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Libye : les leçons de la tyrannie

Plus qu’être tristes, nous avons mal. Mal de voir des bombardiers occidentaux sillonner le sol libyen, car cela éveille en nous des souvenirs douloureux. Mais nous avons plus mal encore de voir ces foules humaines brandir l’effigie du colonel en Libye. Plus mal encore d’entendre Kadhafi dire que le peuple libyen est prêt à mourir pour lui. Nous dénonçons les frappes militaires occidentales car ces pays sont soupçonnés, à juste titre, de n’agir que pour leurs intérêts stratégico-économiques et non de secourir des vies humaines, mais est-ce vraiment une découverte que nous faisons maintenant ?

L’expansion économique est au cœur de l’Occident depuis sa naissance en 1492. La justification juridique, intellectuelle, médiatique ne fait que suivre et servir la force impériale. La philosophie du capitalisme est une logique de guerre. Celle-ci est même menée, d’une façon « soft » au sein des pays occidentaux : qu’en est-il lorsqu’il s’agit d’autres peuples, et de surcroît des Arabes, détenteurs de richesses en plus ?…

Mais qu’en est-il de ces dirigeants arabes censés protéger leurs peuples ? Comment avons-nous admis qu’un homme tel que Kadhafi puisse régner sur un pays pendant plus de quarante ans ? Comment avons-nous pu accepter que des richesses aussi colossales que celle de la Libye soient gérées par un homme, sa famille et ceux qui le servent ? Comparons avec un autre pays de la région : Israël. Avec un nombre d’habitants similaires mais avec des richesses complètements différentes, nous avons d’un côté, Israël une puissance, et de l’autre, la Libye, une ferme familiale.

Comparer la Jamahiria de Kadhafi à « une démocratie à l’athénienne où chacun à le droit à la parole (1) » est un non sens philosophique et historique à la fois. Peut-on comparer Kadhafi à Périclès. Athènes, à son époque, voulait être l’éducatrice du monde alors que Kadhafi veut être à la fois le Nasser des Arabes, le Che du tiers monde et le roi des rois africains et maintenant il se moule dans le personnage de Néron. Athènes était plus célèbre par ses penseurs (Socrate, Platon, Aristote, Pythagore..) que par la figure politique de Périclès. La Libye, depuis plus de quarante ans, est représentée par une seule image, une seule voix…. Celle du Guide. Ce n’est que suite à l’insurrection populaire que commence à émerger d’autres visages, d’autres voix… La Libye commence à devenir plurielle. Elle nous présente des voix sensées, à l’inverse de celles du guide et de son fils, représentées par des personnes à l’intérieur et des opposants à l’extérieur. La grandeur d’Athènes revenait à l’esprit de liberté qui l’animait alors que la Libye de Kadhafi a réduit le peuple libyen à n’être que l’ombre de lui-même.

L’opposition à l’extérieur ne nous rappelle-t-elle pas le passé récent de ces dictatures arabes qui font saigner leur pays et obligent leurs jeunesses au choix forcé de l’exil ? Kadhafi, en 1969, s’est présenté comme l’héritier de Nasser. Depuis la Révolution des officiers libres en 1952 en Egypte, les pays arabes sont devenus la propriété de leurs dirigeants. La force est devenue la seule dépositaire de la légitimité, le primat du sabre sur l’esprit, de la force sur la justice. L’ensemble des dirigeants contre lesquels se révoltent les peuples arabes sont des militaires ou des personnes cooptées par l’institution militaire (Tunisie, Egypte, Libye, Yémen, Algérie, Syrie (2) ). C’est cette période qui a commencé en 1952 que la Révolution arabe est sensée clore ? Sortir du l’aire du Nassérisme est la tâche philosophique de ce printemps arabe.

