Mercredi 8 February 2012

La chaîne Iqra’, miroir des mutations profondes de l’islam en Arabie Saoudite

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Depuis quelques mois, les débats qui ont lieu dans les
studios de la chaîne religieuse Iqra’ laissent apparaître des fractures au sein
de l’islam saoudien. C’est notamment le cas d’un talk show très prisé, Al
Bayyina, présenté par l’un des présentateurs les plus en vue de la chaîne, et
qui figure parmi ses programmes les plus suivis. Le dernier en date portait sur
la question de la mixité dans le royaume saoudien, sujet pour le moins sensible
dans un pays qui, en la matière, sépare strictement les espaces, conformément à
la doctrine du wahhabisme. Pourtant, les termes de ce débat ont mis en lumière
des clivages de plus en plus évidents au sein de l’islam saoudien, où les
divergences doctrinales et les crispations avec le pouvoir se font de plus en
plus âpres.

Preuve d’un débat sous haute tension, le présentateur, après
avoir tiré les leçons des talk show précédents, a délibérément cadré l’émission
pour éviter tout débordement. Muni d’un chronomètre, il a dès le départ prévenu
les intervenants que chacun disposerait d’un temps de parole strictement
égalitaire. Le débat s’enclencha dans une atmosphère un peu lourde, l’animateur
évoquant les milliers de commentaires et remarques qui lui proviennent des
quatre coins du globe, à chaque émission traitant de cette thématique. Car il
faut rappeler que la chaîne Iqra’ est certainement le canal le plus influent
sur le marché florissant des chaînes thématiques religieuses. Financée par les
autorités saoudiennes, elle est diffusée dans quasiment tout le monde musulman
et bénéficie d’une audience non négligeable auprès des communautés musulmanes
d’Occident. Tous les grands ‘oulémas de la “Oumma“ s’y pressent : du Cheikh
Youssouf Al Qardawi en passant par les ‘oulémas “médiatiques“ comme les
saoudiens ‘Aïd Al Qarni, Salmane Al ‘Awda ou Mohamed El ‘Arifi, jusqu’au
charismatique Mohammed Hassan, ou encore le Docteur AbdAllah Mosleh, dont les
venues en France rassemblent à chaque fois des centaines de personnes, comme ce
fut le cas à Marseille il y a quelques mois.

Trois invités se sont donc confrontés lors de cette joute
télévisuelle, qui portait sur la mixité (al ikhtilat) en islam. En direct des
studios, on trouvait à côté du présentateur, le Cheikh Ahmed Ben Qassem Al
Ghamidi. Celui-ci n’est autre que le directeur de la fameuse « Hay’at al amr
bil ma’rouf wa nahy ‘ani al mounkar » (Commission pour la promotion de la vertu
et la prévention du vice) de la ville de la Mecque. En d’autres termes, c’est
le chef des fameux Mouttawa’, la police religieuse, dont l’un des objectifs est
de veiller à ce que les commerces ferment pendant les heures de prière et dont
plusieurs médias occidentaux ont relaté, sur un ton parfois narquois, leurs
activités pendant la dernière coupe du monde de football name="_ftnref1" title=""> style='font-size:10.0pt;font-family:"Verdana","sans-serif"'> class=MsoFootnoteReference>[1].
Il était face à deux ‘oulémas qui se trouvaient en duplex : Mohammed An-
Nujaimi, membre du « Majma’ Fuqaha’ As Shari’a » (Le Comité des juristes de la
Shari’a) et Ahmed Al Hamdan du ministère des affaires religieuses saoudien. La
discussion s’engagea et très vite deux visions de la mixité s’opposèrent : les
uns réfutant catégoriquement la possibilité de voir s’établir une forme de
mixité continue au sein du royaume, tandis que l’autre prônait l’idée qu’une
mixité des genres pouvait s’opérer dans certains espaces comme les lieux
publics ou le milieu professionnel. Le plus étonnant fut que, contrairement à
ce que l’on aurait pu croire, c’est le chef de la police religieuse qui
défendait avec ardeur l’idée qu’une certaine mixité pouvait exister dans le
royaume et que l’islam ne s’opposait en rien à ce genre de comportement et de
pratique.

