Juifs et Arabes, condamnés à faire la paix

De passage à Paris, Mohamed Abu Ghali, le Palestinien et les Ben Artzi, un couple d’Israéliens racontent l

lundi 11 octobre 2004

De passage à Paris, Mohamed Abu Ghali, le Palestinien et les Ben Artzi, un couple d’Israéliens racontent leur quotidien, leurs craintes et leurs espoirs. Ces propos ont été recueillis lors d’une conférence organisée par Europalestine.

Matania et Ofra Ben Artzi, militants israéliens contre l’occupation sont les parents du jeune Yoni Ben Artzi, courageux refuznik qui a fait 19 mois de prison pour avoir refusé de servir l’armée coloniale israélienne.

Mohamed Abu Ghali est directeur de l’hôpital de Jénine, il évoque son quotidien, la résistance d’un peuple qui est celle d’une lutte de tous les jours pour la survie.

Sa femme étant algérienne et ayant lui même étudié et exercé en Algérie, il aurait pu faire le choix de demeurer loin de ce conflit, mais il a choisi de résister auprès des siens.

Mohamed Abu Ghali

J’ai effectué mes études de médecine en Algérie et j’exerce à présent à Jénine. Je côtoie la mort au quotidien. Tous les jours, je soigne des blessés par balles. Il y a peu, j’ai appelé mon domicile en milieu de matinée. En temps normal mes enfants devraient être à l’école et ma femme à son travail. Mais ce jour là, comme cela se produit souvent, 70 chars s’étaient postés à 5 heures du matin dans notre rue, le couvre feu décidé arbitrairement. Ce qui signifiait plus d’école pour les enfants. Ma femme étant médecin ne pouvait donc aller travailler. Mais il lui fallait bien aller retrouver ses patients et pour cela sortir malgré le couvre feu. C’est donc une ambulance qui est venue la chercher pour la conduire auprès de ses patients dans les villages alentours. Nous avons perdu beaucoup de patients, notamment d’enfants blessés dans les barrages. Que ce soit les check points qui empêchent délibérément les ambulances de passer. Ou bien les barrages virtuels, c’est-à-dire les colonies en construction où des tonnes de terre empêchent le passage et obligent à de longs détours. La construction du « Mur de la honte » a encore plus aggravé la situation. De l’autre côté du mur, les gens se retrouvent piégés, contraints d’obtenir une autorisation quotidienne ou hebdomadaire pour effectuer le moindre déplacement, la situation devient infernale. Mais on vit, on se bat, on restera toujours chez nous en Palestine, à lutter contre l’injustice que l’on subit. L’espoir fait vivre. On n’a jamais perdu l’espoir d’avoir un Etat palestinien libre à côté d’un Etat israélien. Cette perspective nous fait tenir bon malgré les épreuves. Pour l’instant notre rêve n’a pas abouti en premier lieu pour des raisons politiques, en raison de l’intransigeance du gouvernement israélien. En particulier la politique de Sharon mais aussi le soutien inconditionnel que les Américains lui accordent. On résiste en conduisant les enfants à l’école malgré les chars, parfois entre deux zones de guerre, la vie reprend son cours normal. Mais certaines régions comme Naplouse sont aujourd’hui complètement isolées, il est impossible à la population civile de sortir. Pour nous, la résistance est la seule alternative, la solution politique l’unique issue.

Jénine, avril 2002, le cauchemar

Chaque jour, nous déplorons plusieurs morts, 5 là, 6 ici, c’est une tuerie commise à petit feu, petit à petit, échelonnée dans le temps. Durant l’invasion de cette année 2002, nous avons comptabilisé 54 morts en quelques jours à Jénine.

Au pire de la répression, je suis resté enfermé dans l’hôpital de Jénine cerné par 26 chars ! Durant 20 jours, nous avions l’interdiction absolue de sortir, et même de regarder par la fenêtre. Des soldats m’ont conduit vers deux jeunes gens arrêtés arbitrairement, parce qu’ils passaient par là. L’un avait une balle qui lui avait traversé le thorax, l’autre une balle dans le bras. Les soldats m’ont demandé d’en soigner un seul, le plus atteint. Je leur ai dit que faute de soins, les deux risquaient la mort, alors ils m’ont congédié sans me permettre de soigner aucun d’entre eux ! Ils ont conduit ces deux blessés en prison alors qu’ils risquaient de mourir. J’ai appris que celui qui était blessé au bras avait survécu mais perdu l’usage de son bras. Il avait effectué une peine de 18 mois de prison sans qu’aucune charge n’ait été retenue contre lui.