L’infantilisme du peule, la dépossession de celui-ci de ces droits, l’état de soumission populaire dans lequel il s’est trouvé ces dernières années est l’autre versant du Nassérisme. Cette face du Nassérisme est à l’origine de l’état de dépendance et de sous-développement dans lequel se trouve le monde arabe et sur lequel ont fleuri les thèses de l’aspiration de ces peuples à la servitude. Fils spirituel de Nasser, Kadhafi en est le modèle type. Obnubilée par la force, donc par le pouvoir, la peur s’est enracinée dans le paysage des peuples arabes. Mais, comme le signale Habermas, la domination s’intériorise pour le désir de la domination.

Nous sommes, contre notre corps défendant, devenus des petits Saddam et des Kadhafi en puissance. Chacun, à son niveau, voulait être le chef de quelqu’un, de quelque chose… en étant bien entendu le serviteur du chef suprême. Un homme libre n’admet ni la persécution ni la servitude. Malheureusement, dans le monde arabe, la personnalité arabe oscillait entre la servitude et la persécution. Les peuples arabes se soulèvent pour inscrire l’être arabe dans une nouvelle dynamique de l’histoire. Nous devons à jamais bannir, de notre quotidien, de notre imaginaire, l’image du chef comme seul symbole de notre honneur alors qu’il est la source de notre déchéance humaine.

Que dire à ces voix qui s’élèvent pour crier non au retour du colonialisme, à l’ingérence étrangère et continuent de voir en Kadhafi aujourd’hui, et en Saddam hier, des victimes et les seuls chefs arabes qui ont osé dire non à l’Occident ? Alors que ceux-ci n’ont vécu et existé que par et pour l’Occident. Pour leurs gloires, ils ont opprimé leurs peuples et servi l’Occident.

Avons-nous pris la mesure de la menace de Kadhafi contre son propre peuple lorsqu’au début de l’insurrection, il annonçait qu’il purgera la Libye de toute forme de rébellion, maison par maison, mètre par mètre, ruelle par ruelle ? Avons-nous saisi le désarroi, l’affolement, la peur qui se sont abattus sur une population torpillée par mer, air et terre ? Que peuvent faire des manifestants transformés en insurgés, ne possédant que des armes rudimentaires, devant l’avancée des colonnes infernales des forces de sécurité de Kadhafi ? Sommes-nous mieux placés que les Libyens, principalement les diplomates qui siègent aux Nations Unies et qui ont demandé dès le début, l’aide internationale ? Ceux-ci connaissent, mieux que quiconque, la mégalomanie et la cruauté de l’homme de Tripoli.

A qui incombe, en premier lieu, la responsabilité de cette intervention militaire ?

N’est ce pas à l’homme Kadhafi ? N’a-t-il pas réduit la Libye à sa seule personne ? Peut-on admettre qu’un grand pays arrive à cette réduction et n’existe qu’à travers l’image d’un seul homme ? Les Pharaons, eux aussi, ont construit les pyramides mais n’ont-ils pas réduit leurs peuples en esclavage ? Que dire aussi de ces foules qui brandissent l’image du guide comme autant d’icônes à vénérer ? Nous qui avons cru que l’Islam avait pour but de libérer l’humanité de l’idolâtrie alors que c’est chez les peuples arabes que l’esprit du paganisme continue à sévir !

Ces foules qui crient, « Dieu, Maamar et la Libye seulement » ne nous rappellent-elles pas la situation de la soumission populaire des pays arabes ? N’est–ce pas pour abolir cet état de servitude que les peuples se soulèvent. Kadhafi et les kadhafistes représentent le passé, une époque révolue, l’image que nous devons extirper de notre quotidien, un passé qui est notre honte. Un homme, à lui seul, peut transformer la Libye en terre infernale, et c’est une chose qui défie le bon sens.