Cette controverse entre ‘oulémas, au demeurant passionnante,
témoigne d’un certain craquement de plus en plus perceptible au sein de l’islam
saoudien, dont la chaîne Iqra’ se fait de plus en plus l’écho. Cette émission intervient
d’ailleurs dans la continuité d’autres programmes de la même nature. Il y a
quelques semaines, ce même programme débattait du mariage des jeunes filles
dans le royaume, faisant apparaître là aussi deux visions divergentes href="#_ftn2" name="_ftnref2" title=""> style='font-size:10.0pt;font-family:"Verdana","sans-serif"'> class=MsoFootnoteReference>[2].
L’objectif était identique : confronter les points de vue dans le but de
provoquer le débat mais surtout, à notre sens, faire bouger les lignes et les
mentalités pour donner du royaume une image plus reluisante.

Pour bien saisir la portée de ces clivages, le contexte
général d’une Arabie Saoudite en pleine mutation est à prendre en
considération. A la faveur d’une politique d’ouverture et de modernisation
voulue par certains cercles du pouvoir saoudien, dont le roi AbdAllah est le
fer de lance, les lignes bougent dans le royaume, ce qui ne manque pas d’attiser
certaines tensions. Il y a quelques mois, le roi AbdAllah inaugurait ainsi la
première université mixte du royaume à Djeddah title=""> style='font-size:10.0pt;font-family:"Verdana","sans-serif"'>[3],
la King Abdullah University of Science and Technology (KAUST name="_ftnref4" title=""> style='font-size:10.0pt;font-family:"Verdana","sans-serif"'> class=MsoFootnoteReference>[4]).
Dans son discours inaugural, le roi avait jugé bon de souligner que cet
établissement devait devenir "une maison du savoir et un lieu de
tolérance". Dotée d’équipements technologiques de pointe d’une valeur de
1,5 milliard de dollars, l’université devenait ainsi le premier établissement
public saoudien mixte. Autre signe de cette volonté d’ouverture, le roi
AbdAllah pousse discrètement sa propre fille, la princesse Adelah bint
Abdallah, à faire du lobbying auprès des médias internationaux,
particulièrement en Occident. Le but, plus ou moins affiché selon les
circonstances, est d’améliorer l’image de la monarchie, tout en desserrant l’étau
des pressions occidentales, notamment américaines name="_ftnref5" title=""> style='font-size:10.0pt;font-family:"Verdana","sans-serif"'> class=MsoFootnoteReference>[5].
C’est ainsi que Le Figaro a récemment donné la parole à la fille du roi, qui
s’exprimait ainsi pour la première fois dans un organe de presse occidental.
Celle-ci appelle de ses vœux des changements profonds dans le pays,
particulièrement sur le sujet sensible de la place de la femme au sein de la
société saoudienne class=MsoFootnoteReference> class=MsoFootnoteReference>[6].

C’est l’ensemble des leviers mis à sa disposition que le roi
AbdAllah souhaite actionner, afin de mener à bien son entreprise de
modernisation, au fur et à mesure. Dans l’œil du cyclone depuis les attentats
du 11 septembre, qui révélèrent au monde entier que presque tous les pirates de
l’air étaient de nationalité saoudienne, le roi se sent obligé d’œuvrer pour 
redorer le blason du pays. Dans ce contexte, c’est l’enseignement religieux et
le discours ultraconservateur, principale cible des critiques occidentales, qui
semblent vivre aujourd’hui à l’heure de la réforme imposée d’en haut. Cette
nouvelle situation n’est pas sans faire naître crispations et frictions avec le
milieu très influent des ‘oulémas salafis, représentant la tendance majoritaire
dans le royaume.

Ce n’est donc pas un hasard si les autorités mettent
désormais en avant les oulémas qui adoptent une lecture plus “modérée“ des
Textes de l’islam. Preuve de cette évolution, le roi a lancé l’an dernier une
série de réformes ambitieuses, dont celle qui portait sur le Conseil des Grands
‘Oulémas (Hay’at Kibar Al ‘Oulémas) regroupant les savants les plus éminents du
pays. Jusqu’ici, tous appartenaient à l’école de jurisprudence hanbalite, et
l’une des modifications portait justement sur le fait d’y intégrer des
‘oulémas des trois autres écoles reconnues de l’islam sunnite (malikite,
hanafite et chafi’ite). On donnera donc davantage la parole à des figures qui
développent un islam jugé plus “acceptable“.

