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Un chercheur de l’université de Duke publie un ouvrage sur le côté obscur de la modernité occidentale

Selon Walter Mignolo (1), le colonialisme représente le côté obscur de la modernité occidentale, une matrice complexe de puissance qui a été créée et contrôlée par les hommes occidentaux et les institutions de la Renaissance, d’abord tirée de la théologie chrétienne, puis vers la fin du XXe siècle du néolibéralisme.

Même si le colonialisme politique est révolu, il n’en demeure pas moins que le colonialisme intellectuel et culturel est plus vivace que jamais. Cette nouvelle forme de domination, selon l’auteur, s’articule autour de trois paramètres : la connaissance, l’économie et la politique. C’est ce qu’il nomme le « pouvoir de la matrice coloniale ». Afin de comprendre ce phénomène, l’auteur remonte au début du seizième siècle pour en définir la genèse. Avant l’an 1500, les différentes civilisations chinoises, islamiques, indiennes, africaines, incas, aztèques étaient toutes plus ou moins avancées et coexistaient. L’arrivée des Conquistadores en Amérique, à la fin du quinzième siècle, a complètement bouleversé cet équilibre polycentrique. Depuis lors, trois périodes historiques décisives sont à distinguer : de 1500 à 1750, la phase ibérique (Espagne et Portugal) et catholique, de 1750 à 1945, c’est au tour du « Cœur de l’Europe » (expression hégélienne) Royaume-Uni, France et Allemagne, enfin de 1945 à nos jours, ce sera les Etats-Unis.

L’ouvrage se découpe en sept chapitres, outre l' "Introduction" et la la "Postface". Walter Mignolo ouvre sa ligne d'argumentation discursive, vaste et richement théorique, sur le concept d’Anibal Quijano explicitant la colonialité du pouvoir. Il aiguise et enrichit les capacités critiques de la «colonialité du pouvoir» et, ce faisant, offre au lecteur une stratégie de pensée capable de démanteler la plupart des quelques théories inexpugnables encore à gauche dans la pensée impériale euro-américaine. La clef de voûte pourrait être constituée par les deux chapitres respectifs sur Kant et Carl Schmitt. L'ensemble de l’ouvrage couvre plus de cinq cents ans de la pensée politique occidentale et repose sur la recherche de nouveaux épistémès.

C’est le pouvoir de la matrice coloniale qui a construit le monde occidental par l’exploitation de l’être humain et un abus inconsidéré de la nature. En effet, dans sa quête incessante de richesses et d’accumulation de profits, l’auteur énumère les différentes étapes de cette civilisation devenue mondiale.

1 – Tout d’abord, une formation raciale mondiale dont le point d'origine était l'Espagne chrétienne ( fin du 15e siècle). Lors de la conquête d’Al Andalus, la majorité des juifs et musulmans furent expulsés. Ceux qui restèrent n’eurent d’autre choix que de se convertir au christianisme ou mourir cf : Edit royal « Le baptême ou la mort ». Avec la conquête de l’Amérique, des massacres de masse furent perpétrés, avant de forcer les indigènes à se convertir de force. Ensuite, les Africains, kidnappés et expédiés en Amérique, furent réduits en esclavage. Ces trois génocides, physiques et épistémiques, marquèrent à jamais l’avenir de l’humanité.

2 – Ensuite, une formation de classe mondiale particulière, où une diversité de formes de travail (esclavage, semi-servage, travail salarié, petite-marchandise, petite production-produits, etc.) devait coexister et être organisée par le capital comme source de production de plus-value, grâce à la vente de produits de base pour un bénéfice sur le marché mondial. Cette structure globale particulière est née au XVIe siècle. Une division internationale du travail s’est opérée, du centre et la périphérie où le capital a organisé le travail à la périphérie autour de formes forcées et autoritaires.

3 – Une division internationale du travail a été soutenue par l'ordination du droit international (de Vitoria, Grotius), au cours du XVIe et XVIIe siècles. Un système interétatique des organisations politico-militaires contrôlé par des Euro-américains et institutionnalisé par les administrations coloniales (comparables à l’OTAN aujourd’hui).

4 – Une hiérarchie ethnique / raciale mondiale qui privilégie les personnes européennes aux non-européennes.

5 – Une hiérarchie mondiale basée sur le genre/sexe a privilégié les hommes aux femmes, et le patriarcat européen aux autres formes de configuration de genre et des relations sexuelles. Un système qui a imposé le concept de « femme» pour réorganiser la notion de genre/relations sexuelles dans les colonies européennes, tout en imposant la réglementation des relations «normales» entre les sexes et les distinctions hiérarchiques entre l’ «homme» et la «femme».

6 – Le système colonial a aussi inventé les catégories «homosexuelles» et «hétérosexuelles, tout comme il a inventé la catégorie «homme» et «femme». Cette invention a donné naissance à " l'homophobie " qui n’existait pas chez les Mayas, Aztèques, ou Incas. L’auteur met en exergue le fait que le schéma de pensée de ces peuples autochtones était en tout point différent.

7 – Une hiérarchie spirituelle/religieuse privilégiant les chrétiens aux non-chrétiens /spiritualités non-occidentales a été institutionnalisée dans la mondialisation du chrétien (catholique d’abord, protestant plus tard). La colonisation des pratiques éthiques et spirituelles du monde entier imposée comme « religion», une invention qui a également été acceptée par les «indigènes» (l'hindouisme a été inventé comme religion au XVIIIe siècle).

8 – Une hiérarchie esthétique (art, littérature, théâtre, opéra) a été instaurée par les institutions respectives (musées, écoles des Beaux-arts, théâtres d'opéra, magazines qui gèrent les sens et façonnent les sensibilités en établissant des normes du beau et du sublime, de ce que l'art est et de ce qu'il est pas, de ce qui doit être inclus et exclu, de ce qui doit être attribué et ignoré).

9 – Une hiérarchie épistémique que la connaissance occidentale privilégie et la cosmologie aux connaissances non-occidentales a été institutionnalisée dans le système global de l'université, des maisons d'édition, et Encyclopédie Britannica, sur papier et en ligne….

10 – Une hiérarchie linguistique entre les langues européennes et langues non européennes, ces dernières produisant plus de folklore ou de culture que de connaissance/théorie !

Enfin, une conception particulière du « sujet moderne », une idée de l'homme, élaborée au cours de la Renaissance européenne, s’est imposée comme le modèle pour l'homme et pour l'humanité, devenant le point de référence de la classification raciale et du racisme mondial. 

(1) Walter D. Mignolo est un sémiologiste argentin (diplômé de l’École des Hautes Études) et professeur à l'Université Duke USA. Il a publié de nombreux ouvrages sur la sémiologie et la théorie littéraire. Il a travaillé sur différents aspects du monde moderne et colonial. Des concepts tels que la colonialité globale, la géopolitique de la connaissance, la transmodernité, la pensée frontalière et la pluri-diversité. 

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