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Moncef Marzouki tel que je l’ai connu

Le témoignage ci-dessous est paru en arabe dans les colonnes du journal Akhbar-al-Joumhouria (Les nouvelles de la République), vendredi 14 novembre 2014.

Au mois d’octobre 1981, le Dr Abdelhamid Hachem, nommé chef du département de chirurgie orthopédique à la faculté de médecine de Monastir, m’a rendu visite chez moi, à Ouardanine. Je m’occupais alors des prisonniers du mouvement de la Tendance Islamique (ndt: actuelle Ennhdha) et je militais activement pour leur défense avec les défunts Dr Hammadi Farhat, Ali Larnaout et Taieb Kacem.

J’ai demandé à Abdelhamid Hachem s’il connaissait personnellement quelqu’un, parmi ses amis, susceptible de nous apporter un précieux concours dans nos démarches. Il m’a alors recommandé le Dr Moncef Marzouki et m’a conseillé de le contacter de sa part. J’ai agi en conséquence et j’ai rencontré Marzouki sur la plage Boujaâfar, à Sousse.

Nous avons conversé pendant plus d’une heure; et alors que je lui expliquais l’affaire des détenus et les problèmes rencontrés par leurs familles, l’homme semblait absorbé par ses méditations, le visage  tourné vers la mer, à peine conscient de ma présence. Puis, subitement, lui ayant dit que j’allais bientôt partir au Maroc où je travaillais au sein de la B.I.RD (Banque Mondiale), il est sorti de sa torpeur, m’a regardé et m’a révélé que son père vivait au Maroc. Puis, il m’a demandé si je pouvais lui rendre visite à Marrakech pour lui transmettre une lettre, ce que j’ai accepté.

Tout au long de la décennie 80, nous ne nous sommes guère rencontrés que deux ou trois fois tout au plus, ce qui ne m’a pas permis de changer la mauvaise impression que j’avais eue de lui. C’était un homme hautain, grossier, qui ne souriait jamais.

En avril 1991, j’ai été arrêté par le ministère de l’Intérieur et ma famille est restée plusieurs jours sans rien savoir du sort qui m’était réservé. Ma femme Malika a alors contacté Marzouki en sa qualité de président de la LTDH (Ligue Tunisienne des droits de l’homme), mais aussi en tant qu’ancien ami. Elle a sollicité son aide pour s’enquérir de ce qu’il était advenu de moi, en d’autres termes si j’étais toujours vivant ou mort. Il a alors botté en touche, lui répondant qu’il y avait des centaines de cas, voire des milliers, comme moi et qu’il ne pouvait rien faire.

Après avoir quitté la Tunisie fin mai de la même année, je l’ai rencontré à Paris le 15 juin 1991, en marge d’un colloque organisé au siège de l’Unesco. Il devait y prononcer une allocution, mais il y avait finalement renoncé. Et, pour couronner le tout, il a refusé de m’adresser la parole.

Nos chemins se sont croisés plusieurs fois par la suite. Dans un symposium organisé par le CEDETIM (Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale), dans un autre que j’avais personnellement supervisé au lendemain de l’annonce de sa candidature pour la présidentielle de 1994, saisissant cette occasion pour annoncer mon désistement en sa faveur, comme je l’avais indiqué au mois d’août 1993.

Quand il fut interpellé à son retour en Tunisie, je crois m’être parfaitement acquitté de mon devoir de soutien et de sensibilisation à sa cause, moi, ainsi que feus Ali Saïdi et Mondher Sfar. Nous avons constitué un comité de soutien et dénoncé sa persécution et la persécution de toutes les parties libres. Nous avons mobilisé plusieurs organisations des droits de l’homme pour le soutenir et sensibilisé de nombreux journalistes à son cas précis. Le défunt Ali Saïdi a déployé une formidable énergie pour rédiger des communiqués chaque fois qu’il apprenait que quelqu’un avait harcelé Marzouki au souk, ou lui avait fait un clin d’œil, ou même qu’un moustique l’avait piqué !

