l’Occident pourra alors enfoncer un peu plus sa tête dans le sable.

Mais l’intérêt de ce texte, c’est précisément qu’il subvertit les codes de la diplomatie traditionnelle ! Mahmoud Ahmadinejad y parle des valeurs humanistes dont se prévaut l’Occident et en souligne la proximité avec celles dont se réclame la tradition musulmane. Il brosse un tableau saisissant de vérité du monde contemporain : l’accaparement des richesses, l’arrogance de la domination étrangère, le formidable gâchis des expéditions militaires. Il met l’accent sur les « souffrances des peuples du monde », ce calvaire des innocents provoqué par l’ambition effrénée de leurs dirigeants.

Sans le lire, George W. Bush a écarté ce texte d’un revers de la main dédaigneux. En un sens, on le comprend : la politique américaine au Moyen-Orient y est renvoyée à ses errements, à sa démesure, à son double langage. Faut-il vraiment s’offusquer que les Etats-Unis soient au premier plan de ce tableau sans concession de la déliquescence planétaire ? Plus qu’aucune autre, la politique américaine illustre le grand écart entre les principes proclamés et les conduites effectives. Plus que nulle autre, elle souligne les contradictions insoutenables du leadership occidental dans ses rapports avec le reste du monde.

Contradiction entre l’humanisme démocratique et l’intervention militaire contre un Etat souverain, illustrée par le déclenchement sous des prétextes fallacieux d’une guerre meurtrière contre l’Irak qui a ramené ce pays « cinquante ans en arrière ». Contradiction entre la promotion universelle des droits de l’homme et la construction de prisons illégales où sont perpétrés de cruels sévices. Contradiction entre l’affirmation du droit international et le soutien systématique accordé à l’Etat d’Israël qui le viole impunément. Contradiction entre l’attachement passionné pour la démocratie et le déni de justice infligé aux Palestiniens décrétés coupables d’avoir mal voté.

Ces contradictions, le président iranien les décrit dans son propre style, en ponctuant son propos de références à Jésus-Christ et de citations coraniques. Comme si c’était infamant, cette missive a été qualifiée de « philosophique » par la Maison blanche. D’autres n’y ont vu qu’une « leçon de morale », croyant ainsi la disqualifier ! Mais cette lettre est aussi un acte politique. Elle souligne l’impasse fatale à laquelle conduirait la mise à exécution par les Etats-Unis de leurs menaces contre la République islamique. Le choix du moment n’est pas innocent. Le refus américain de prendre en considération cette missive ne l’est pas non plus.

On se dispensera de paraphraser le texte, mais on ne résistera pas au désir de citer quelques questions d’une rare pertinence :

- « Avons-nous défendu les droits de l’homme partout dans le monde en imposant la guerre et en intervenant illégalement dans les affaires des autres pays ? »

- « Remettre le droit de disposer d’eux-mêmes pour l’ensemble du territoire palestinien, à ses vrais propriétaires, se trouvant à l’intérieur et à l’extérieur de la Palestine, qu’ils soient musulmans, juifs ou chrétiens, est-il en contradiction avec les principes de la démocratie et des droits de l’homme ? »

- « Les différentes nations de l’Amérique latine ont-elles le droit de demander pourquoi s’oppose-t-on, dans ce continent, à leurs gouvernements élus, et en revanche pourquoi les putschistes sont-ils soutenus ? »

- « Est-ce que si, au lieu des centaines de milliards de dollars consacrés à la sécurité et à l’armée, on consacrait la même somme à l’aide aux pays faibles, au développement de la santé, à la lutte conte les différentes maladies ... dans quelle position le monde se trouverait-il ? »

Sans quitter la France, Montesquieu simulait l’éloignement pour nous éclairer sur l’étrangeté de nos mœurs. Par la magie d’une littérature faite réalité, il projetait sur le monde occidental une lumière critique, fictivement venue d’ailleurs. De Téhéran, le président iranien souligne l’étrangeté d’une politique occidentale qui ne cesse de bafouer ses propres principes. Réalité faite littérature, la lettre persane du président iranien projette sur le leadership occidental une lumière venue d’Orient qui en éclaire la vraie nature.

