A propos de pédophilie

Le fait que l’actualité braque actuellement les projecteurs sur l’Eglise catholique ne doit pas nous fair

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lundi 20 septembre 2010

A chaque nouvelle affaire qui est portée à la connaissance publique, une blessure se réveille en chacun de nous. Soit que nous ayons été victime directe ou indirecte (1) de la pédophilie, soit que nous ayons mal à l’idée même d’évoquer ce qui est arrivé à certains enfants et qui aurait pu nous arriver ou à nos enfants, soit que nous souffrions de ce trouble particulier de l’identité et du comportement sexuels.

L’abus sexuel agit comme un véritable séisme psychique dont l’épicentre est la victime elle-même, son entourage subissant de manière plus ou moins importante les dégâts liés à la secousse et ce, que l’abuseur fasse partie ou non de la famille ou de l’entourage proche de l’enfant. La reconstruction demande la plupart du temps de longues années, avec ou sans aide spécialisée. Certains arriveront à surmonter, d’autres parviendront à une véritable guérison de leur blessure intérieure, d’autres encore resteront fracassés pour le restant de leur vie.

On parle finalement peu des auteurs d’abus sexuels, sinon pour exprimer, à juste titre, son dégoût et son horreur face à ce qu’ils font subir à leurs petites victimes, parfois très jeunes. Et pourtant, la quasi-totalité des abuseurs sexuels ont subi eux-mêmes un abus sexuel dans leur enfance.

Le drame de la pédophilie réside bien là, dans sa transmission : une minorité de victime (environ 8% (2) ) présentera ce trouble de l’identité et du comportement sexuels que constitue la pédophilie. Historiquement donc, les auteurs d’abus sexuels sont les premières victimes de la pédophilie… Et la boucle est bouclée…

Malheureusement, si dans nos consultations, nous recevons régulièrement des victimes, peu d’auteurs d’abus sexuels ou de personnes ressentant des pulsions à caractère pédophile se présentent spontanément pour demander notre aide. Les raisons de cette non-demande d’aide sont très complexes et vraisemblablement liées à des sentiments de honte, de peur d’être stigmatisés, de croyance « magique » que « ça va passer tout seul », de conscience que ce qu’ils font est monstrueux mais que s’ils n’en parlent pas, cela reste un peu « comme si » cela n’existait pas vraiment, de peur des conséquences sociales et familiales d’un tel dévoilement etc. On touche vraiment là au domaine de l’indicible.

Et pourtant, certaines personnes atteintes de ce trouble espèrent presque, au plus profond d’elles, que « quelque chose » vienne arrêter cet engrenage monstrueux qui les a conduites du statut de victime à celui de bourreau.

Pour arrêter cet engrenage, la réponse concrète sera dans le même temps d’empêcher par tous les moyens possibles les abuseurs de passer à l’acte, c’est d’ailleurs l’aspect principal de la prise en charge de ces personnes, et permettre une prise en charge la plus précoce possible des victimes. Et là, nos responsables politiques se doivent de donner les moyens suffisants aux acteurs de la santé mentale pour assurer qualitativement et quantitativement la mise en œuvre de ces réponses.

Pour que cela soit possible, il faut aussi absolument qu’un maximum de victimes parle et que les personnes qui reçoivent ce type de dévoilement y accordent toute l’attention nécessaire et y donnent la suite adéquate.

Trop souvent, dans les récits que nous font les personnes dans nos consultations psychothérapeutiques, un parent, un familier, n’a pas « compris », a minimisé (3), n’a pas osé croire que oncle Untel si gentil, attentionné puisse avoir été capable d’une monstruosité pareille, ou encore que Mr Untel, si pieux, si « comme il faut » ait pu faire « ça », pas pu imaginer ou voir en face que son mari (ou sa femme) ait pu faire ce genre de chose à son enfant qu’il semble tant aimer…

En attendant, les répliques du séisme psychique continuent leur œuvre souterraine et invisible mais tellement destructrice. A la première blessure vient s’en rajouter une autre : l’abuseur avait bien raison, on ne me croit pas… Et ce n’est alors que des années plus tard que la personne abusée pourra, parfois, enfin prendre soin de cette terrible blessure, souvent après bien des souffrances, des difficultés conjugales et/ou sexuelles majeures, des difficultés relationnelles récurrences, des difficultés à se retrouver parent à son tour… En espérant que la personne abusée ne fera pas partie de ce petit (mais néanmoins toujours trop élevé) pourcentage de personnes qui deviendront à leur tour des bourreaux.

