La chaîne Iqra’, miroir des mutations profondes de l’islam en Arabie Saoudite

Depuis quelques mois, les débats qui ont lieu dans les studios de la chaîne religieuse Iqra’ laissent appa

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mardi 27 juillet 2010

Depuis quelques mois, les débats qui ont lieu dans les studios de la chaîne religieuse Iqra’ laissent apparaître des fractures au sein de l’islam saoudien. C’est notamment le cas d’un talk show très prisé, Al Bayyina, présenté par l’un des présentateurs les plus en vue de la chaîne, et qui figure parmi ses programmes les plus suivis. Le dernier en date portait sur la question de la mixité dans le royaume saoudien, sujet pour le moins sensible dans un pays qui, en la matière, sépare strictement les espaces, conformément à la doctrine du wahhabisme. Pourtant, les termes de ce débat ont mis en lumière des clivages de plus en plus évidents au sein de l’islam saoudien, où les divergences doctrinales et les crispations avec le pouvoir se font de plus en plus âpres.

Preuve d’un débat sous haute tension, le présentateur, après avoir tiré les leçons des talk show précédents, a délibérément cadré l’émission pour éviter tout débordement. Muni d’un chronomètre, il a dès le départ prévenu les intervenants que chacun disposerait d’un temps de parole strictement égalitaire. Le débat s’enclencha dans une atmosphère un peu lourde, l’animateur évoquant les milliers de commentaires et remarques qui lui proviennent des quatre coins du globe, à chaque émission traitant de cette thématique. Car il faut rappeler que la chaîne Iqra’ est certainement le canal le plus influent sur le marché florissant des chaînes thématiques religieuses. Financée par les autorités saoudiennes, elle est diffusée dans quasiment tout le monde musulman et bénéficie d’une audience non négligeable auprès des communautés musulmanes d’Occident. Tous les grands ‘oulémas de la “Oumma“ s’y pressent : du Cheikh Youssouf Al Qardawi en passant par les ‘oulémas “médiatiques“ comme les saoudiens ‘Aïd Al Qarni, Salmane Al ‘Awda ou Mohamed El ‘Arifi, jusqu’au charismatique Mohammed Hassan, ou encore le Docteur AbdAllah Mosleh, dont les venues en France rassemblent à chaque fois des centaines de personnes, comme ce fut le cas à Marseille il y a quelques mois.

Trois invités se sont donc confrontés lors de cette joute télévisuelle, qui portait sur la mixité (al ikhtilat) en islam. En direct des studios, on trouvait à côté du présentateur, le Cheikh Ahmed Ben Qassem Al Ghamidi. Celui-ci n’est autre que le directeur de la fameuse « Hay’at al amr bil ma’rouf wa nahy ‘ani al mounkar » (Commission pour la promotion de la vertu et la prévention du vice) de la ville de la Mecque. En d’autres termes, c’est le chef des fameux Mouttawa’, la police religieuse, dont l’un des objectifs est de veiller à ce que les commerces ferment pendant les heures de prière et dont plusieurs médias occidentaux ont relaté, sur un ton parfois narquois, leurs activités pendant la dernière coupe du monde de football[1]. Il était face à deux ‘oulémas qui se trouvaient en duplex : Mohammed An- Nujaimi, membre du « Majma’ Fuqaha’ As Shari’a » (Le Comité des juristes de la Shari’a) et Ahmed Al Hamdan du ministère des affaires religieuses saoudien. La discussion s’engagea et très vite deux visions de la mixité s’opposèrent : les uns réfutant catégoriquement la possibilité de voir s’établir une forme de mixité continue au sein du royaume, tandis que l’autre prônait l’idée qu’une mixité des genres pouvait s’opérer dans certains espaces comme les lieux publics ou le milieu professionnel. Le plus étonnant fut que, contrairement à ce que l’on aurait pu croire, c’est le chef de la police religieuse qui défendait avec ardeur l’idée qu’une certaine mixité pouvait exister dans le royaume et que l’islam ne s’opposait en rien à ce genre de comportement et de pratique.

Cette controverse entre ‘oulémas, au demeurant passionnante, témoigne d’un certain craquement de plus en plus perceptible au sein de l’islam saoudien, dont la chaîne Iqra’ se fait de plus en plus l’écho. Cette émission intervient d’ailleurs dans la continuité d’autres programmes de la même nature. Il y a quelques semaines, ce même programme débattait du mariage des jeunes filles dans le royaume, faisant apparaître là aussi deux visions divergentes[2]. L’objectif était identique : confronter les points de vue dans le but de provoquer le débat mais surtout, à notre sens, faire bouger les lignes et les mentalités pour donner du royaume une image plus reluisante.

