De quoi Zemmour est-il le nom ?

L’exploit est passé inaperçu : samedi dernier, le saltimbanque réactionnaire Eric Zemmour a réussi le tour de force de commettre, en moins de 24 heures et sur deux chaînes différentes, deux saillies verbales dont il a le secret. Alors que ses propos, sur Canal+, relatifs aux « trafiquants, pour la plupart, noirs et arabes » ont déchaîné les passions sur le web, sa tolérance, déclarée le même jour sur France O, à l’égard du racisme à l’embauche, n’a pas été remarquée par les internautes. Une injustice médiatique qu’il était temps de réparer.

De quoi Zemmour est-il le nom ?

L’exploit est passé inaperçu : samedi dernier, le saltimbanque réactionnaire Eric Zemmour a réussi le tour de force de commettre, en moins de 24 heures et sur deux chaînes différentes, deux saillies verbales dont il a le secret. Alors que ses propos, sur Canal+, relatifs aux « trafiquants, pour la plupart, noirs et arabes » ont déchaîné les passions sur le web, sa tolérance, déclarée le même jour sur France O, à l’égard du racisme à l’embauche, n’a pas été remarquée par les internautes. Une injustice médiatique qu’il était temps de réparer.

« Les employeurs ont le droit de refuser des Arabes ou des Noirs ! ». Stupeur et agaçements sur le plateau. Ce samedi 6 mars, dans l’émission L’Hebdo diffusée sur la chaîne dédiée à l’Outre-Mer, France O, Eric Zemmour donne son avis (à 2’45) dans un débat consacré aux statistiques ethniques et suscite en réaction l’indignation des autres invités. « C’est un délit, Eric Zemmour ! », lui rétorque l‘animateur Jean-Marc Bramy. Entre haussements de sourcils et soupirs appuyés, l’intéressé, dédouanant les recruteurs d’un tel comportement délictueux, s’amuse tout au long de la discussion de la réprobation de ses voisins, considérant de toute manière que « discriminer, c’est choisir, c’est la vie et la vie est injuste ».

 L’universitaire Dominique Wolton explose : « Dans votre tête, vous êtes en 1830 ! C’est-à-dire : je fais ce que je veux et je n’ai aucun compte à rendre ! ». Les journalistes présents au débat, Anastasie Tudieshe d’Africa N°1 et Nadir Djennad de Beur Fm, affichent un air consterné, habitués qu’ils sont aux outrances de l’énergumène. Dans sa  ligne de mire : la Haute autorité de lutte contre les discriminations. Selon lui, la Halde n’est « pas une institution républicaine » et les « Français ne s’y reconnaissent pas ». Eric Zemmour a toujours été favorable à sa suppression, au point d’avoir déclaré dans le passé être prêt à signer la pétition initiée dans ce sens par le catholique traditionaliste et ultra-conservateur Philippe de Villiers.

 Lundi, dans sa chronique matinale diffusée sur RTL, Zemmour en appelle au président de la République pour que son vœu, et celui de l’extrême-droite, se réalise, quitte à énoncer des contre-vérités à l’antenne. Après ses spéculations délirantes et coutumières sur la « délation et l’irresponsabilité » qu’encourageraient la Halde, le polémiste laisse entendre que la naissance de cette institution résulta des émeutes en banlieue qui se sont déroulées fin 2005. Une grossière erreur de la part du journaliste d’ordinaire scrupuleux puisque la loi portant création de la Halde et le décret l’instituant sont antérieurs aux révoltes des quartiers populaires.

Dérapages contrôlés

Mais il est vrai qu’Eric Zemmour n’est pas à une approximation près pour défendre son combat politique. Sans chiffres précis à l’appui, il n’a pas hésité à affirmer, dans l’émission « Salut les terriens » sur Canal+, que « la plupart des trafiquants sont noirs et arabes ». Des propos de comptoir qui font le succès du populiste, à la télévision comme sur le Net. Ainsi, la vidéo de l’échange vigoureux avec son interlocutrice, Rokhaya Diallo, présidente de l’association Les Indivisibles, a vite connu un succès viral considérable tandis que les commentaires sur les sites relayant l’information ont été abondants : plus de 2000 en 48h, par exemple, sur le site jeanmarcmorandini.com.

