George Bush, en lévitation au-dessus d’un champ de ruines

Du périple moyen-oriental auquel s’est livré le locataire de la Maison Blanche, il y a peu de chance que l

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dimanche 20 janvier 2008

Du périple moyen-oriental auquel s’est livré le locataire de la Maison Blanche, il y a peu de chance que l’Histoire retienne grand’chose. « Une visite pour rien ? » s’interrogeait-on gravement dans la presse française à la veille de la tournée présidentielle. On connaît désormais la réponse : un néant profond, insondable même, à la mesure de l’ignorance crasse du président américain concernant cette région du monde à l’exception de ses hydrocarbures.

Nul besoin d’être expert pour comprendre que cette virée diplomatique poursuivait en réalité un seul objectif : souder les régimes arabes contre l’Iran en se livrant à un exercice d’illusionniste sur le conflit israélo-palestinien. C’était cousu de fil blanc : il fallait singer la commisération vis-à-vis des Palestiniens pour ôter aux « pays arabes modérés » l’envie de faire la fine bouche devant la vaste coalition anti-mollahs concoctée par Washington.

De là, évidemment, les sorties inhabituelles du président américain sur « la fin de l’occupation commencée en 1967 », les larmes de crocodile devant « les frustrations massives » des Palestiniens, le refus d’un Etat palestinien qui se résumerait à un « gruyère », sans parler de sa tardive indignation devant ces innombrables check points israéliens dont il parut découvrir l’existence en janvier 2008.

Si incongrue de la part de George Bush, l’expression de telles évidences a arraché à Mahmoud Abbas, si l’on en croit Le Monde, un authentique « ravissement ». On suppose que cette lune de miel entre l’OLP et l’Oncle Sam, toutefois, n’a pas survécu à l’assassinat par « Tsahal » de 19 Palestiniens dans la seule journée du 15 janvier. Israël tenait visiblement à célébrer à sa façon la conversion tardive du président américain au droit international. Ce dernier n’a fait aucun commentaire sur cette éminente contribution de Tel-Aviv au nouveau « processus de paix ».

Mais les truismes calculés dont George Bush gratifia les médias ne provoquèrent pas seulement l’extase momentanée du « président palestinien » et un déluge supplémentaire de bombes israéliennes. Dommage collatéral beaucoup moins grave et nettement plus risible, ces déclarations suscitèrent aussi, dans la presse française, un raz-de-marée d’optimisme béat. Dans un texte tellement symptomatique qu’il mérite d’être longuement cité, Bernard Guetta se livre ainsi, dans Libération, à des prouesses rhétoriques qui donnent l’impression qu’Oslo a ressuscité d’entre les morts.

« Revenant de Ramallah, George Bush appelle, de Jérusalem, à la fin de l’occupation commencée en 1967. Il demande, en d’autres termes, qu’Israël se retire de Cisjordanie et de Jérusalem-Est. C’est une bombe. Et comment réagit le gouvernement israélien ? Il fait dire que cette solution lui conviendrait. Loin de pousser de hauts cris, Israël ne rejette pas cette exigence. C’est une totale révolution qui vient justifier la conviction, dite et redite, du président palestinien, qu’un règlement serait possible cette année, en 2008, mais .. »

Oui mais voilà, admoneste Guetta, « quand les faits surprennent et dérangent, n’entrent plus dans les catégories établies, on refuse d’en voir l’importance ». Et tout ça, c’est la faute des «  sceptiques » qui ne voient qu’un « Bush en fin de mandat », un « gouvernement israélien au bord de l’éclatement » et un « Mahmoud Abbas en sursis ». Ah ces aveugles ! «  Mais si la paix n’est, bien sûr, pas faite, si rien ne l’assure évidemment, comment ne pas voir à quel point elle a progressé ? Comment ne pas voir qu’on est dans l’accélération d’une de ces évolutions longues dont on se demande toujours, après coup, comment on a pu l’ignorer ? » (Libération, « Rebonds », 15 janvier 2008).

Malheureusement, cette prose irénique a été publiée le jour même où les héros de Tsahal accomplirent leur plus beau pogrom anti-arabe depuis un an. Dans les propos subversifs de George Bush, Guetta a cru voir une véritable « bombe » : il ne croyait pas si bien dire. Mais ce n’est pas tout. Sans se demander un seul instant si la démarche du président américain n’était pas calculée, il a naïvement pris au pied de la lettre ses déclarations. Rien d’étonnant à ce qu’il en ait tiré des plans sur la comète.

Reprenons point par point. M. Bush, paraît-il, exige la «  fin de l’occupation » et Israël acquiescerait à cette exigence. Espoir immense, chants d’allégresse ? C’est surréaliste. Partisan outrancier de l’Etat hébreu, George Bush est le seul président américain qui ait explicitement mis en cause le droit international au Proche-Orient. Dans une missive officielle à Ariel Sharon (avril 2004), il jugeait « irréaliste » le retour aux frontières de 1967 et avalisait ainsi de nouvelles annexions. Et il viendrait, à dix mois de son départ, ruiner cette idylle avec les durs de la droite israélienne ?