Dans les années 90, il ne se passait pas une semaine sans que je ne téléphone à Moncef Marzouki, sachant la solitude mortelle dans laquelle il vivait. Quand son téléphone ne répondait pas, c’était son frère Mokhles que j’appelais.

La réciproque n’a hélas pas été vraie, puisque j’ai dû me rendre à l’évidence que pas une fois celui-ci n’a décroché son  téléphone pour prendre de mes nouvelles, pas même quand j’ai été victime de deux agressions, d’abord le 29 février 1996, puis le 14 mars 1997. Il n’a même pas daigné me contacter pour la simple consolation. L’un de ses partisans, devenu plus tard son conseiller, m’a appris qu’il lui était difficile de me téléphoner. Je ne lui en ai pas voulu pour autant et j’ai continué de l’appeler et de le rencontrer chaque fois qu’il venait à Paris. En 1999, il a assisté au mariage de mon fils Badis.

J’ai présenté Moncef Marzouki à toutes mes connaissances, arabes ou non arabes, comme le candidat idéal de l’opposition aux élections présidentielles. A la fin de l’année 2000, Moncef Marzouki m’a envoyé un manuscrit afin de lui trouver un éditeur. J’ai cherché durant un an, mais sans succès.

Le 3 janvier 2001, je l’ai contacté par téléphone pour le mettre au courant de ce qui se passait en Tunisie, en particulier les protestations estudiantines dont il ignorait tout. Ce jour-là, il m’a confié quelque chose de bizarre. Il m’a dit que c’était le jour le plus heureux de sa vie, car l’un de ses ex-étudiants avait tenu à l’assurer de sa solidarité suite à la mesure arbitraire prise par le gouvernement à son encontre. Plus d’un quart de siècle passé à enseigner au sein de la faculté de médecine et à former des centaines de médecins diplômés, et seulement un seul d’entre eux lui a exprimé son soutien…
Je lui ai écrit à plusieurs reprises pour le conseiller, en particulier au sujet de sa volonté de changer le drapeau national, de transférer le siège de la capitale de Tunis à Kairouan, et d’autres galéjades sur lesquelles il avait fondé son programme politique.

Lors de sa venue à Paris à la fin de 2001, bien qu’opéré depuis peu,  j’ai tenu à me rendre à l’aéroport pour l’accueillir. Et je ne saurais énumérer tout ce que j’ai fait pour lui, tant je considérais que mes actions servaient notre cause commune.

Trois mois après son arrivée à Paris, il s’est envolé pour Washington, mais en est revenu déçu. A l’époque, les Américains étaient encore satisfaits de Ben Ali et, dans tous les cas, ne pariaient pas sur Marzouki.

En 2003, un colloque a eu lieu à Aix-en-Provence, en présence de nombreuses composantes de l’opposition tunisienne. Cet événement était parrainé par une organisation chrétienne, à l’exemple de ce qui s’était produit à Rome avec l’opposition algérienne en 1995. Mais le vrai parrain était en fait les Renseignements français qui avaient pris en main la restructuration de l’opposition tunisienne. L’objectif était de faire sortir de son isolement le mouvement Ennahdha pour l’intégrer aux autres factions, tout  en nommant Marzouki à la tête de cette même opposition. Le colloque a duré trois jours au cours desquels on a délibéré, discuté, manœuvré, avant de se conclure par une déclaration finale. Toutefois, Ben Jaâfar a refusé de la signer car il ambitionnait lui aussi la présidence et craignait la réaction du régime à son retour.

En 2008, Marzouki a signé une lettre adressée à Obama, rédigée par Radhouan Masmoudi, lui demandant d’intervenir dans le monde arabe pour y instaurer la démocratie. Cet appel initiait les préparatifs de ce qui sera appelé le « printemps arabe », coïncidant avec l’année où la chaine de télévision Al-Jazeera ouvrait ses portes pour embaucher les partisans d’Ennahdha.

