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Voter au second tour : mission impossible ?

Quelques jours après le premier tour de la présidentielle française, voilà que le traditionnel bouc émissaire refait surface : cet autre, venu d’un autre rivage, pratiquant une autre religion. Dans ce contexte, et alors que mille et une analyses foisonnent, aussi bien pour faire passer pour « stupides » les votants, que pour leur donner raison, il semble sage de s’arrêter sur les cinq dernières années pour tenter de comprendre la portée du dernier scrutin.

« Les Français détestent Sarkozy et la droite». Droite qu'une majorité d'entre eux a pourtant portée au pouvoir il y a cinq années, et qui aujourd’hui a reçu l’approbation de près d’un quart des suffrages la semaine passée. « Travailler plus pour gagner plus » nous promettait son représentant. Cinq années plus tard, c'est à un double démantèlement que l'on assiste: démantèlement des acquis sociaux pour lesquels nos parents et grands-parents ont lutté d'une part, démantèlement des valeurs républicaines d'autre part. Pour s'atteler à une telle tâche, la stratégie est claire: il s'agit de diviser pour mieux régner. L'objectif est tout aussi clair: il s'agit d'opposer les Français quotidiennement: opposer les jeunes aux personnes âgées, opposer les patrons aux employés, opposer l'exécutif au judiciaire, ou encore opposer le vrai français à l'étranger.

Depuis maintenant plusieurs années, l'UMP semble avoir acté une droitisation de la société. Surtout, en cinq années, la cadence s'est accélérée. Nicolas Sarkozy et Jean-François Copé forment le couple émotionnel et impulsif moteur de cette nouvelle orientation donnée à la classe politique et, subséquemment, à la société française. Ayant tiré les fruits de ses flirts avec l'électorat frontiste, la droite s'est attachée à conserver une partie des ex-frontistes acquis à l'UMP en vue de garantir son maintien au pouvoir. Ainsi, après la création d'un ministère réunissant dans une seule expression  « immigration » et « identité nationale », elle a multiplié les appels de pied à destination des Français aux idées bien arrêtées. Les histoires de couvre-feu, d'identité nationale, de burqa, de halal,  et aujourd'hui de « salafisme autoradicalisant », suffisent à justifier cet état de fait. Ce faisant, la droite oppose ainsi le Français effrayé à l'étranger si étrange. Sur ce registre émotionnel et psychologique, elle se trouve ainsi en mesure de perpétuer son tango. Et pour cause, son éternel partenaire l'observe et fricotte régulièrement avec elle.

Dans cette valse interminable et passionnante, la gauche est pourtant plus que jamais absente en tant que telle: le PS est trop occupé à jouer le partenaire de la droite dans ce tango. Pendant que Copé danse, Hollande et ses comparses suivent. La droite met les sujets à l'agenda, la gauche critique. « Non à la fin du bouclier fiscal, non à la suppression du droit de grève, non à la fracture intergénérationnelle, non à la stigmatisation », vitupère-t-elle sans jamais cesser. Trop de « non » pour peu ou pas de « ou bien ». En somme, elle ne sait répondre à la droite que par la négative. A la danse, succède donc le théâtre: la politique devient alors la constante mise en scène deux tourtereaux dialoguant à longueur de journée par phrases interposées. Là est la grande responsabilité de la gauche dans le climat qui caractérise la classe politique française: elle critique sans alternative, elle se définit en négatif par rapport à la droite et apparaît « anti-Sarkozy » avant de se réclamer pour un projet.

Par conséquent, les Français ne savent plus où donner de la tête. Ils observent ces deux amoureux, ces deux complices  perpétuant une certaine obsession mutuelle: « Je t'aime, moi non plus » réitèrent-ils, chacun à leur tour.

Dans ces conditions, comment ne pas donner du crédit à la formule magique avancée par le Front national? Cette formule en question allie dans un seul acronyme le rejet qu'éprouvent les Français pour la majorité à la lassitude qu'ils expriment à l'égard d'une gauche condamnée à jouer son rôle d'opposition: il s'agit de l'« UMPS ». Les sondages, comme les bulletins de vote fraîchement dépouillés, attestent d'un regain d'attention pour le Front national. Le parti qui s'était vu confisquer une partie de son électorat en 2007 par Nicolas Sarkozy semble prendre sa revanche.