Poudre aux yeux complaisamment jetée devant les caméras des chaînes satellitaires arabes, cette rhétorique n’aveugle que ceux qui ne veulent pas voir. Pour Washington, l’alliance des pétromonarchies a un prix d’autant plus aisé à payer qu’il reste purement symbolique : une pincée de démagogie compassionnelle fait l’affaire. Le salut d’Israël colonial vaut bien quelques réprimandes oratoires. D’autant qu’elles n’engagent à rien, et donnent un os à ronger à l’opinion publique des pays arabes dont les potentats d’un autre âge s’empressent de faire des courbettes au président américain.

Ehoud Olmert l’a si bien compris qu’il a fait mine d’acquiescer à ces admonestations en y ajoutant quelques formules creuses sur les « compromis douloureux » auxquels il se résignerait d’avance. On se demande bien lesquels. Renoncera-t-il au résidu de la Cisjordanie qui n’est pas encore truffé de colonies ? Concédera-t-il aux Palestiniens un obscur faubourg de Jérusalem-Est en guise de capitale ? Il y a 470 000 colons confortablement installés dans leurs bunkers en territoire occupé. Qu’ils se rassurent : ce n’est pas George Bush qui les contraindra à déménager.

Peu importe : manifestement désireux de construire un monument de la pensée a-critique, Bernard Guetta n’en démord pas. «  L’échec reste plus probable que le succès », lâche-t-il d’abord dans un éclair de lucidité. Il faudrait savoir .. Puis il se ravise : « ça tanguera beaucoup, mais Olmert, Abbas, et Bush sont d’ores et déjà d’accord sur les grandes lignes d’un règlement auquel ils travaillent. Jérusalem serait partagé. Sous condition d’ajustements territoriaux, les plus grandes colonies resteraient israéliennes ».

Auto-hallucination qui laisse pantois : en trois mots, notre analyste expédie la question de Jérusalem comme si elle allait être réglée demain matin. Mais le seul « partage de Jérusalem » qui vaille, c’est l’application du droit international. Autrement dit, la restitution intégrale de Jérusalem-Est à ses détenteurs légitimes, ce qui implique l’abolition de la loi fondamentale israélienne qui fait de « Jérusalem réunifiée » la « capitale éternelle d’Israël », mais aussi le déménagement des 220 000 juifs illégalement installés dans la partie arabe de la ville. Ehoud Olmert aurait vraiment donné son accord ? Si c’était le cas, il surpasserait dans l’héroïsme Itzhak Rabin lui-même, que l’extrême droite sioniste a assassiné pour moins que ça. Assurément, ce serait une vraie « bombe » médiatique. La vraie question, c’est de savoir comment un journaliste sérieux peut accréditer pareilles foutaises. Mais il est vrai que nous sommes en France.

Reste éventuellement une seconde hypothèse, tout aussi ridicule : l’accord en question serait fondé sur de nouvelles concessions palestiniennes. Sans le dire à personne, Mahmoud Abbas aurait renoncé au noyau dur de la position officielle de l’OLP depuis 1988 : un Etat palestinien dans les frontières de 1967 avec Jérusalem-Est pour capitale. Mais soit Bernard Guetta est mieux informé que la totalité des journalistes de la planète, soit il veut nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Avec tout le respect qu’on lui doit, on penchera pour la seconde solution.

Ce qui ne l’empêche pas de poursuivre en évoquant la question des réfugiés comme s’il s’agissait de broutilles : «  La Palestine serait assurée d’une continuité territoriale et, quant aux réfugiés, ils recevraient des compensations financières, mais c’est dans le futur Etat palestinien, et non pas en Israël, qu’ils reviendraient ». Et il faudrait appeler ça un accord ? En fait, cette formulation correspond exactement à la position de Tel-Aviv : aucune reconnaissance du préjudice subi par le peuple palestinien, aucun réfugié autorisé à revenir en territoire israélien sur le sol de ses ancêtres, et une poignée de shekels en guise de dédommagement.

Après avoir servilement ânnoné les péroraisons de MM. Bush et Olmert, Bernard Guetta en vient cependant à l’essentiel : «  Mais il reste une grande question à trancher, la plus redoutable des pierres d’achoppement. Comment appliquer un tel accord alors que le Hamas contrôle Gaza ? » Nous y voilà donc : ce serait tellement plus facile, en effet, si les Palestiniens baissaient les bras et abdiquaient toute résistance ! Et si, en face du nouveau mur de la honte érigé par Israël, il n’y avait cette maudite « pierre d’achoppement » qui s’obstine à exister.