L’émission sur la mixité, qui sera rediffusée à plusieurs
reprises, fut à cet égard symptomatique. Alors que la Commission pour la
promotion de la vertu et la prévention du vice est souvent décriée pour sa
dureté et son intransigeance, c’est son chef qui se fit l’avocat de la mixité, devant
les autres intervenants visiblement tenants d’une ligne salafie plus dure, arguant
que celle-ci était permise en islam et qu’elle pouvait se pratiquer dans le
royaume. Au travers de ce discours relativement libéral, nul doute qu’une
volonté se dessine dans les cercles dirigeants de Riyad, en vue de donner un
nouveau visage des Mouttawa’, véritables piliers du régime, mais dont l’image
souffre d’un déficit chronique à l’extérieur comme à l’intérieur du royaume href="#_ftn7" name="_ftnref7" title=""> style='font-size:10.0pt;font-family:"Verdana","sans-serif"'> class=MsoFootnoteReference>[7].

Aussi mineurs que puissent paraître les débats que nous
venons d’évoquer aux yeux d’un observateur non averti de la scène saoudienne,
il n’en demeure pas moins vrai qu’ils reflètent de réelles avancées dans le
débat public du royaume. Mais il faut aussi savoir apprécier les choses à leur
juste mesure. Le roi semble avancer à petits pas, car les autorités ont
pleinement conscience qu’il ne faut pas trop brusquer le cours des choses.
Ainsi, on est loin encore de réformes plus ambitieuses, comme le fait
d’autoriser les femmes à conduire. Ceci dit, les progrès sont palpables et
parmi les réformes notables de l’an dernier, une femme accédait pour la première
fois au rang de ministre dans le gouvernement saoudien.

Le rôle du pouvoir saoudien dans l’élaboration d’une ligne
islamique plus bienveillante semble donc de plus en plus clair. Il se livre
aujourd’hui un véritable bras de fer souterrain entre les autorités politiques
et une partie des ‘oulémas, qui voient d’un mauvais œil le virage amorcé par le
roi. On ne mesure pas encore la portée de ce désamour inédit, aux conséquences
imprévisibles, d’autant plus que le corps des ‘oulémas officiels a toujours soutenu
la politique de la dynastie Al Saoud. Il mériterait pourtant la plus grande attention,
car l’islam saoudien bénéficie d’une aura considérable dans le monde musulman,
et les clivages qui le traversent auront des retombées certaines dans
l’ensemble de l’islam mondial.



class=MsoFootnoteReference> class=MsoFootnoteReference>[1]
Cf. notamment href="http://abonnes.lemonde.fr/sport/article/2010/06/30/l-arabie-saoudite-met-en-place-des-mosquees-mobiles-pour-les-fans-de-foot_1380933_3242.html"> style='font-family:"Verdana","sans-serif"'>http://abonnes.lemonde.fr/sport/article/2010/06/30/l-arabie-saoudite-met-en-place-des-mosquees-mobiles-pour-les-fans-de-foot_1380933_3242.html
ainsi que href="http://www.france24.com/fr/20100630-arabie-saoudite-mosquees-mobiles-passionnes-football"> style='font-family:"Verdana","sans-serif"'>http://www.france24.com/fr/20100630-arabie-saoudite-mosquees-mobiles-passionnes-football.

class=MsoFootnoteReference> class=MsoFootnoteReference>[2]Cf.
style='font-family:"Verdana","sans-serif"'>http://www.saphirnews.com/L-Arabie-Saoudite-en-debat_a11580.html
et href="http://nabil-ennasri.over-blog.com/article-l-arabie-saoudite-en-debat-51972801.html"> style='font-family:"Verdana","sans-serif"'>http://nabil-ennasri.over-blog.com/article-l-arabie-saoudite-en-debat-51972801.html.

