Harry au pays des barbus

Safari salafi sur TF1. Le 13 avril, la première chaîne diffusa un long reportage consacré aux fondamentalis

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samedi 24 avril 2010

Harry au pays des barbus

Safari salafi sur TF1. Le 13 avril, la première chaîne diffusa un long reportage consacré aux fondamentalistes musulmans de Marseille. Une nouvelle occasion pour faire parader l’animal de foire préféré de certains médias français : l’islamiste-hostile-aux-lois-de-la-République. Décryptage d‘une mise en scène efficace.

« Un scénario qui met en scène une bande de gamins en délire » selon Nourredine Cheikh, président de la grande mosquée de Marseille. « Le parti pris de TF1 de donner de l’islam l’image d’une religion arriérée », d’après Makhete Cissé, responsable associatif local. Un coup de projecteur sur « un gourou entouré de sa cour de guignols », pour Omar Djellil, directeur de l’association Présence citoyenne. Un reportage « lamentable » , estime le quotidien La Provence, et « honteux », dixit le maire Jean-Claude Gaudin. A Marseille, c’est l’unanimité pour condamner l’émission intitulée « Harry Roselmack en immersion chez les fondamentalistes musulmans ».

Faut-il s’étonner du courroux des Marseillais, et plus généralement de nombreux internautes, à l’encontre du documentaire quand on connaît les préparatifs du tournage ? Dans une interview accordée à la maison mère, Harry Roselmack, rédacteur en chef et narrateur du sujet, admet lui-même n’avoir rien connu des salafistes avant de les rencontrer. Une surprenante légèreté professionnelle de la part du journaliste préféré des Français. Et un aveu qui contredit le but affiché par le conseiller éditorial du reportage, l’universitaire Bernard Rougier, qui qualifia le documentaire de « sociologie de terrain ». Du terrain, certes, il y en a eu, tout autour du quartier de la Cabucelle, et pendant 100 minutes, soit un luxe incroyable pour tout reportage audiovisuel de nos jours. Mais, de la sociologie, pas une trace : aucune enquête sur l‘essor du salafisme, aucun éclairage sur les conditions socio-économiques qui favorisent une telle dérive d’ordre sectaire, aucun retour sur l‘échec de l‘intégration que suggère cette isolation du reste de la société.

L’inspecteur Harry et la menace fantôme

Roselmack rappelle à juste titre le doublement des salafistes en France, en l’espace de cinq ans. 12000 individus selon les dernières estimations. Mais il oublie de préciser la proportion de cette tendance rigoriste et puritaine rapportée à l’ensemble de la population musulmane hexagonale : 0,2 % pour cinq millions d‘individus. Plus grave, le format initial du documentaire a été abandonné par TF1 : il s’agissait dans un premier temps de suivre trois familles pratiquant une tendance fondamentaliste propre à leur religion. Cette approche didactique de l’intégrisme religieux, présent dans l’islam, le christianisme et le judaïsme, aurait sans doute été plus éclairante pour révéler les caractéristiques communes dans les dérives des trois monothéismes. Or, à vouloir finalement se consacrer uniquement au fondamentalisme musulman, à travers l’exemple ultra minoritaire du salafisme, le risque de stigmatisation d’une plus large communauté était patent. TF1 indique avoir renoncé au projet initial pour ne pas tomber dans les « raccourcis »  et la « caricature » induits par le manque de temps supposé pour couvrir correctement trois familles différentes en plus d’une heure et demie. Bingo. Ces travers seront finalement bien présents tout au long du reportage, au bénéfice exclusif de l’islam.