Et pour cause, il présente un nouveau visage dans tous les sens du terme. L'héritière par filiation du parti politique semble en effet avoir planifié une judicieuse opération de chirurgie esthétique. Si le discours qu'elle tient semble émaner des lèvres de son père, le style quant à lui est plus travaillé, moins agressif et quelque peu édulcoré. L'enjeu est de taille: il s'agit pour elle de mettre fin à l'image d'un lepénisme souvent colérique et ouvertement hostile à toute forme de non francité. Au banc des accusés, on retrouvera dans un ordre émotionnel décroissant l'islam, l'immigration, le chômage, l'Europe, et dans une moindre mesure le capitalisme financier. Les remèdes avancés quant à eux ne semblent pas avoir fait l'objet de modifications sensibles: ils relèvent au mieux d'un optimisme naïf, au pire de la fable. Changement de forme donc, mais avec une toile de fond immuable.

Conséquence de l'opération chirurgicale, la « vague bleu marine » fait planer sur la classe politique française le risque de voir débarquer un tsunami xénophobe dès l’après 6 mai. Marine Le Pen le répétais à l’envi : elle n'est pas là pour faire de la figuration. Elle ne s'évertue pas à critiquer l'UMPS, à prôner le « ni ni » pour finalement attendre les prochaines échéances et resurgir.

Autre donne, les médias, dont on connaît le rôle dans la personnalisation des présidentielles,  ont avalisé la stratégie d'apparence amorcée par Marine Le Pen. Petit à petit, ils ont laissé croire que le parti frontiste est un parti comme les autres; qu'il est fréquentable et que, finalement, la diabolisation du Front national à l'époque de Jean-Marie était une erreur de leur part. Stratégie évidemment soutenue par les frontistes au nom d'un argument qui sonne bien: après tout, nous sommes en démocratie et nous sommes un parti « républicain » comme les autres. Les guillemets encadrant le terme « républicain » méritent d'être considérées: le Front national, qui se nourrit de toutes les peurs que peuvent ressentir les Français, qui opère sans cesse des différences entre les citoyens français – différences que la République a justement la prétention de dissoudre au nom de l'universalisme qu'elle prône – et qui joue inlassablement le jeu du « tous pourris », serait devenu un parti républicain.

S'imposent ici quelques correctifs à ceux qui se font les chantres de la démocratie et de la République. Le premier est à porter au niveau de la notion de démocratie. La démocratie entend garantir l'expression de toutes les opinions, SAUF si celles-ci incitent à la haine (raciale, religieuse et autre) des uns contre les autres. Autrement, démocratie et ordre public seraient antithétiques. La seconde rectification concerne la République: la République, dans sa conception française, entend ériger une identité collective englobante qui permette non pas d'exacerber les particularismes mais au contraire de permettre leur expression sur la base d'un socle commun. En cuisine démagogique, on parle de « moule républicain ». Comment dans ces conditions laisser penser que le Front national, au nom de la sacro-sainte liberté d'expression, devrait aujourd'hui, pour compenser la diabolisation d'hier, recevoir nos louanges? La responsabilité des médias, donc, est ici immense.

Nous sommes à quelques jours du second tour, il n'est pas question ici de dénoncer une supposée stupidité les Français. L’éternelle analyse élitiste, dans laquelle tous se complaisent, et qui consiste à hurler que les Français sont stupides est aujourd’hui erronée. Lors du premier tour, près d’un quart des votants (et non « des Français » comme aiment à le dire médias et hommes politiques) ont approuvé le quinquennat de l’actuel président de la République ; près d’un cinquième a reçu favorablement les signaux d’extrême droite, foncièrement xénophobe et islamophobe. Et lorsque l’on sait que la supposée « digue » séparant la droite de son extrême a manifestement sauté depuis des mois, le chiffre atteint presque la moitié des suffrages exprimés.

Dans ce contexte, où rares ont été les hommes politiques qui se sont sérieusement exprimés sur des problèmes cruciaux tels que le traitement des milieux populaires français ou bien l’islam en/de France, on se demande bien si le citoyen français de confession musulmane a sa place dans un panorama politique qui s’hyperpersonnalise sur un registre droitisant ; amoureux qu’il est du tango droite-gauche. Peut-être faudrait-il s’atteler au derbouka pour accompagner la danse.

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