class=MsoFootnoteReference> class=MsoFootnoteReference>[3] lang=EN-US> Cf. href="http://www.france24.com/fr/20090924-arabie-saoudite-premiere-universite-mixte-king-abdullah-university-science-technology-roi-abdallah-riyad"> lang=EN-US style='font-family:"Verdana","sans-serif"'>http://www.france24.com/fr/20090924-arabie-saoudite-premiere-universite-mixte-king-abdullah-university-science-technology-roi-abdallah-riyad lang=EN-US>.

class=MsoFootnoteReference> class=MsoFootnoteReference>[5]
Parmi les différents écrits et films qui ont tire à boulets rouges sur la
monarchie saoudienne et son islam puritain, on peut citer le livre de Craig
Unger House of Bush, House of Saud, le film-documentaire de Michael
Moore lauréat de la Palme d’Or au festival de Cannes de 2004, Fahrenheit 911,
l’ouvrage de Stéphane marchand, Arabie saoudite, la menace, le livre de
Laurent Murawiec, La Guerre d’après etc.

class=MsoFootnoteReference> class=MsoFootnoteReference>[6]
href="http://www.lefigaro.fr/international/2010/02/10/01003-20100210ARTFIG00051-la-princesse-saoudienne-qui-defend-la-cause-des-femmes-.php"> style='font-family:"Verdana","sans-serif"'>http://www.lefigaro.fr/international/2010/02/10/01003-20100210ARTFIG00051-la-princesse-saoudienne-qui-defend-la-cause-des-femmes-.php.

class=MsoFootnoteReference> class=MsoFootnoteReference>[7]
Plusieurs scandales ont éclaboussé ces dernières années cette institution et
même en Arabie Saoudite des voix se sont élevées pour condamner les pratiques
peu scrupuleuses des Mouttawa’. Cf. href="http://www.rfi.fr/actufr/articles/091/article_53565.asp"> style='font-family:"Verdana","sans-serif"'>http://www.rfi.fr/actufr/articles/091/article_53565.asp

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Commentaires

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Article surréaliste. On a du mal à croire qu’au 21e siécle, qui que ce soit puisse qualifier le fait d’autoriser les femmes à conduire de "réforme ambitieuse".....quant à "l’aura" dont bénéficierait l’Arabie Saoudite, c’est une plaisanterie qui ne trompe personne : tout le monde sait que la détestable influence wahabite sur le monde musulman n’est que la conséquence directe du volume monstrueux d’argent déversé par la pétro-monarchie. Bref, tout ça pour dire qu’on n’est pas sortis de l’auberge et qu’un islam moderne n’a aucune chance d’émerger de cette région- c’est même exactement le contraire.

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La réalité est toute autre que celle de ses fantasmes...

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Espérons qu’un jour les Saoudiennes puissent conduire.

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Il est bon d’apprendre que le pays où se situent les lieux saints pourrait, peut-être, évoluer.

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Bravo Nabil Ennasri, pour une information très claire. La réforme doit certes exprimer le peuple et non pas seulement les dirigeants.

La mixité à l’université est un progrès remarquable et elle permettra d’essaimer dans la vie professionnelle.

J’ai noté que la traduction d’Asad, intitulé The Message of the Qur’ân n’était pas interdite en Arabie Saoudite.

La réforme est bien en marche et il est capital qu’elle touche le coeur de l’islam...

Cordialement.
Liliane Bénard

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Il est catastrophique que la découverte de pétrole par les Occidentaux ait remis en selle l’une des régions les plus obscurantistes de la planète, qui pratiquait le pillage, l’esclavage et l’enfermement des femmes. L’influence néfaste des Wahabites repose sur l’argent venant des Occidentaux. On devrait être plus attentif à l’utilisation des fonds saoudiens dans les pays occidentaux, visant à répandre l’islam sous une forme dure et inquiétante.

Une réciporocité devrait être exigée, mais pas la peine de rêver. Pareil pour l’Algérie. Nous sommes vraiment des naïfs.

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"La réforme est bien en marche et il est capital qu’elle touche le coeur de l’islam..."  : justement ce qui est inquiétant, Mamyli, c’est de voir à quoi ressemble "le coeur" de l’islam.