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Le temps de la haine?

Les enquêtes et autres indicateurs le révèlent quasi chaque jour, les Français interrogés montrent de moins en moins de tolérance envers leurs compatriotes d'ethnie ou de confession religieuse différentes de celles de la majorité. On a le sentiment que le racisme, sur le même mode que le viol, est la faute de la victime. Trop colorés, trop vêtues, mauvais accents, pas assez intégrés, trop nombreux, trop paraisseux, trop dangereux, bref le fantasme est sans limite. L'accusation aussi.

Mais les dérapages racistes dans la presse, les insultes contre une ministre ou les joueurs de l'équipe de France de football (victoire comprise), les agressions islamophobes, les raccourcis haineux cuisinés sur des plateaux de télévision par des intellectuels de la vingt-cinquième heure, eux, sont bien réels. Jusqu'à l'extrême droite qui, dans son registre de la blague de comptoir, déclare que la France est le pays le moins raciste du monde. La réalité est celle d'une parole décomplexée, quasi régressive tant du point de vue moral que politique. Comment est-elle devenue possible? Parce qu'elle est possible, et ce depuis les années 1980.

Le frémissement fut là, dans le compromis électoral opportuniste avec le Front National, dans le silence face à la pensée binaire "nous contre les immigrés", dans la diabolisation de l'islam et ces campagnes médiatiques abjectes, et surtout dans une confusion exotique entre une vraie crise économique et le cinéma du choc des civilisations dans les banlieues. Dans ces annés 2010 on n'est plus raciste par procuration, comme jadis, dans le confort d'un sondage anonyme ou au cours d'un repas du dimanche entre amis. La parole raciste est là, en pâture dans l'espace public, revendiquée. Désormais pour les racistes le fléau consiste à dire que nous sommes dans l'Histoire postcoloniale jusqu'au cou et que nous ne nous noierons pas seuls. L'illusion y gagne, la connaissance y perd. Puis il y eut aussi la construction du mythe du communautarisme, alors que la classe politique et les médias dont l'entrisme transfigure la déontologie en une farce, sont l'emblème parfait du communautarisme qui un jour devra s'examiner si la France souhaite consacrer un nouveau modèle éthique public pour le XXIème siècle. Et aujourd'hui, le silence.

Ces braves gens qui savent laisser leur place dans le métro ne veulent pas d'arabes, de noirs chez eux. C'est entendu. Quand on se croit dans son droit, on connaît bien son ennemi. Suffit de consulter la pléthore de sites web, pas juste les nationalistes, les identitaires, ou les intégristes catholiques, mais ceux de cette France que l'on dit moyenne. Le florilège sur Internet est ahurissant, peu oublieux de ces relents de la lettre anonyme du temps de Vichy. On met du coeur à mépriser l'Autre, beaucoup moins à assumer son propre venin. C'est vrai que l'indignité du racisme s'est banalisée, elle n'a vraiment rien d'héroïque n'en déplaise aux matamores du saucisson pinard. Les valeurs n'ont pas disparu, elles se sont inversées. Ce n'est pas la haine qui devrait tenir le haut du pavé, mais le courage et la justice. On ne peut rien pour ceux qui acceptent de dégrader leur âme. En revanche, ceux qui subissent les avanies quasi quotidiennes, qui développent des stratégies pour éviter les situations critiques, détournent le visage, font silence, ou qui voient le chômage les frapper trois fois plus que la moyenne nationale, eux, doivent être renforcés dans leurs droits citoyens pleins et entiers. Chez les politiques, dans la presse, des gens bien intentionés déclarent à qui veut l'entendre qu'on ne laissera plus rien passer, qu'on voit les principes même de la république menacés par cette peste du racisme.

La question n'est pas là, elle est dans une position qu'il fallait adopter dès le début et qui ne le fut pas. L'esprit a perdu de sa vigilance. Même les associations, à trop vouloir s'enticher de postures paternalistes, n'apportent plus rien à la définition d'une lutte contre les discriminations. Pas étonnant que SOS Racisme ou Ni Pute Ni Soumise par exemple soient aujourd'hui des coquilles vides dont la démarche critique s'est résumée à des arrangements et une stigmatisation de la différence au nom de la sacro-sainte l'assimilation. On découvre comment de la défense des droits au ridicule, il n'y a qu'un pas.

Les démocrates, eux, c'est-à-dire la majorité des Français, espèrent ne l'avoir pas franchi. Comment être sûr? D'abord revenir à la réalité: la France est multiculturelle, il n'y a pas à démentir la logique de l'Histoire, et cela ne remet point en question les principes de la nation. Dès lors celui qui désespère de la grandeur de son pays n'est pas un fou mais un lâche, quelqu'un qui se passionne pour ce qui l'égare. Soyons clairs, l'oeuvre commune aujourd'hui, cet effort incessant qui fait la France, est de remettre la liberté au coeur des débats. Oui cette liberté si paradoxale, la mienne au nom de la vôtre, qui que vous soyez, et qui n'est pas une soumission béate à une idée sèche et abstraite, mais un accord au bien commun. Et ce dernier ne va pas sans une sollicitude, peut-être même une révolte, de tous les instants pour ne plus rien nier de notre humanité. Et pour cause, le racisme croît dans le confort du simplisme, se convainc que les illusions peuvent être raisonnables, et finit par agiter moins d'espérance que d'angoisses.

Ainsi par exemple tout un chacun opine-t-il du bonnet: voyez-vous, ce serait presque à travers toute l'Europe que l'extrême droite s'est installée dans les paysages politiques, ou bien, en vérité la mesure de la mondialisation se saisit dans le renforcement des frontières et du sentiment national. Tout cela est exact, seule la méthode est fausse. Le racisme revient à dire non, avec les apparats de l'objectivité. Mais au fond on sait qu'il y a une mystification, une douleur peut-être, pour éviter de se mettre en règle avec la réalité de son double citoyen. Dans le racisme il faut autant tenter de comprendre ce qu'il signifie que ce qu'il refuse. En outre, si on lit entre les lignes, on relève aisément que chez ces disciples de la haine de l'Autre, il y a une peur que l'Histoire ne leur rende jamais d'une main ce qu'elle leur a pris d'une autre. La nostalgie est mauvaise conseillère.

Les malentendus sont inévitables: le droit du sol date de 1791, et le grand brassage ethnique a commencé dès après la première guerre mondiale – ce n'est seulement qu'en 1950 que la France retrouve sa population de 1914. Doit-on à nouveau ressortir quid les origines africaines d'Alexandre Dumas, ou celles algériennes d'Édith Piaf, en guise de conversion honorable à la richesse de l'identité française? Plus prés de nous, Nicolas Sarkozy illustre ce melting pot, et son successeur à la présidence de la république porte le nom d'un autre pays. Qui continue-t-on de bluffer? Pour combien de temps encore?  

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