J’ai rompu tout contact avec Marzouki depuis 2003, et ce pour ses agissements inconsidérés, sa langue de vipère, son égoïsme et son narcissisme outré. De ses innombrables attitudes répréhensibles, je n’en citerai que deux, mais particulièrement révélatrices du personnage.

La première, c’était après l’avoir accueilli à l’aéroport. Nous étions convenus d’un rendez-vous pour lui présenter une amie algérienne, professeure d’économie dans une université parisienne et militante au sein du FFSA (Front des forces socialistes algériennes).

Marzouki est arrivé au rendez-vous. Je l’ai salué et prié de s’asseoir. Mais il est resté debout. Puis, mettant ses mains à plat sur la table, il m’a lancé à brûle-pourpoint: « Allez, viens avec moi. Ahmed Manai ». « Où aller, alors que nous sommes en rendez-vous avec la dame ? », lui dis-je. Celle-ci était assise à une table voisine. 
« Tu vas venir avec moi au CPR (Congrès pour la république) », m’a-t-il répondu. Interloqué et désappointé, je lui ai rétorqué: « Même si tu étais venu pour braconner une prostituée, tu devrais traiter celle-ci avec respect ». Il est alors parti sur-le-champ, ignorant la femme qu’il devait rencontrer et restant sourd à mes rappels à l’ordre.  

La deuxième, c’était au cours d’un colloque organisé à Paris, au début de l’année 2003. A la fin de la séance matinale, alors que les participants avaient quitté la salle des travaux pour se diriger vers le restaurant, je tenais mon plateau et cherchais une chaise vide. J’en ai aperçu une à la table occupée par Marzouki. C’était juste en face de lui, et je m’y suis installé à contrecœur. Je l’ai salué et nous avons commencé à parler de la situation en Tunisie. A un moment donné, nous avons évoqué la sécurité. Et parlant de la police politique, il s’est mis à baver et postillonner.
 Je me suis exclamé en restant courtois: « Si Moncef, la sécurité est indispensable dans toute société et sous n’importe quel régime !». Furieux, il s’est levé brusquement, a pris son plateau et est allé s’asseoir à une autre table en s'écriant sur un ton rageur : « Puisque tu aimes la sécurité, reste là avec ta sécurité ! »

Sans doute certains se souviennent-ils comment, le 1er janvier 2012, il a présenté ses vœux de chef d’Etat à tous les corps civils et militaires, en omettant le corps sécuritaire. Le lendemain, il a été contraint de se rattraper suite à la vague de protestations suscitée par son faux pas politique.

J’ai tenté, des années durant, d’inciter Marzouki au dialogue sérieux concernant l’alternative qu’il envisage et de le prévenir contre le danger de penser et d’œuvrer à faire tomber le régime et de causer un vide constitutionnel, faute d’alternative viable, capable d’assumer les charges de l’Etat. Mais il est resté fidèle à son tempérament impétueux, fougueux et à sa nature révolutionnaire, un rôle qu’il maîtrise parfaitement.

Je me suis habitué à ne garder de ceux que j’ai connus, y compris ceux qui m’ont fait du mal, que le bon côté. Mais je suis incapable de percevoir ce bon côté chez Moncef Marzouki. En lui, je n’ai trouvé que de l’ingratitude, de l’égoïsme, de l’arrogance, de la médisance, sans omettre le mensonge.

Parmi ses mensonges, je n’oublierai jamais ce que, lui et ses nervis, ont colporté sur moi et mon fils dans son livre noir, en prétendant s’appuyer sur les archives de l’ATCE (Agence Tunisienne de Communication Extérieure).

Je dédie ce papier à certains de ses camarades du parti, ceux qui ont été promus ministres et conseillers d’ Etat, et qui venaient me voir pour se plaindre de leur président et de sa mauvaise conduite à leur égard. Moncef Marzouki a réussi à faire le vide autour de lui, puisque seulement 4 membres fondateurs sur les 31 que comptait le CPR à sa fondation en 2001 étaient restés fidèles au poste en 2011.

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