Ainsi, sous couvert d’aborder ces personnages excentriques que sont les salafistes, Harry Roselmack a sans cesse balancé entre deux reportages confondus en un : d’une part, l’approche des comportements propres aux radicaux (revendication la burqa, puritanisme moral extrême) et de l’autre, la mise en lumière de la pratique classique du musulman lambda (prières, ablutions).Un basculement intervient par exemple lorsque Harry Roselmack demande à l’imam si « les tâches ménagères, c’est pas trop dur, pour un homme musulman » après lui avoir bien rappelé qu’« on a une vision machiste de la société musulmane ». Ainsi, en une question lapidaire, le journaliste entretient le préjugé de la domination masculine supposé quasi-génétique des musulmans, appliqué ipso facto à un milliard et demi d’êtres humains sur la planète, en dépit de leurs différences culturelles. La caricature se dessine également quand Harry Roselmack demande a Djamel si celui-ci commet un délit (tenter d’emporter illégalement un mouton chez soi pour l’égorger clandestinement) parce que « les règles de sa religion lui imposent ». Quant aux raccourcis, ils sont savoureux par leur évidence : ainsi en va-t-il de jeune salafiste, se disant moralement « remonté » après avoir écouté un prêche, mais qui se voit orienté sournoisement par le journaliste qui lui demande s’il est bien « remonté contre l’Occident » ou encore de Roselmack qui, inquiet de constater l’absence du Code civil dans la bibliothèque de l’imam, en déduit alors que celui-ci place le Coran au dessus des lois de la République. Une idée ingénieuse, au passage, à transmettre au ministre Eric Besson, en recherche actuellement de gadgets symboliques : le gros live rouge juridique dans tous les foyers français comme signe de l’identité nationale et gage de bonne citoyenneté.

Quand Harry rencontre Salim

Au-delà de Djamel, poupin un brin naïf et facilement instrumentalisé tout au long du sujet, la véritable star du reportage est l’imam de la mosquée Ibn Baz de Marseille, et cheikh auto-proclamé, le pagnolesque Salim Abou Islam. Comme dans la tradition du music-hall, Roselmack et lui feront un excellent duo comique, sorte de « sparring partners » qui se sont (miraculeusement) trouvés. Car, entre TF1 et la poignée de prétendus salafistes marseillais, c’est un échange de bons procédés  : un joli buzz pour la chaîne qui a réuni un million et demi de téléspectateurs ainsi que 270 000 internautes et une opération marketing réussie pour l’imam et ses compères qui ne pouvaient pas espérer une meilleure tribune pour propager leurs idées rétrogrades. Ce pseudo guide religieux a tout, d’ailleurs, du bon client télévisuel : trublion, agité, outrancier à souhait, machiste (quand il coupe la parole à sa femme enburquanée) et inculte (lorsqu’il demande à ses adeptes le nom du Premier ministre français). Jusqu’à la scène finale où l’imam, comprenant son intérêt à montrer patte blanche, appelle le yéti Ben Laden à la rescousse en condamnant ouvertement le terrorisme, comme si cette réprobation n’allait pas de soi. Plutôt qu’un théologien pondéré, cultivé et sachant s’exprimer dans un français châtié, l’opportuniste cheikh en bois incarne à merveille cette image grotesque et archaïque qui convient aux islamophobes de tout poil, dont la plupart se couvrent du voile gracieux de la laïcité ou du féminisme pour diaboliser, dans le mépris ou avec condescendance, une communauté en particulier.

