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Renaissances arabes. 7 questions clés sur des révolutions en marche

Cet ouvrage est conçu en 7 chapitres équilibrés qui correspondent à 7 questions majeures auxquelles les auteurs répondent à la fois simplement, synthétiquement et rigoureusement : « Des révolutions bourgeoises ou populaires ? Des révolutions Facebook ? Des révolutions « vertes orangées » inspirées par les Etats-Unis ? Coups d’État militaires ou révolutions civiles ? Des révolutions avec ou sans les femmes ? Révolutions démocratiques, révolutions démographiques ? Des révolutions laïques ou religieuses ? »

Ce qu’il y a d’immédiatement saisissant, à la lecture, est que les questions que (se) posent les politologues reflètent parfaitement les questions que chacun d’entre nous s’est peut-être posé, se pose ou se posera à l’aune de mobilisations qui ne faiblissent pas, à l’heure où nous écrivons. Nous reproduirons ici les idées forces qui traversent de part en part l’analyse.

Vincent Geisser et Mickaël Béchir Ayari font preuve de beaucoup de pédagogie que les lecteurs sauront assurément apprécier. Car le style est simple, dépouillé, direct, facilitant grandement la compréhension de réponses qui demeurent éminemment convaincantes et accessibles à un public de non spécialistes. C’est un ouvrage informé qui évite la technicité excessive des sciences sociales sans cependant verser dans le simplisme, le jugement à l’emporte-pièce ou pis, la caricature. Dès l’introduction, les deux chercheurs précisent le fil conducteur de l’ouvrage, à savoir : « comprendre le Printemps arabe dans le profondeur de son surgissement pour tenter d’évaluer son impact de long terme » (p. 11).

La force de cet ouvrage tient essentiellement à la capacité de mettre en perspective historique critique les événements partis de la Tunisie après l’immolation de Mohamed Bouazizi, le 10 décembre 2010. Pour ce faire, les politologues s’intéressent aussi bien aux causes qu’aux conséquences qui, en définitive, s’éclairent mutuellement. Ces derniers battent en brèche le préjugé longtemps tenace et qui a encore, à certains égards, la dent dure en France, d’une incapacité culturelle ou génétique des pays du monde arabe et/ou musulman à la démocratie. Or le prétendu « exceptionnalisme arabe et/ou musulman » a, semble-t-il, périclité.

Pour Geisser et Ayari, les mobilisations populaires nées en Tunisie auraient sans doute inspiré non seulement les autres pays de la région mais également, bien au-delà du Maghreb et du Moyen-Orient, des pays européens ou extra-européens tels que l’Inde ou le Chili, par exemple. Ce qui renforcerait le caractère inédit, exceptionnel et sans précédent du souffle tunisien qui aurait tout emporté sur son passage faisant voler en éclats la thèse du choc des civilisations ou du cloisonnement des cultures humaines. Plus que jamais, celles-ci sont en prise les unes sur les autres. Ce qui est, au passage, un démenti flagrant au culturalisme.

Vincent Geisser et Michaël Béchir Ayari analysent de façon convaincante le profil général des acteurs engagés dans les mouvements sociaux en en soulignant le caractère multisectoriel bien qu’eux-mêmes n’utilisent jamais le concept de « mobilisations multisectorielles » que l’on doit à Michel Dobry. En effet, les revendications étaient partagées, transversales de même que intergénérationnelles (jeunes, moins jeunes, étudiants, travailleurs paupérises, chômeurs, chefs d’entreprise, femmes laïques ou non etc).

C’est pourquoi il ne s’agissait ni de « révolutions bourgeoises », ni de « révolutions prolétaires », ni de révolutions civiles ou militaires mais de toute évidence, de « mobilisations populaires » ; c’est là, du reste, que se trouve sans doute le secret de leur caractère exceptionnel ou inédit. En outre, ces mouvements ne sont pas nées de rien mais sont le produit, au contraire, dans le cas tunisien notamment, de la maturation de dynamiques sociales plus longues remontant au moins aux débuts des années 2000 dans le bassin minier de Gafsa.