A ces hommes faits prisonniers, souvent interpellés au hasard, parce qu’ils passaient par là, nous n’avons pas pu apporter notre aide. Avec la Croix rouge, nous avons essayé d’envoyer des médecins pour visiter les prisonniers, mais nous avons essuyé un refus. Certains sont morts en prison, seuls et privés de soins.

A Jénine durant ces évènements de 2002, 54 personnes ont donc été tuées et 95 dans le gouvernorat. 30 % des morts étaient des vieillards ; 15% des enfants de moins de 15 ans. L’armée israélienne considérait toute personne comme un combattant, pire comme un terroriste ! Des gens se sont défendus, ce qui est bien normal : imaginez, des chars envahissent votre ville, écrasant tout sur leur passage ; vous défendez votre maison, votre famille comme vous le pouvez. A Jénine, même des enfants de 5 ans ont été considérés comme terroristes.

Avant Sharon ?

Il y avait un vrai espoir de paix. Malgré les défauts des précédents dirigeants israéliens, aucun d’entre eux n’était aussi dangereux que Sharon. A l’époque de Rabin, nous avions beaucoup d’espoir. Des contacts bilatéraux ont été entrepris entre des médecins et des chercheurs israéliens et palestiniens. Nous voulions construire la paix. Tout a changé avec l’arrivée de Sharon.

La sale guerre

Il a été prouvé que les obus utilisés par l’armée israélienne sont à base d’uranium appauvri, or l’usage de telles armes entraîne des conséquences sanitaires très graves. Les obus éclatent en mille morceaux et se dispersent ; de telles armes augmentent les risques de cancers. Nous ne possédions pas de registre sur la progression des cancers mais sommes en train de le mettre au point. Quoi qu’il en soit, les études menées dans d’autres pays prouvent toutes le lien entre armes à l’uranium appauvri et augmentation des cancers.

A propos de l’eau, enjeu capital :

Les Israéliens procèdent à des forages très profonds pour extraire l’eau qui est transférée vers les colonies. Les Palestiniens sont contraints de consommer l’eau polluée par le sel.

L’agriculteur palestinien ne peut arroser ses propres terres que lorsque l’occupant le lui autorise. Les colonies sont disposées sur le haut des collines pour s’accaparer la majorité de l’eau. Les spécialistes israéliens parlent eux-mêmes d’une politique désastreuse.

Le retrait de Gaza ?

Pour moi, cela ne va pas améliorer la réalité sur le terrain, il ne s’agit pas d’un véritable retrait, les Israéliens conservant le contrôle de la zone. Ils pourront ainsi effectuer des bombardements comme ils le veulent. Sharon impose lui-même la problématique.

De plus en plus d’israéliens souffrent aussi de cette situation. Beaucoup de mes amis israéliens qui à l’époque de Rabin avaient fait le choix du dialogue gardent la même optique. C’est pourquoi, je reste optimiste malgré tout. Les négociations sont la seule issue qui s’offre à nous, nous sommes condamnés à faire la paix, c’est bien simple, nous n’avons pas d’autre choix !

Matania Ben Artzi

Il est important d’inciter à la paix. Il est tellement plus facile de soutenir la guerre que d’encourager au compromis, le plus dur est de faire la paix, regarder l’autre camp, comprendre l’Autre à la manière d’un Gandhi ou d’un Martin Luther king.

Je regrette que certains intellectuels sionistes français n’incitent pas l’Etat israélien à la paix. Au contraire, ils encouragent plutôt les positions obstinées et jusqu’au-boutistes des Israéliens. Depuis Paris, il est facile d’inciter à la guerre. Je parle en tant qu’Israélien et en tant que tel, je suis bien placé pour critiquer la société israélienne. De même qu’un Palestinien est bien placé pour critiquer la société palestinienne

Je crois en la philosophie de la laïcité. Je ne suis pas d’accord sur le fait de recourir à un vocabulaire religieux pour décrire le conflit. La lutte pour la paix doit être universelle. Ces références religieuses m’inquiètent ainsi que la montée du fanatisme de part et d’autre, c’est la source de tous les problèmes.

Et la ségrégation raciale en Israël ?

Ofra Ben Artzi

En Israël, il existe différentes « classes » séparées de citoyens. Les Arabes israéliens ne peuvent pas acheter des maisons. Hier, un article d’Haaretz évoquait la question géostratégique en Israël. Il était question d’une étude réalisée en Galilée. La politique de la ville consiste à installer les Arabes en bas des collines et les villages juifs en haut, cela se passe ainsi depuis 30 ans. L’article concluait en disant que sur le plan démographique, l’avenir des Juifs n’est pas rose mais sur le plan géostratégique, il serait plus « positif ». Du moins si l’on admet la stratégie de ces politiciens. Mais comment peut ont dire qu’un Etat est démocratique lorsqu’il se définit comme exclusivement juif ? C’était la question que posait la journaliste en fin d’article.