 Les propos de Zemmour, qui justifia de la sorte le contrôle accru et ciblé des policiers sur les jeunes d’origine afro-maghrébine, ont été dénoncés par le Mrap et à peine déplorés par la secrétaire d’Etat aux Sports, Rama Yade, qui se contenta d’évoquer une « bêtise » induite par une « analyse racialiste » de la société. Ce qui n’empêchera pas Zemmour de persister dans ses déclarations, à l’occasion d’interviews accordées lundi au Parisien et au Post, allant jusqu’à se déclarer « furieux » d’avoir été piégé par l’animateur Thierry Ardisson qui qualifia les propos de son invité, au moyen d’un titre incrusté à l’écran, de « dérapage ». Renversant habilement les rôles, et prenant goût à la posture victimaire, l’accusateur Zemmour a tenu également à préciser s’être senti « harcelé » par la présidente des Indivisibles qui avait sans doute le défaut, à ses yeux, d’avoir trop de répartie.

Néanmoins, le journaliste du Figaro a sans doute raison sur un point : Ardisson a bien commis une faute. Non pas seulement au sujet du procédé déloyal consistant à mettre en porte-à-faux un invité durant le montage de l’émission mais, aussi et surtout, en qualifiant sa logorrhée verbale de « dérapage » comme s’il s’agissait d’une maladresse. Il n’en est rien : loin d’être une bévue regrettable, l’attitude de Zemmour résulte davantage d’une posture réfléchie et stratégique. Le chroniqueur a toujours été constant dans sa stigmatisation des populations issues de l’immigration musulmane. Quelques mois auparavant, c’est le même Eric Zemmour qui affirma lors d’un débat, et sans la moindre preuve statistique à l’appui, que « 90 à 95% des mineurs délinquants sont noirs ou arabes ».

Celui qui se définit lui-même comme un « réac’ de droite » et « un porte-voix » doit régulièrement confirmer sa réputation transgressive au moyen de déclarations présentées comme de prétendues « vérités interdites ». Le bateleur de la lutte contre la « bien-pensance  » entretient le dessein d’accomplir une vengeance toute personnelle : « la gauche anti-raciste nous empêche de parler depuis 30 ans, maintenant on va lui dire ce qu’on pense ! ». C’est sans doute là une clef pour décrypter le système de la pensée Zemmour : le ressort dynamique de l’aigreur et de la rancune.

 Le descendant d’un grand-père cordonnier en Algérie a toujours affiché un désir violent de reconnaissance sociale. Agé de 51 ans, le journaliste politique a fait ses premières armes, après un échec au concours d’entrée de l’Ena et un bref passage dans le monde de la publicité, au Quotidien de Paris, sous la férule d’un autre ethno-centriste, national et libéral : Philippe Tesson. L’amoureux du théâtre couve le jeune homme féru de littérature tout en partageant avec lui la même suspicion à l’encontre de l’étranger, de mœurs ou de croyances. Cultiver son droit à la différence, que celle-ci soit culturelle, religieuse ou sexuelle : telle est l’abomination suprême pour le couple Tesson-Zemmour.

 Le milieu journalistique des réactionnaires de droite étant plutôt confiné sur la place de Paris, les amitiés et réseaux se doivent d’être solides. Et c’est en toute logique que Zemmour tombera par la suite dans l’escarcelle du Figaro pour y forger son style et sa réputation de conservateur à la plume cinglante. La publication d’ouvrages politiques lui permettra de sa faire remarquer du petit écran : producteurs et animateurs ont repéré l’animal audiovisuel en puissance qu’était Zemmour, apte, de par sa verve et son tempérament teigneux, à captiver instinctivement le téléspectateur, et ce, quelque soit la pertinence ou la profondeur du propos déployé. Canal+, I Télé et France 2 lui déroulent le tapis rouge, moins par affinité culturelle que par intérêt commercial : la recette Zemmour, régulièrement testée à l‘antenne depuis sept ans, est efficace pour l’Audimat.

A la bonne franquette

Et pour ne pas lasser le public, rien de tel qu’une polémique de temps à autre pour se rendre indispensable. Avant-dernier scandale fourni clés en main par Zemmour : l’affirmation archaïque de l’existence de différences raciales, proférée sur l’antenne d’Arte à l’automne 2008. Le sociologue Michel Wieviorka souhaita en conséquence une sanction judiciaire mais le journaliste ne sera nullement sanctionné, ni par les tribunaux, ni même par le service public audiovisuel dans lequel il continue de sévir chaque samedi sur France 2 ainsi que France O.

