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Troubles et trafic d’armes dans la région de M’hamid (sud-est du Maroc)

Depuis des années, les habitants de M’hamid, à la frontière algéro-marocaine, dénoncent des trafics d’armes et de drogue en relation avec Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).

En août dernier, le docteur Labbas Sbaï sort de prison. Il a été arrêté pour « outrage à magistrat » et « désordre dans un lieu public », et incarcéré à Ouarzazate, dans le sud marocain. En manifestant, la population en colère a contraint les autorités à le relâcher rapidement. Son crime ? Labbas Sbaï ne cesse de répéter qu’il se passe de drôles de choses du côté de M’hamid, à la frontière entre le Maroc et l’Algérie. Des mafias venues d’ailleurs transportent de la cocaïne et des armes.

Il y a parfois des accrochages et des morts dans le désert, sans que la presse n’en parle. « Des gens de la région disparaissent. Sans vouloir jouer les oiseaux de mauvais augure, je prédis que d’ici un an, des terroristes d’Al-Qaïda au Maghreb s’infiltreront dans cette zone de non droit », déclarait-il à l’auteur de l’article.

L’attentat de Marrakech, le 28 avril dernier, qui a coûté la vie à seize personnes, et que le gouvernement marocain attribue à Al-Qaïda (qui a d’ailleurs démenti), peut laisser penser que le docteur Labbas Sbaï n’est peut-être pas un illuminé. Ce chirurgien suisso-marocain, aujourd’hui âgé de 55 ans, marié à une Bernoise et père de deux enfants, a exercé une dizaine d’années en Suisse, notamment dans les cantons de Vaud, de Fribourg et de Berne.

Au début des années 2000, il revient dans la région de M’hamid, afin de remettre en valeur l’oasis d’Oum Lâalag, qui appartient à sa famille, et développer un tourisme écologique. « Les populations locales sont abandonnées. Non seulement elles subissent la sécheresse, mais elles sont confrontées à la fermeture de la frontière entre le Maroc et l’Algérie. Autrefois les nomades circulaient librement dans tout le Sahara », rappelle Labbas Sbaï.

Marche dans le désert

Depuis décembre 2010, et avant même que des révoltes n’éclatent en Tunisie et dans le reste du monde arabe, des jeunes de la région de M’hamid manifestent. Ils ont renvoyé leurs cartes d’identité aux autorités et entament actuellement une marche de protestation d’une cinquantaine de kilomètres dans le désert afin de dénoncer leur « marginalisation » et leur « exclusion ». Ils sont accompagnés par le docteur Labbas Sbaï.

Les manifestants ont fait parvenir tout récemment des photos montrant l’ampleur des forces de l’ordre qui les encerclent. « Le pouvoir tente de les discréditer et le drame, c’est qu’à l’exception d’Al-Jazeera, personne ne parle des troubles très graves autour de M’hamid qui durent depuis décembre ! », souligne Ali Sbaï, le frère de Labbas, physicien dans une organisation internationale à Genève, et qui revient du sud marocain.

« Des mafias venues d’ailleurs se livrent au trafic de cocaïne. La drogue, venue d’Amérique du sud, est débarquée à Agadir, elle traverse le sud du Maroc, de l’Algérie, et depuis la Libye, elle remontait en Italie. C’est une route très peu surveillée. Ces mafias ont acheté des complicités au plus haut niveau dans la région de Zagora », nous a confié Labbas Sbaï, de passage en Suisse en février dernier.

Soldats tués

Cette alliance entre les mafias de la drogue et Al-Qaïda au Maghreb islamique est confirmée par les spécialistes du terrorisme. Les habitants de M’hamid parlent aussi de trafic d’armes. Contre des bakchichs, certains militaires ferment les yeux. D’autres interviennent, provoquant des affrontements. « Des soldats sont tués, mais il est interdit d’en parler, de peur de faire fuir les touristes », affirment-ils.

Terrorisme et tourisme

Depuis des mois Labbas Sbaï égrène la même rengaine : « Je redoute que des terroristes ne viennent enlever des touristes dans cette région. Ce serait une catastrophe. Les hôtels se videraient, des dizaines de milliers de salariés se retrouveraient sans travail. Et comme le Maroc, miné par la corruption, est très fragile, tout peut arriver ». L’attentat de Marrakech a apparemment fait fondre les réservations. Le ministère marocain de l’Intérieur a arrêté trois hommes à Safi, une ville au bord de la mer, à 300 kilomètres au sud de Casablanca. L’auteur présumé principal de l’attentat, aurait déjà «  entrepris plusieurs tentatives pour rejoindre certains foyers de tension notamment la Tchétchénie et l’Irak avant de décider de perpétrer un acte terroriste à l’intérieur du Maroc », assure le ministère de l’Intérieur. En raison de la mort de touristes européens, le Maroc n’a pas pu camoufler l’attentat.

Habituellement, le pays se montre nettement plus discret. Les raisons ? Le roi Mohammed VI veut accueillir 10 millions de visiteurs par an, faisant du tourisme la première source de devises du Maroc. Pour cela, il convient d’occulter toutes les mauvaises nouvelles, y compris l’existence d’organisations terroristes sur son territoire. En août 2008, le démantèlement d’une cellule de 18 personnes n’a même pas été mentionné dans la presse. Pourtant, la lettre « Maghreb Confidentiel » de novembre 2010 révélait que Rabat musclait son dispositif de lutte contre Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) et contre les réseaux de trafic de drogue. La direction générale des études et de la documentation (DGDE), les services de renseignement extérieurs, dirigés par Yassine Mansouri, n’en référaient dorénavant qu’au roi. C’est pour avoir évoqué le risque d’attentats terroristes que le docteur Labbas Sbaï a été emprisonné une première fois en 2006, puis en 2010. I.H.

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