Charles Villeneuve, sors de ce corps

Le mystère réside finalement dans la part de responsabilité d’Harry Roselmack dans cette débâcle journalistique, où le projecteur s’est finalement braqué sur une poignée d’hurluberlus au détriment de la vaste majorité de leurs coreligionnaires, ou au bénéfice des autres intégristes dont on ne parle jamais (catholiques contre la « réforme Vatican 2 » comme la mouvance St-Jean de Chardonnet, ultra-orthodoxes juifs, protestants de certains courants évangéliques, nouveaux mouvements sectaires, etc). Etrange désinvolture de Roselmack quand on connaît son engagement en tant que militant pour la diversité dans les médias, au sein du club Averroes, ou ses admirations affichées envers ces personnalités exigeantes et iconoclastes que sont la députée Christiane Taubira ou l’esthète audiovisuel par excellence, feu Henry Chapier. Passionné par l’écriture, pour laquelle il se verrait bien renoncer au JT de 20h d‘ici une dizaine d‘années, Harry Roselmack, âgé de 37 ans, voulait d’abord être critique de cinéma dans sa jeunesse avant de s’orienter vers le journalisme. Passé en quelques années de Radio Béton, antenne communautaire antillaise basée à Tours, à Télé Bouygues, l’homme, originaire de la Martinique, aura su bénéficier de la soudaine prise de conscience des patrons de chaînes à l’égard de le tendance monocolore des journalistes à l’écran. Lorsqu’en mars 2006, Etienne Mougeotte annonça, comme conséquence des recommandations de Jacques Chirac au lendemain des émeutes en banlieue, l’arrivée d’Harry Roselmack sur les antennes de LCI et TF1, beaucoup ont cru y voir le premier geste médiatique d’une discrimination positive de grande ampleur. Depuis, le déchantement opère, insidieusement, renvoyant à une question de fond : quel intérêt à recruter des figures des « minorités visibles » si les méthodes et le discours journalistiques demeurent identiques aux prédécesseurs ? La même désillusion avait touché certains téléspectateurs lors du visionnage de la précédente émission de Roselmack consacrée à la banlieue et tournée à Villiers-le-Bel. Sans tomber dans les dérives alarmistes ou racoleuses d’une autre émission mythique de TF1, Le droit de savoir, le nouveau format de reportage long, inspiré d’un concept de la BBC, n’a pas su éviter les caricatures et autres simplifications abusives pour dépeindre le quotidien des habitants des cités populaires. Sur la banlieue comme sur l’islamisme, deux sujets effectivement sensibles et délicats à traiter en télévision, Harry Roselmack semble, à la lecture des nombreux commentaires d’internautes sur différents sites, avoir, au mieux déçu, au pire agacé de nombreux téléspectateurs, et pas seulement des banlieusards ou des musulmans.

Dieu m’a donné la foi

Sur la question religieuse, on pouvait espérer une approche prudente et nuancée du journaliste, qui lui-même ne cache pas sa foi catholique très ancrée (comme d’ailleurs l’ex-PDG de TF1 qui l‘a recruté, Patrick Le Lay), au point d’avoir dédicacé son roman fantastique, paru sous pseudonyme en 2007 et intitulé « Novilu », à Dieu, surnommé « Lui ». Un affichage spirituel particulièrement original pour un journaliste très médiatisé, qui pose la question de son impartialité lorsqu il s’agit de traiter professionnellement une autre religion. Ainsi, par exemple, lorsque Serge Moati, journaliste réputé de gauche, consacre un documentaire à Jean-Marie Le Pen, il est tout à fait légitime de s’interroger sur la distance émotionnelle que réussira -ou non- à prendre l’enquêteur sur l’objet de son reportage. Par moments, le chrétien quasi-mystique Harry Roselmack, plongé en « immersion » -selon le titre de son émission- parmi les fondamentalistes musulmans, paraissait plutôt « submergé » par cette cour des miracles, occupée par ces étranges individus dont il avoua ne rien connaître avant de les rencontrer. Au lieu d’un reportage montrant et expliquant à la fois comment chacun d’entre nous peut devenir ou paraître radical au sein de sa propre religion, le documentaire d’Harry Roselmack n’a cessé de cultiver cette altérité entre « eux », ces «  fondamentalistes musulmans » qui « n’acceptent pas toutes les règles de la République » et « nous ». Une mise à distance, sensationnaliste et efficace pour l’audience, mais au risque de cultiver cette peur et ce rejet de « l’Autre », qu’il soit pieux musulman, arabe et barbu, ou simplement différent dans ses mœurs vestimentaires et ses croyances. Mais c’est sans doute oublier qu’à l’instar d’un mouton au jour de l’Aïd, une carrière médiatique vaut bien le sacrifice de quelques bêtes de foire.

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