Nul étonnement face à une telle accoutumance médiatique au personnage quand on connaît la longue liste des déclarations, grotesques, outrancières ou révoltantes, inscrites au palmarès du saltimbanque. Zemmour est le héros d’un one-man-show permanent. L’anti-racisme ? Reprenant à son compte la définition pittoresque d’Alain Finkielkraut, c’est le « communisme du XXIème siècle ». Le féminisme ? Une sinistre conspiration visant à castrer les derniers mâles , un « totalitarisme » en puissance. Les Gitans ? Ce ne sont « pas tous des voleurs » mais des gens qu’il faut davantage « contrôler ». L’immigration en France ? Un « tsunami démographique ». Le retour de la peine de mort ? Pourquoi pas. Siffler l’hymne national ? C’est « manifester le refus de se sentir français ». Le rap ? Une « sous-culture d’analphabètes ». La présence d’une candidate voilée sur une liste du Npa aux élections régionales ? La preuve que « Besancenot pactise avec le diable islamiste ». L’absence de bacon dans la nourriture vendue au Quick de Roubaix ? Le signe précurseur « de régions entières qui seront halalisées ». L’incarnation ubuesque d’Alexandre Dumas au cinéma par Gérard Depardieu au détriment d’un comédien noir ? Le reflet d’une « priorité identitaire » puisque Dumas était « d’abord français avant d’être noir ». Liste non exhaustive.

Préparez-vous à la guerre civile

Si la provocation démagogique constitue bel et bien son fonds de commerce, Eric Zemmour n’en cultive pas moins sincèrement ses obsessions les plus intimes. Ainsi en va-t-il du « communautarisme », cette pieuvre tentaculaire, en provenance de Méditerranée, qui menace la France. Dans son roman intitulé « Petit frère », publié en 2008, l’aspirant écrivain exploite un fait divers authentique pour exalter sa phobie récurrente : selon lui, il existerait un antisémitisme spécifique, et criminel de surcroît, propre aux jeunes banlieusards d’origine maghrébine.

L’affaire, dans laquelle un jeune juif a été assassiné par un ami musulman, illustrerait la « désintégration française » et la « défrancisation » en cours dans la société. D’après Philippe Cohen, rédacteur en chef de Marianne2.fr, « le livre nous dit, à travers certains de ses personnages, que les Juifs de France doivent se préparer à partir, car la capacité des Français à tout accepter des jeunes beurs est infinie et qu’elle mènera le pays au désastre »...Depuis les abysses du coma dans lequel il est toujours plongé, l’ancien Premier ministre Ariel Sharon, qui n’avait de cesse d’exhorter ses co-religionnaires- menacés selon lui par « 6 millions d’Arabes »- à quitter la France serait sans doute ravi d’apprendre que son appel est toujours relayé.

Le déclin de l’Empire zemmourien

En cette fin d’hiver, Zemmour récidive en commettant un nouvel ouvrage, « Mélancolie française », consacré à l’Histoire de France et déjà célébré par ses confrères du Figaro. Le titre sibyllin évoque la tristesse qui se serait emparée de la nation, affligée, selon l’auteur, de ne pas avoir accompli sa mission quasi-divine, sa destinée manifeste, de succéder à l’Empire romain. De par son ambition littéraire d‘assigner au pays un rôle spécifique dans le monde, l’essai évoque incidemment un curieux ouvrage de Saint-Yves d’Alveydre, paru en 1887 et intitulé « la France vraie ou la Mission des Français ». Un titre que n’aurait sans doute pas renié Zemmour.

Aux yeux du journaliste, la France de 2010 est comparable à un Empire submergé par de « nouveaux barbares » -comprenez les immigrés afro-maghrébins- qui refuseraient de se « romaniser » ou de s‘assimiler. A tel point que d’ici dix à quinze ans, ces populations, qui finiront par constituer « 90 à 95 % des habitants de Seine St-Denis », susciteront une « uniformisation ethnique et religieuse » qui entraînera à son tour -priez de ne pas sourire- « des revendications d’autonomie et d’application de la charia ».

Evidemment, le prophète de l’Apocalypse des banlieues précise qu’il dispose de « chiffres dissimulés », résultant de secrètes enquêtes démographiques un brin sulfureuses, pour pouvoir sonder l’avenir avec une telle assurance. La démarche d’Eric Zemmour n’est pas sans rappeler, dans l’intitulé qu’il donne à son nouvel ouvrage, le titre d’un autre essai, rédigé en 1983 par le philosophe Pascal Bruckner et intitulé « Le sanglot de l’homme blanc ». Si les deux hommes déplorent de concert l’auto-culpabilisation de l’Occident pour ses crimes passés, le titre de l’ouvrage de Bruckner semble préfigurer, sur la forme mais pour d‘autres raisons, la posture catastrophée dorénavant affichée par Zemmour.