Matania Ben Artzi

Le fait de pouvoir encore lire des articles de ce style dans Haaretz, qui expriment de telles vérités, c’est déjà une bonne raison de rester optimiste !

Mohamed Abu Ghali 

C’est d’autant plus courageux que des journalistes d’Haaretz ont été menacés de mort pour avoir écris de tels articles !

Un seul Etat pour tous ou deux Etats séparés ?

Matania Ben Artzi

Je crois de moins en moins en la solution de deux Etats, cela me paraît de plus en plus difficile de couper cette terre en deux Etats, pour créer un Etat palestinien viable et autosuffisant après 40 ans d’occupation. L’Algérie était découpée en trois départements considérés comme français, mais il y avait la mer entre les deux. Un seul Etat pour tous, cela me semble plus intelligent, plus conforme à une certaine real politik, Ce serait un Etat global, unique, réunissant toutes les communautés, des citoyens égaux, c’est la meilleure solution pour les Palestiniens. Mes collègues me disent qu’ils préfèreraient un grand pays moderne à deux entités séparés. Nous sommes de moins en moins optimistes pour une solution de deux Etats. Avant, avec l’esprit d’Oslo, j’étais naïf. Je croyais en ces Accords. Je me souviens qu’avec des amis, nous avions fêté l’évènement à Princeton aux Etats-Unis, maintenant peut-être qu’il est trop tard ? Plutôt qu’un Kosovo, je préférerais un grand Etat où chaque communauté bénéficierait d’une égalité totale, à l’exemple de la Belgique ou de la Suisse.

Ofra Ben Artzi

Je peux citer l’exemple de l’école judéo-arabe de Jérusalem. Une expérience magnifique et qui prouve que tout le monde peut vivre ensemble, les enfants apprennent l’arabe et l’hébreu.

Mohamed Abu Ghali 

L’idée d’un seul Etat est séduisante mais ne me semble pas réaliste. Il y a eu trop de souffrances, d’espoir déçu. Les Palestiniens ont droit à leur Etat. La solution existe pourtant, il s’agit de revenir au droit international. Pour obtenir cette réconciliation, nous devons prendre appui sur les résolutions des Nations Unies toujours adoptées à l’unanimité des Nations (à l’exception notable des Etats Unis, comme toujours) .Il faut qu’Israël accepte enfin de respecter le droit international.

Matania Ben Artzi

C’est vrai, il n’y a pas d’égalité dans le respect des souffrances. Il nous faut absolument essayer de convaincre les communautés juives ici en France et aux Etats-Unis de la nécessité d’une solution pacifique et de respecter le droit international. Nous leur faisons comprendre que précisément, c’est la meilleure solution pour tous, y compris pour les Israéliens !

Et les forces de paix israéliennes, que font -elles ?

Ofra Ben Artzi :

J’ai posé cette question à des militants de La paix maintenant : « Qu’avez vous fait ces vingt dernières années ? ». Certaines associations pacifistes se mobilisent comme Taay’ush, les Femmes en noir, les Rabbins pour les droits de l’homme, etc. Mais le plus souvent, ces actions se limitent à des témoignages. Mais les Palestiniens victimes de la répression ont besoin plus que de témoignages, ils ont besoin d’action pour mettre un terme à leur situation. Aujourd’hui, j’ai honte d’être Israélienne.

Matania Ben Artzi :

Je suis pour la désobéissance civile pour faire pression contre son propre gouvernement comme les pacifistes américains engagés contre la guerre en Irak. Mais le grand problème c’est l’indifférence, comme en Afrique, au Soudan.

Un proverbe de la tradition juive dit : « il faut déjà s’occuper de ses propres pauvres ».

Nous n’avons que des passeports israéliens, nous luttons en tant que tels comme nous le pouvons contre les lois qui discriminent les Arabes.

En 1973, on évoquait déjà l’idée de constituer un Etat laïque. Mais dans le cas où cet Etat unique pouvait voir le jour, il ne faudrait pas que les discriminations qui existent déjà s’aggravent. Et que les Palestiniens constituent une 3e classe de sous citoyens, après les Israéliens juifs et arabes. Actuellement, dans leurs passeports, il n’y pas d’indication de nationalité. Même dans les cartes d’identité, la case indiquant la nationalité est vide.

Mohamed Abu Ghali :

C’est vrai que cette réconciliation se basera sur des inégalités des richesses, de situations. Mais les discriminations ne sont pas éternelles et peuvent être combattues, c’est une question de volonté politique.

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