En votant pour le Hamas en 2006, le peuple palestinien s’est démocratiquement rebellé contre l’occupant. Ce n’est pas pour lui tendre l’autre joue en 2008. MM. Bush et Olmert le savent, mais M. Guetta, lui, fait semblant de l’ignorer. Sans doute parce que la conception du conflit à laquelle il s’adosse avec la plupart des commentateurs exige cette amnésie volontaire. Pour coller, non pas à la réalité mais à sa représentation dominante, il faut un coupable. Or ce coupable ne pouvant être Israël, il ne peut être que le Hamas, dont l’existence même est un défi lancé à Israël.

Niant l’évidence, on inverse alors la cause et l’effet : ce n’est pas l’occupation qui génère la résistance, mais le terrorisme qui justifie l’autodéfense. Déniant aux victimes la même valeur, on fait fi des statistiques du conflit. En 2007, l’armée israélienne a tué 373 Palestiniens dans la bande de Gaza. En même temps, on a déploré 13 victimes israéliennes. Mais la cause est entendue : le «  terrorisme islamiste » menace Israël d’un nouvel holocauste. « Aussi longtemps qu’il y aura du terrorisme à Gaza, il sera très difficile de parvenir à un accord de paix avec les Palestiniens », résume Ehoud Olmert dans un article de foi repris en chœur par les médias occidentaux.

Il est vrai que le premier ministre de l’Etat hébreu sait de quoi il parle : la principale organisation terroriste du Proche-Orient, c’est l’armée israélienne. Evidence arithmétique, tout simplement. En un sens, Israéliens et Américains ont raison : le terrorisme est partout. Mais il est surtout là où on se refuse à le voir. Un détail amusant : lors de son bref séjour à Jérusalem, George Bush a élu domicile à l’hôtel King David qui, à l’époque du mandat britannique, abritait le quartier général des forces d’occupation. Un commando de l’Irgoun l’a fait sauter en 1946, tuant délibérément une centaine de personnes. Futur premier ministre et idole des médias après « Camp David », le terroriste Menahem Begin était le commanditaire de l’attentat.

George Bush, lui, est sorti indemne de l’hôtel King David pour achever sa tournée moyen-orientale. Comme prévu, la seconde partie du voyage fut d’un grand classicisme. Au programme : contrats juteux avec les roitelets du pétrole et avalanche de diatribes anti-iraniennes. En Palestine, le président américain mariait commisération de façade et fausse admonestation. Avec les pétromonarchies, il a agité l’épouvantail du chiisme nucléarisé pour stimuler les ventes d’armes made in USA. Obstiné, il a menacé une énième fois le régime iranien, ce « sponsor du terrorisme », lui attribuant sémantiquement cette confusion entre le commerce et la politique dont l’hyperpuissance est elle-même coutumière.

Faisant feu de tout bois, il a vainement tenté d’exploiter un incident naval irano-américain des plus dérisoires survenu dans le détroit d’Ormouz. Comme pour l’affaire des marins britanniques capturés dans le Chott-al-Arab, l’attitude de la puissance occidentale s’indignant qu’on ait égratigné l’une de ses canonnières était parfaitement grotesque. On n’ose imaginer ce qui se passerait si l’on interceptait des vedettes iraniennes sur la Tamise ou des sous-marins devant Manhattan. Jouant les matamores, le Texan en colère s’est livré devant les caméras à des rodomontades ridicules dont on se gausse encore à Téhéran.

Pas un mot, en revanche, sur la situation irakienne. A quoi bon, en effet, évoquer publiquement le plus grand désastre américain depuis la guerre du Vietnam ? L’Irak est le trou noir, vaste et béant, de la politique des Etats-Unis au Moyen-Orient. Mais tout se tient. C’est la déconfiture mésopotamienne qui est venue décupler l’obsession iranienne des néoconservateurs. Il fallait un puissant dérivatif à l’échec irakien, un nouveau front avec de nouveaux méchants à diaboliser. Avec George Bush, l’Amérique n’arrive pas à guérir du syndrome des sorcières de Salem, elle s’y enfonce chaque jour davantage.

Le premier voyage au Moyen-Orient d’un George Bush en phase terminale aura laissé derrière lui une irrésistible impression de vide sidéral et de monumentale hypocrisie. Mais en un sens il n’aura pas été inutile. Le locataire de la Maison Blanche s’y sera montré sous son vrai jour sur la scène planétaire : bouffi de rhétorique millénariste, démagogue à foison, obsédé par une hégémonie qui se lézarde, ridicule avec ses anathèmes qui n’impressionnent personne. Planant au-dessus d’un champ de ruines qu’il a largement contribué à répandre, il est apparu comme en lévitation, irrémédiablement coupé d’un monde arabe qui le vomit.

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Auteur : Bruno Guigue

Normalien, énarque, aujourd'hui professeur de philosophie, auteur de plusieurs ouvrages, dont "Aux origines du conflit israélo-arabe, l'invisible remords de l'Occident (L'Harmattan, 2002).

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