Car, au fond, c’est bien de cela dont il s’agit : la nostalgie du « mâle occidental dominant » cher à Zemmour, paniqué à l’idée de voir le monde qu’il connaît s’effriter autour de lui. Sa complainte à lui ne résulte pas d’une quelconque repentance en mémoire des exactions commises par l’Occident mais de sa clairvoyance sur l‘état de la planète. L’avenir appartient, de plus en plus, aux femmes, aux basanés, aux nomades, aux peuples du Sud et d’Asie, aux nouvelles formes de spiritualité et aux religions en pleine croissance que sont l‘islam et l‘évangélisme.

A tous ces individus jugés peu dignes d’intérêt ou de bienveillance par Zemmour. Ce qui terrorise le journaliste du Figaro, et le rend si mélancolique, c’est d’être le contemporain d’un déplacement du centre de la civilisation, où ce ne sera plus lui et ses semblables mais d’autres qui détiendront les pouvoirs -politiques, économiques, technologiques, religieux. Envers ce monde qui vient, inéluctable et radicalement différent de l’Empire occidental qui lui tient tant à coeur, Eric Zemmour ne témoigne d’aucune confiance.

Le petit télégraphiste du Front

Si le pourfendeur autoproclamé des idées reçues redoute désormais, dans sa vision crépusculaire, la fin imminente de « sa » civilisation, c’est au terme d’un combat politique de longue haleine, mais perdu d’avance, en faveur d’une conception figée, chauvine, mesquine, étroite du monde.

Du temps où il était encore membre du comité central du Front national, Alain Soral reconnaissait qu’Eric Zemmour, avec qui il est « très copain », est sans doute le meilleur porte-parole des idées du FN, notamment parce qu’il est « anti-islam » et « discrètement islamophobe ». Même Jean-Marie Le Pen a estimé, dans un entretien accordé au Point en 2002, que Zemmour faisait partie de ces rares journalistes, avec Elizabeth Lévy et Serge Moati, à le traiter « correctement ». Et en effet, à en juger, à titre d’exemple, par une question posée à l’attention du dirigeant du FN lors d’un débat télévisé en 1995, Le Pen ne semble pas incommodé par les manières délicates de l’intervieweur Zemmour .

Bruno Gollnisch et Marine Le Pen reconnaissent également la bienséance du journaliste à leur égard, lui qui s’avère pourtant plus vindicatif à l’encontre d’autres politiciens. A moins qu’il n’ait tout simplement quelque difficulté à bousculer des personnages dont il partage fondamentalement les idées et les valeurs. De par sa connivence avec les caciques du FN, il serait dès lors injuste de ne pas voir Zemmour récompensé lors de la cérémonie, qui se tiendra en mai prochain, des Y a bon Awards, cette compétition parodique des « meilleures » déclarations racistes émises par toutes sortes de personnalités. Déjà nominé en 2009, Eric Zemmour semble avoir, au vu des nombreuses saillies commises ces derniers mois, toutes ses chances pour remporter enfin un trophée largement mérité.

Défense de l’existence des races, banalisation de l’arabophobie et de l’islamophobie, nostalgie de la domination occidentale, lepénisation des esprits, apologie de la haine sous couvert de liberté d’expression : s’il a rongé son frein depuis tant d’années, Eric Zemmour est désormais dans l’air du temps. Il peut continuer d’exulter avant de voir son vieux monde disparaître et de reprendre son éloge funèbre. Son ascension médiatique fulgurante répond exactement au besoin local de comiques troupiers pour le spectacle mis en scène à travers le monde : celui du prétendu « choc des civilisations », superproduction toujours à l’affiche depuis le 11-Septembre 2001.

A son échelle, et avec ses moyens, Zemmour remplit le cahier des charges à merveille, suffisamment pour désigner les nouveaux boucs émissaires et détourner le regard des véritables enjeux de société. Dans une interview accordée en 2006 au magazine Télérama, le cumulard médiatique, déjà passé maître dans l’art de la fausse subversion, révélait que « le pouvoir n’est plus dans la presse écrite. L’argent non plus », ajoutant, avec une honorable franchise : « Quand je vais à la télé, je vais aux putes, et j’assume... Et, en plus, ça fait vendre mes livres ! »

 Curieuse inversion des rôles : dans ce cas de figure, sachant qu’Eric Zemmour a été sollicité par des producteurs pour prodiguer à l’antenne ses prestations, et qu’il a accepté, par vénalité assumée et en raison d’une bonne rémunération, l’incarnation du client reviendrait plutôt à la télévision. Dès lors , de quoi Zemmour est-il le nom, finalement ? Celui d’un racisme racoleur et putassier ? Certainement pas. Comparaison n’est pas raison : assimiler leurs moeurs aux manières d’un Eric Zemmour, ce serait là faire offense aux prostituées.

Auteur : Hicham Hamza

Journaliste

hhamza@oumma.com

commentaires