Pour mieux comprendre toute la complexité de ce qui peut se jouer dans le passage à l’acte de certains abuseurs, je vous recommande le très beau livre de Jean-Paul Mugnier « Le silence des enfants » (Ed. L’Harmattan) qui est le récit à trois voix (une mère, un père et leur enfant) du cheminement des pensées, des souffrances de chacun et de l’impossibilité pour eux de trouver une issue au piège qui progressivement se referme sur leur famille.

Pour faire écho à l’actualité de ces dernières semaines qui a soulevé la question de savoir si l’abstinence sexuelle à laquelle s’engagent les prêtres catholiques « favorisait » la pédophilie, la question est, il me semble, posée à l’envers dans la mesure où il faudrait plutôt se demander ce qui, dans cet engagement spirituel particulier dont le vœu d’abstinence sexuelle fait partie, attirerait certains pédophiles. Mon hypothèse est que, pour certains prêtres ressentant ces pulsions pédophiles, cette abstinence sexuelle incluse dans leur engagement spirituel ait pu paraître comme un refuge qui les protègerait de leurs terribles pulsions.

Et si, comme j’ai entendu un responsable de l’Eglise catholique belge l’affirmer, ces prêtres sont effectivement « malades », je les estime par contre responsables. En effet, si nous ne sommes pas responsables de ce qu’on nous a fait lorsque nous étions enfant, une fois adultes, nous sommes responsables de ce que nous allons en faire. Et si certains ressentent des pulsions sexuelles envers des enfants, ils sont responsables de demander de l’aide, malgré toute la difficulté de cette démarche.

Le fait que l’actualité braque actuellement les projecteurs sur l’Eglise catholique ne doit pas nous faire perdre de vue que la pédophilie est un fléau qui n’épargne absolument pas la communauté musulmane. Il se trouve, parmi nous, des personnes en apparence très pieuses et bien sous tout rapport, ayant même accompli leur pèlerinage, qui sont peut-être vos voisins ou vos voisines lors des prières à la mosquée, qui sont également des abuseurs sexuels ou des parents incestueux. Il se trouve aussi dans notre communauté des parents qui n’ont pas pu écouter, pas pu croire, pas osé provoquer le scandale…

Les crimes sexuels commis sur les enfants font partie de l’impensable et, à ce titre, il est et restera toujours délicat d’y réagir avec justesse mais si nous voulons contribuer à enrayer ce phénomène, nous nous devons de surmonter nos réticences, parler et agir.

Et Dieu est le plus savant.

Dominique Thewissen (Aïcha Belaallam)

Notes :

(1) J’entends par victime indirecte de la pédophilie, les proches de la victime.

(2) « Psychopathologie », Michel Delbrouck, De Boeck Editions.

(3) Dès qu’il y a intrusion dans l’intimité sexuelle de l’enfant, que ce soit en le touchant ou en lui faisant procéder à des caresses sexuelles sur l’adulte, il y a abus sexuel.

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Dominique Thewissen (Aïcha Belaallam) est psychothérapeute formée à l’approche systémique et à la thérapie familiale. Aujourd’hui à Charleroi (Belgique), elle partage son temps entre sa vie conjugale et familiale, les consultations de psychothérapie (individuelles, de couple, familiales), l’animation d’un réseau de professionnels de la santé mentale musulmans, les projets d’écriture, une présence dans la communauté musulmane (soutien aux associations, conférences, articles) et son travail social en institution auprès de personnes handicapées.

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