Bruno Guigue

Diplômé de l’Ecole normale supérieure et de l’ENA

Auteur de "Proche-Orient : la guerre des mots", L’Harmattan, 2003

Du même auteur, à lire en ligne sur Oumma.com :

Vos réactions et commentaires sur cet article

Par Léa. - le 24 mai 2006
Il semble que l’Irak soit devenu un champs d’expérimentation des armes américaines.Des rumeurs circulent sur un éventuel trafic d’organes prélevés sur des irakiens.Les prisonniers subissent des sévices qui n’ont rien à voir avec la torture sensée soustraire des informations.Ces horreurs,le président iranien les a en tête.Par sa lettre,il nous prend à témoin pour éviter à son peuple un traitement similaire à celui des irakiens.
Par Rachid - le 23 mai 2006

Je crains fort que l’Iran ne soit attaqué. Dans un article d’une grande lucidité publié sur oumma.com et intitulé : "Crise iranienne : une expertise géopolitiquement correcte », vous soulignez justement M.Guigue que "le bombardement du Moyen-Orient faisait désormais partie du droit commun des relations internationales."

"Les menaces proférées contre l’Iran en offrent une nouvelle illustration : tout se passe comme si le bombardement du Moyen-Orient faisait désormais partie du droit commun des relations internationales. Cet habitus géopolitique, on voit avec quelle application méticuleuse les médias dominants le distillent à longueur de colonnes. De quelle manière ils en acclimatent savamment l’hypothèse, sous couvert d’une phraséologie technicienne du même acabit que celle qui précéda l’invasion de l’Irak par la soldatesque américaine."

Par ndem - le 23 mai 2006
Oui, le monde n’a jamais aussi menacé depuis la fin de ce qu’on a appelé "guerre froide".Le Président iranien, en dépit de discours va-t-en guerre semble avoir pris la mesure des choses en écrivant cette lettre. C’est un pas vers l’ouverture d’un dialogue, undébat où les vrais problèmes seront posés et particulièrement la question palestinienne. Les autorités américaines doivent se rendre à l’évidence et reconnaître le droit du peuple palestinien à disposer de lui- même. Merci M. Guigue pour la pertinence de votre article.
Par LOSSENI - le 23 mai 2006
lLe refus américain de dialoguer avec le régime iranien n’est pas une suprise car elle correspond exactement à la posture adoptée traditionellement par la superpuissance et agravée depuis l’arrivée de Bush.La décision d’attaquer la republique islamique est certainement déja prise et amorcer un dialogue ne peut être qu’une perte de temps et tant pis pour les milliers d’innocents qui paieront le prix fort .Quant aux "experts "qui voient à travers la lettre de ahmadinejad une "leçon de morale" à laquelle il faudrait opposer le dédain je pose cette question : qui est aujourd’hui le plus grand donneur de leçon au monde ? et pourquoi certains doivent abandonner le nucléaire alors que ceux l’exigent n’entendent pas se priver de cette reoutable arme ?
Par Christophe - le 23 mai 2006

Israël qui a acquis une supériorité militaire sur tous ses voisins, sait combien sa sécurité n’est pas menacée par une confrontation éventuelle avec ces derniers, qui sont dans un état de sous- développement total y compris sur le plan militaire.

Lorsque Mahmoud Ahmadinejad menace de rayer de la carte l’Etat d’Israël, ses propos relèvent plus d’une rodomontade diplomatique que de l’expression d’une force militaire inébranlable. Tous les experts stratégiques le savent pertinemment !

Ses propos contribuent en fin de compte à le diaboliser, et font de Mahmoud Ahmadinejad un allié objectif de la propagande américaine, fournissant ainsi un argument majeur pour attaquer l’Iran. L’objectif de cette attaque est d’éviter de faire de l’Iran une puissance nucléaire pouvant notamment rivaliser sur le plan stratégique avec Israël. Les dérives antisémites du président Iranien sont pitoyables ! Il n’empêche que je souscris aux arguments avancés par l’excellent article de Bruno Guigue sur l’hypocrisie de l’Oncle Sam, et la politique suiviste de l’Europe.