Pour bien saisir la portée de ces clivages, le contexte général d’une Arabie Saoudite en pleine mutation est à prendre en considération. A la faveur d’une politique d’ouverture et de modernisation voulue par certains cercles du pouvoir saoudien, dont le roi AbdAllah est le fer de lance, les lignes bougent dans le royaume, ce qui ne manque pas d’attiser certaines tensions. Il y a quelques mois, le roi AbdAllah inaugurait ainsi la première université mixte du royaume à Djeddah[3], la King Abdullah University of Science and Technology (KAUST[4]). Dans son discours inaugural, le roi avait jugé bon de souligner que cet établissement devait devenir "une maison du savoir et un lieu de tolérance". Dotée d’équipements technologiques de pointe d’une valeur de 1,5 milliard de dollars, l’université devenait ainsi le premier établissement public saoudien mixte. Autre signe de cette volonté d’ouverture, le roi AbdAllah pousse discrètement sa propre fille, la princesse Adelah bint Abdallah, à faire du lobbying auprès des médias internationaux, particulièrement en Occident. Le but, plus ou moins affiché selon les circonstances, est d’améliorer l’image de la monarchie, tout en desserrant l’étau des pressions occidentales, notamment américaines[5]. C’est ainsi que Le Figaro a récemment donné la parole à la fille du roi, qui s’exprimait ainsi pour la première fois dans un organe de presse occidental. Celle-ci appelle de ses vœux des changements profonds dans le pays, particulièrement sur le sujet sensible de la place de la femme au sein de la société saoudienne[6].

C’est l’ensemble des leviers mis à sa disposition que le roi AbdAllah souhaite actionner, afin de mener à bien son entreprise de modernisation, au fur et à mesure. Dans l’œil du cyclone depuis les attentats du 11 septembre, qui révélèrent au monde entier que presque tous les pirates de l’air étaient de nationalité saoudienne, le roi se sent obligé d’œuvrer pour  redorer le blason du pays. Dans ce contexte, c’est l’enseignement religieux et le discours ultraconservateur, principale cible des critiques occidentales, qui semblent vivre aujourd’hui à l’heure de la réforme imposée d’en haut. Cette nouvelle situation n’est pas sans faire naître crispations et frictions avec le milieu très influent des ‘oulémas salafis, représentant la tendance majoritaire dans le royaume.

Ce n’est donc pas un hasard si les autorités mettent désormais en avant les oulémas qui adoptent une lecture plus “modérée“ des Textes de l’islam. Preuve de cette évolution, le roi a lancé l’an dernier une série de réformes ambitieuses, dont celle qui portait sur le Conseil des Grands ‘Oulémas (Hay’at Kibar Al ‘Oulémas) regroupant les savants les plus éminents du pays. Jusqu’ici, tous appartenaient à l’école de jurisprudence hanbalite, et l’une des modifications portait justement sur le fait d’y intégrer des ‘oulémas des trois autres écoles reconnues de l’islam sunnite (malikite, hanafite et chafi’ite). On donnera donc davantage la parole à des figures qui développent un islam jugé plus “acceptable“.

L’émission sur la mixité, qui sera rediffusée à plusieurs reprises, fut à cet égard symptomatique. Alors que la Commission pour la promotion de la vertu et la prévention du vice est souvent décriée pour sa dureté et son intransigeance, c’est son chef qui se fit l’avocat de la mixité, devant les autres intervenants visiblement tenants d’une ligne salafie plus dure, arguant que celle-ci était permise en islam et qu’elle pouvait se pratiquer dans le royaume. Au travers de ce discours relativement libéral, nul doute qu’une volonté se dessine dans les cercles dirigeants de Riyad, en vue de donner un nouveau visage des Mouttawa’, véritables piliers du régime, mais dont l’image souffre d’un déficit chronique à l’extérieur comme à l’intérieur du royaume[7].

Aussi mineurs que puissent paraître les débats que nous venons d’évoquer aux yeux d’un observateur non averti de la scène saoudienne, il n’en demeure pas moins vrai qu’ils reflètent de réelles avancées dans le débat public du royaume. Mais il faut aussi savoir apprécier les choses à leur juste mesure. Le roi semble avancer à petits pas, car les autorités ont pleinement conscience qu’il ne faut pas trop brusquer le cours des choses. Ainsi, on est loin encore de réformes plus ambitieuses, comme le fait d’autoriser les femmes à conduire. Ceci dit, les progrès sont palpables et parmi les réformes notables de l’an dernier, une femme accédait pour la première fois au rang de ministre dans le gouvernement saoudien.

Le rôle du pouvoir saoudien dans l’élaboration d’une ligne islamique plus bienveillante semble donc de plus en plus clair. Il se livre aujourd’hui un véritable bras de fer souterrain entre les autorités politiques et une partie des ‘oulémas, qui voient d’un mauvais œil le virage amorcé par le roi. On ne mesure pas encore la portée de ce désamour inédit, aux conséquences imprévisibles, d’autant plus que le corps des ‘oulémas officiels a toujours soutenu la politique de la dynastie Al Saoud. Il mériterait pourtant la plus grande attention, car l’islam saoudien bénéficie d’une aura considérable dans le monde musulman, et les clivages qui le traversent auront des retombées certaines dans l’ensemble de l’islam mondial.



[5] Parmi les différents écrits et films qui ont tire à boulets rouges sur la monarchie saoudienne et son islam puritain, on peut citer le livre de Craig Unger House of Bush, House of Saud, le film-documentaire de Michael Moore lauréat de la Palme d’Or au festival de Cannes de 2004, Fahrenheit 911, l’ouvrage de Stéphane marchand, Arabie saoudite, la menace, le livre de Laurent Murawiec, La Guerre d’après etc.

[7] Plusieurs scandales ont éclaboussé ces dernières années cette institution et même en Arabie Saoudite des voix se sont élevées pour condamner les pratiques peu scrupuleuses des Mouttawa’. Cf. http://www.rfi.fr/actufr/articles/091/article_53565.asp

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Auteur : Nabil Ennasri

Diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, est actuellement doctorant à l'Université de Strasbourg et étudiant en théologie musulmane.

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