J’ai plus mal encore en voyant ces gens brandir le portrait de Kadhafi et en entendant les kadhafistes défendre l’indéfendable et présenter les rebelles comme des terroristes d’Al-Qaïda qu’en voyant les Occidentaux bombarder les colonnes infernales et terribles des forces de sécurité de Kadhafi, qui, elles, étaient décidées à semer la mort à Benghazi et transformer cette ville en champ de ruine. La dangerosité de Kadhafi est attestée par ses dires, son attitude, son itinéraire, sa personnalité et son histoire.

La communauté internationale n’est intervenue que parce que les peuples arabes ont légué leurs destins à des chefs impotents. C’est avant tout l’image de notre impuissance que nous devons saisir dans l’intervention militaire des Occidentaux en Libye. Nous, les peuples arabes, en première instance, nous sommes responsables de ce désastre. Les peuples arabes se sont enfin soulevés pour être les maîtres de leurs destins. Les peuples mis à l’écart pendant des décennies qui font irruption et décident de participer à l’Histoire doivent savoir qu’ils ont un prix à payer. Le prix de leur silence, le prix de leur soumission, le prix de leur compromission passés… L’Histoire est tragique.

Continuer à accuser les Occidentaux d’être au service de leurs intérêts économiques est une redondance. Parler de colonisation pour ces peuples arabes en révolte c’est méconnaître le souffle et la charge que porte le vent de la révolte. N’avons-nous pas, ces derniers jours, intériorisé la victoire militaire de Kadhafi par ce tapage médiatique : « Les forces de Kadhafi progressent sur Benghazi ». En donnant aux forces de Kadhafi le temps de progresser, la communauté internationale voulait se donner l’image de sauveur. C’est cette image et ce rôle que nous leur refusons. L’intervention militaire ne fait qu’accompagner cette contestation populaire qui s’est transformée en rébellion dans laquelle les insurgés payent de leurs vies leur désir de liberté et d’indépendance.

Nous devons faire confiance à ces peuples et les accompagner pour qu’ils ne se sentent pas endettés envers la communauté internationale. Reconnaissants oui, endettés non. Car Kadhafi est aussi le produit de cette communauté internationale. L’Occident a longtemps soutenu les dictatures, longtemps exploité les richesses des peuples ; n’est-il pas venu le moment, pour lui aussi, de payer sa dette envers les peuples.

C’est à nous de le contraindre, c’est aux peuples du monde qu’incombe la mission d’amener cette communauté internationale à s’acquitter de cette dette et permettre aux Libyens, dans un avenir proche, de choisir librement leur destin. Sans omettre que ceux qui se sont abstenus lors du vote de l’intervention militaire à l’ONU et ceux qui étaient contre une zone d’exclusion aérienne à la Ligue arabe ne visaient aussi que leurs propres intérêts. Force est de reconnaître que ceux qui ont agi prennent des risques : nous les remercions. Ils se rachètent du mal qu’ils ont fait, hier, à ces peuples et à leur propres peuples quand ils s’inclinaient devant la tente du tyran et ses semblables.

Mais, demain, c’est la volonté des insurgés et leur passion de la liberté comprise dans l’horizon de la Révolution arabe qui bâtiront la Libye nouvelle. Nous commettons une erreur de jugement dans notre analyse de l’équation Communauté internationale-intervention en Libye en occultant la nouvelle donne : le printemps arabe. Une nouvelle jeunesse est là et elle crée une nouvelle dynamique de l’Histoire. Plus rien ne sera comme avant dans le monde arabe. Prenons en acte.

Notes :

(1) Christian Graef, Le Monde, « les amis français du colonel », 20-21 mars 2011

(2) Les monarchies plongent leurs racines dans la dynastie des Ommeyades qui ont vidé l’Islam de son essence démocratique. Insufflée au XIX siècle par la doctrine Wahhabite de l’Arabie Séoudite, la Monarchie se présente comme l’horizon indépassable de l’organisation politique de la société musulmane alors qu’elle en représente le moment axial de la naissance de l’autoritarisme et de tous les attributs qui en découlent.

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