En outre, les deux politistes rappellent (p. 27-33) comment ont émergé et se sont épuisées « des bourgeoisies rentières et parasitaires » dont la rente était littéralement gaspillée et/ou épuisée par la « consommation de produits de luxe étrangers et par la construction d’infrastructures improductives (routes, palais, édifices de luxe, plages privées) » et toutes sortes d’autres redistributions frauduleuses dans le cadre d’échanges clientélistes, par définition, opaques. Ce qui a eu de sérieuses incidences, à compter de 2007, sur la croissance avec des effets sociaux dévastateurs.

Par ailleurs, les politologues se montrent particulièrement incisifs sur la question du rôle exact des NTIC (Facebook, Twiter) et des chaînes satellitaires telles que Al-Jazira dans le déclenchement et déroulement des révoltes populaires. A rebours des thèses qui font actuellement florès sur une prétendue « révolution Facebook » opposant fantasmatiquement une jeunesse éduquée et « policée » et « les petites gens » contraintes à faire « la sale besogne » dans la rue face à la police, les auteurs distinguent assez nettement l’outil de la mobilisation avec la mobilisation proprement dite. Il n’y a pas, en l’occurrence, de lien direct, mécanique ou immédiat entre l’Internet et le basculement des régimes.

Il y a eu toute une série de médiations physiques, de maillage spatial de telle sorte qu’en définitive, les outils technologiques jouèrent davantage comme coefficient multiplicateur que cause déterminante. L’internet viendrait confirmer l’existence d’une nouvelle forme de militantisme, extra-associatif ou extra-partisan, qui se diffuse depuis bien plus longtemps. C’est donc, que les NTIC, en soi, n’ont absolument pas été décisives parce que tout simplement, les causes des dynamiques sociales sont toujours multifactorielles.

Le chapitre 7, intitulé Des révolutions laïques ou religieuses ? est capital parce qu’il permet de lever des ambiguïtés ou la confusion au sujet de la position exacte des islamistes à l’occasion des mouvements sociaux. Tout d’abord, les politistes démontent le regard dichotomique consistant systématiquement à mettre en regard « islamistes » et « laïcs ». A ce titre, les alternatives « révolutions laïques » versus « révolutions islamistes » ou autoritarismes laïques versus islamismes ne tiendraient absolument pas selon eux. Contrairement aux idées reçues sur la rive Nord de la méditerranée, les élites autoritaires, à la laïcité affichée, intervenaient en fait massivement dans les affaires religieuses, instrumentalisant, à haute dose, l’islam au service de leurs propres intérêts ou visées monopolistiques.

Cependant, pour les deux chercheurs, ce n’est pas parce que les mots d’ordre des mouvements contestataires sont profanes que cela signifie, de facto, la liquéfaction de l’islamisme ou sa mise au pilori. Aussi, ils déconstruisent, avec beaucoup d’objectivité et de mesure, la thèse du « post-islamisme » dont ils soulignent néanmoins certains aspects heuristiques ; et notamment l’idée suivant laquelle, les sociétés majoritairement musulmanes connaîtraient une « dialectique d’islamisation/sécularisation » permanente et contradictoire.

Pour ces chercheurs « les révolutions arabes n’ont pas marqué la fin de l’islamisme en tant que force politique dominante, même s’il est vrai », soulignent-ils, « que les leaders et les militants de l’islam politique n’ont pas été au premier plan des manifestations contre la dictature. » (p. 134). Peut-être aurait-il fallu, en dépit du cadre limité de l’étude, insister sur les ambivalences des mouvements islamistes à l’égard des régimes autoritaires, par le passé. En effet, l’image de « martyrs de la cause » est parfois surfaite suivant les lieux et les époques.

Celles et ceux qui veulent véritablement comprendre, aisément et profondément, ce qui se passe depuis décembre 2010 dans le monde arabe seraient bien avisés de lire Renaissances arabes qui en offrent un tableau analytique de tout premier ordre.

Renaissances arabes. 7 questions clés sur des révolutions en marche, Paris, Les éditions de l’atelier, 2011

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