Par Christine - le 23 mai 2006
Qu’ajouter de plus à la brillante démonstration de Bruno Guigue, ponctuée par une magistrale conclusion
Par Habiba - le 23 mai 2006
Quoi qu’on en ait dit des dérives, combien viles, du président iranien, il est un fait saillant que ne manque pas de souligner Bruno Guigue, c’est la responsabilité de la presse dans cette querelle diplomatique. Car il faut le dire, c’est devenu un lieu commun que de glisser sur la pente facile du discours orienté, de l’amalgame, une constante de l’esprit unilatéraliste. Plus saillant encore, l’attitude fort timorée de nos politiques. L’article de Bruno Guigue a le mérite de sortir de cette réserve intellectuelle et de l’ornière actuelle.
Par Jo Bain - le 23 mai 2006

Bon article Mr Guigne. Mr Levy a parlé du traitement médiatique de la fameuse lettre. Je ne savais pas qu’elle contenait entre autres autres quelques questions que Mr Bush et son équipe esquiveraient volontier de même que les dirigeants des grandes démocraties occidentales. Il est tellement plus facile de les ignorer ? Peut-on avoir une copie même partielle de la lettre ?

amicalement.

Par Fouad - le 23 mai 2006

L’article de Bruno Guigue est parfaitement claire, il faut vraiment pratiquer « une lecture de mauvaise foi » pour y déceler autre chose que la dénonciation du deux poids deux mesures de la politique « occidentale » au Moyen-Orient.

Par ailleurs, pour un dialogue judéo-musulman fructueux et sincère, il est nécessaire d’évoquer tous les sujets qui fâchent, comme l’a rappelé Christophe Attias sur oumma.com.

Evoquer les conditions unilatérales de la création de l’Etat d’Israël ne signifie pas qu’il faille nier son existence. L’Etat d’Israël est reconnu par tous les pays arabo-musulmans. Cet Etat est parfaitement légitime. Mais cet Etat n’est pas au-dessus des lois, et l’impunité qu’Israël bénéficie, malgré les violations répétées du droit international ne favorise pas l’éclosion d’une paix juste et durable.

Par Jean - le 23 mai 2006
Félicitations Bruno Guigue. Le chercheur Bruno Tertrais est particulièrement pro-américain, certes c’est son droit. Mais, derrière la parole de celui qui se présente comme un expert, se dissimule des opinions OUVERTEMENT pro-atlantistes. Bruno Tertrais semble avoir un abonnement à l’émission "C’est dans l’air" sur France 5. Est-il normal qu’une chaine du service public se "fasse" le relai de positions aussi outrancières ?
Par Habib - le 23 mai 2006
L’article de Bruno Guigue est d’une grande sérénité. l’Amérique de Buch a échoué, sa politique agressive à l’égard des peuples arabes enrobée de références religieuses, et qui est soutenue en France par des milieux de la gauche laïque à de quoi faire sourire. C’est pourquoi, personne ne peut accorder le moindre crédit à l’Amérique de Buch qui parle de démocratie quand son principal allié dans la région, Israël bénéficie d’une impunité totale, sans parler des régimes arabes tyraniques qui tirent leur légimité de cette grande Amérique qui les soutient à coup de millions de dollars !
Par Salem - le 23 mai 2006
Bonjour à Toutes et Tous, En lisant vos posts,je me rends compte que les uns et les autres essaient de trouver une ouverture pour installer la discussion voire le débat. Seulement , il y a un hic c’est que les USA ne désirent pas débattre mais combattre.Le capitalisme se nourrit de la confrontation elle en est même son essence (Lire le livre idéologique écrit par Wolfowitz,Rumsfeld et Bremmer). Bush(président élu) parle de croisades, d’axe du mal,de barbares, d’armes de destruction massives en Irak, d’avions sur le pentagone etc.... Je pense que si le président Iranien est mal placé pour donner des leçons,le président des Usa est aussi mal placé que lui. Ce qu’il faut changer c’est les leaders !!!!!!! Bien à Vous.
Par EL BAKI Mohamed (elbakimohamed) - le 23 mai 2006

L’arogance et le dédain de l’Administration Busch , n’ont pas d’égal !Ils se croient topujours et encore les gendarmes du monde. L’intégrisme de M.Busch ne va pas aider à un dialogue non plus. Quant à ceux qui traitent les arabes d’anti-sémites ! ! ! ils devraient revoir leur histoire !

L’article de Bruno GUIGUE : très bonne analyse.

Par Bruno Guigue - le 23 mai 2006

Je me permettrais simplement d’apporter une précision en réponse à cette dernière critique ... La question posée par le président iranien est celle de la légitimité de la création unilatérale d’un "Etat juif", au coeur du Moyen-Orient, en guise de réparation pour les horreurs du génocide hitlérien.

Dans la formulation qui est la sienne, Mahmoud Ahmadinejad commence d’ailleurs par supposer que la Shoah a vraiment eu lieu ... L’accusation de "négationnisme" est peut-être valable en d’autres circonstances, s’agissant d’autres déclarations de la même personne, mais elle me paraît en l’espèce hors de propos : la question qui est ici posée est celle des conséquences du génocide nazi pour le Moyen-Orient, et non celle de son authenticité historique.

Il va sans dire, pour ce qui me concerne, que le négationnisme me révulse particulièrement, comme l’atteste le chapitre de l’un de mes livres publié en 1997 : " Le plus frappant, dans la fumeuse rhétorique de ces charlatans, c’est qu’ils sont forcés de recourir à des artifices. C’est que la haine antisémite dont ils sont animés doit singer la rigueur scientifique et revêtir les oripeaux du discours universitaire.

Les antisémites comme Edouard Drumont, au début du siècle, n’avaient pas moins de scrupules mais ils prenaient moins de précautions : l’époque était propice à l’expression brute d’une répulsion raciale que ne maquillait aucun artifice. Les négationnistes contemporains, en revanche, prétendent asseoir leur crédibilité sur des soutenances de thèses et aspirent à une notoriété de campus. Chiens savants d’un antisémitisme d’autant plus pervers qu’il est honteux de lui-même, ils miment leurs collègues de faculté pour avoir l’air sérieux. Véritables pitres d’amphithéâtre, ils égrènent leurs arguments comme s’il s’agissait de bouleversantes découvertes.

Certes, le doute ignoble qu’ils parviennent à inoculer chez de crédules auditeurs représente un préjudice incalculable. Mais la ficelle est décidément trop grosse : à nier l’évidence, l’antisémitisme renaissant fait peut-être quelques émules, mais il provoque également un sursaut de bon sens chez l’immense majorité. Et en suscitant de façon récurrente l’invraisemblable querelle des chambres à gaz, il montre à une opinion médusée à quelles aberrations il peut conduire." Bruno Guigue, "Aux origines du conflit israélo-arabe, l’invisible remores de l’Occident", L’Harmattan, 1997.

Par WALID - le 23 mai 2006
merci M.GUIGUE, pour cet article, véritable plaidoyer contre cet ethnocentrisme primaire qui fait que tout ce qui ne se fait pas selon les codes ou valeurs occidentales ou américaines n’est pas digne d’interet. Cettre lettre du president iranien representait à mon sens la derniére tentative de dialogue sincére avec le gouvernement américain ; Le mensonge, la manipulation, l’imbécilité parfois et cette politique de" prédateur" qui caractérisent le gouvernement Bush rendaient inéluctable le rejet de cette lettre.
Par Sofiane - le 23 mai 2006
La réaction d’alndalus est peu facile, pour ne pas dire risible. La Syrie et l’Arabie Séoudite n’ont jamais prétendu défendre les droits de l’homme, ni instaurer la démocratie dans le monde (y compris à coup de canons). En revanche, l’Amérique qui prétend civiliser le monde, soutient les pires dictatures, et organise des guerres contre les peuples les plus démunis cf (le peuple Irakien pour ne citer que celui-ci). Je trouve pertinent l’article de Bruno Guigue, qui souligne admirablement l’hypocrisie de la politique de l"’occident "
Par Laurent Lévy - le 23 mai 2006

On peut bien sûr s’indigner - ou rire, le cas échéant jaune - du traitement politique et médiatique de la fameuse "lettre". Mais ne comporte-t-elle elle même rien d’indigne ou de risible ? Une seule amande amère peut rendre immangeable le meilleur des gâteaux. Ici, sans entrer dans le détail, un simple membre de phrase suffit à rendre tout un texte illisible.

"Admettons que cet événement soit avéré..." dit la lettre à propos de la destruction des Juifs d’Europe. cette simple réserve, de façon tout à fait évidente pour quiconque connait un tant soit peu l’idéologie dominante en occident - et tel est à n’en pas douter le cas du Président iranien - suffit à donner à l’ensemble de ce qu’il écrit l’amertume de l’illisibilité.

Le langage diplomatique a ses règles. La simple rhétorique aussi. Si l’on veut s’adresser à quelqu’un, on doit le faire dans un langage qu’il puisse discuter.

Lorsque le Président iranien conteste le droit à l’existence de l’Etat d’Israel, il adopte une posture politique qu’on est libre d’approuver, de nuancer, ou de rejeter : elle est en tous cas de l’ordre de ce qui peut se discuter ; et c’est un sujet sur lequel les discussions ne manquent d’ailleurs pas (y compris dans les rangs de celles et de ceux qui sont attachés aux droits du peuple palestinien, qui combattent le colonialisme israélien, qui dénoncent les violations israéliennes du droit international). Mais lorsqu’il étaye sa position sur la négation du génocide nazi (qui pourtant ne change rien à l’affaire, lorsqu’on la discute avec des arguments rationnels), il fait - et on peut penser qu’il le fait délibérément - en sorte que la discussion devienne impossible.

Bruno Guigue note : "Présentée comme un casus belli, cette question est pourtant celle que se posent le monde arabe et le monde musulman depuis un demi-siècle." Il ne précise toutefois pas si cette "question" est celle de l’Etat d’Israël ou celle de l’extermination des Juifs européens par les nazis, ou encore celle de l’articulation de ces deux thèmes.

Même adressée au président des Etats-Unis, la lettre du président iranien visait en réalité un autre public ; elle serait sinon demeurée confidentielle. Mais quel public ? S’il s’agissait de convaincre l’opinion occidentale - dont il s’en faut de beaucoup, comme en témoigne l’intensité des mouvements anti-guerre, qu’elle épouse au garde à vous la politique d’agression de Georges Bush - son auteur aurait pris d’autres gants. Il aurait mis l’accent sur les dénonciations évoquées par Bruno Guigue, sans y glisser cette "amande amère" du négationisme. Force est donc de penser qu’il visait plutôt les iraniens eux-mêmes, voire le "monde arabe et le monde musulman" évoqué dans l’article, auquel il veut pouvoir dire : "Voyez, ils ne veulent pas entendre...", en évoquant dans ces termes la fameuse - et imprécise - "question". Or, le fait -certain - "qu’ils ne veulent pas entendre" pouvait s’exprimer dans des termes qui auraient été "entendus" par les opinions occidentales, et l’auraient également été dans les opinions du "monde arabe et du monde musulman", sans y flatter le négationisme dévastateur que certains y entretiennent.

On me permettra de regretter cette occasion manquée.

Par alandalus - le 23 mai 2006

M. Abdullah Abenyusuf, merci pour votre post : vous montrez qu’on peut prôner le dialogue avec l’iran sans cautionner les dérives négationnistes et/ou antisémites de son président.

sur le fond de l’article, je trouve un passage particulièrement étonnant : parmi "quelques questions d’une rare pertinence", l’auteur relève celle-ci : « Avons-nous défendu les droits de l’homme partout dans le monde en imposant la guerre et en intervenant illégalement dans les affaires des autres pays ? » Il est hallucinant qu’une personne de la qualité de M.Guigue ne souligne pas, outre la banalité navrante du propos, le ridicule de la situation : m.Ahmadinejad, et plus largement le régime iranien, sont-ils les mieux placés pour se poser en défenseurs des droits de l’homme ? C’est comme si la syrie donnait de leçons de démocratie, l’arabie saoudite des leçons sur les droits des femmes et l’algérie des leçons de développement économique.

décidément, la haine de l’amérique aveugle même les plus brillants esprits.

Par Abdullah Abenyusuf - le 23 mai 2006
Assalâm ’alaikum, Merci pour cet exposé même si je ne partage pas votre opinion. Il est vrai que le principe d’écrire une lettre est une vieille tradition diplomatique, qui a séduit ou fait réflechir même des intellectuels critiques avec le régime de Téhéran, comme la professeur Mohammed-Reza Djalili. Pourtant, la question de la négation de la Shoah ou sa relativisation par Ahmadinejad est simplement inacceptable. Sa lettre est condamnée de ce fait, et il n’y a pas besoin d’être néo-con ou Sarkozyste pour l’admettre. Et Allah sait plus. Veuillez accepter mes salutations, ma’a assalâma.
Par Marco - le 23 mai 2006
Excellent article, une analyse réjouissante !

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