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Le paradoxe du derviche tourneur

La pratique des Derviches tourneurs est souvent réduite à un folklore, à un spectacle touristique, cantonnée à l’une des expressions de la « culture turque ». Cette attitude s’est développée notamment sous l’impulsion du nationalisme moderne. En affirmant la dimension spectaculaire du Derviche, une véritable politique d’annihilation et d’extraction de la substance de cette pratique fut menée.

Elle est, dans d’autres cas de figure, attaquée car qualifiée de bidaa’ (innovation) par une partie du monde musulman, qui y voit une pratique extérieure à la tradition coranique, une pratique exogène ayant vocation à noyer les prières classiques dans un relativisme pouvant aboutir à la désarticulation de la dimension exotérique de l’islam.

D’aucuns lui ont attribué des origines extérieures : tantôt zoroastriennes, tantôt issues d’anciennes traditions anatoliennes, tantôt considérées comme un produit de la philosophie platonicienne.

L’idée exposée ici contrevient à toutes ces interprétations, pour affirmer une thèse simple : cette tradition n’est ni une expression artistique ou folklorique d’origine antéislamique, ni un élément exogène s’infiltrant comme prière en remplaçant les rituels admis par l’Islam orthodoxe. Il s’agit d’une pratique religieuse s’inscrivant pleinement dans le prolongement du dhikr. Faire sa genèse conduit directement à la source dont elle puise toute son anthropologie : le Coran.

LE TAWHID, UNE RÉALITÉ VÉCUE

La particularité qui constitue la conception du Tawhid dans les traditions bātinī (ésotériques) en islam réside dans le fait qu’il ne puisse être réduit à un concept abstrait, à une simple affirmation du monothéisme par opposition au polythéisme. Trop souvent, ce principe est réduit à une idée désincarnée, extérieure et extrinsèque à la réalité de l’humain et de la création. On le comprend et l’intègre intellectuellement, mais sans réussir à l’appréhender par-delà la raison discursive.

Or, cette réalité que recouvre le terme de Tawhid est que nous ne sommes pas qu’une création ex nihilo, extérieure à Dieu, mais que nous procédons directement de Lui : Il est notre source ontologique. Car, sans cesser d’être Un, Il a consenti à Se rendre sensible à Lui-même.

C’est donc d’abord une expérience intérieure, avant d’être l’objet d’une herméneutique conceptuelle.

Précisément, cette intégration du Tawhid comme réalité métaphysique ultime puise son origine directement du Coran : « Dis : Il est Dieu, Unique. » « قُلْ هُوَ اللَّهُ أَحَدٌ » (Sourate 112, verset 1). Sur ce sujet, une parole souvent attribuée à l’imam Ali : « La connaissance de la vraie nature de soi est indissociable de la connaissance de Dieu. » met en exergue toute la dimension intérieure du cheminement vers Dieu, ce retour à l’origine, à l’unité, en passant par soi. La vérité ne peut donc être vécue qu’en nous, par l’éveil de la Conscience.

Dans le Coran il est dit « Il y a des signes en eux-mêmes et à l’extérieur d’eux-mêmes, jusqu’à ce qu’ils voient la vérité. » « سَنُرِيهِمْ آيَاتِنَا فِي الْآفَاقِ وَفِي أَنْفُسِهِمْ حَتَّىٰ يَتَبَيَّنَ لَهُمْ أَنَّهُ الْحَقُّ » (Sourate 41, verset 53) ainsi, si les signes existent en nous mêmes, la vérité n’est pas seulement extérieure, elle est aussi (et surtout) intérieure.

C’est alors par la transcendance de la multiplicité de nos identités terrestres (ethniques, culturelles, politiques et même religieuses) que l’on peut appréhender cette véritable identité. Le Coran l’illustre par ce verset : « À Dieu appartiennent l’Orient et l’Occident. Où que vous vous tourniez, là est la Face de Dieu. » « وَلِلَّهِ الْمَشْرِقُ وَالْمَغْرِبُ فَأَيْنَمَا تُوَلُّوا فَثَمَّ وَجْهُ اللَّهِ » (Sourate 2, verset 115). Une mise en lumière claire de la transcendance, par Dieu, des divers paradigmes dans lesquels l’humanité s’inscrit dans le monde terrestre. Il n’est ni d’Orient ni d’Occident, il est partout et surtout en nous. N’a-t-il pas révélé qu’Il est plus proche de nous que notre veine jugulaire ? « وَنَحْنُ أَقْرَبُ إِلَيْهِ مِنْ حَبْلِ الْوَرِيدِ » (Sourate 50, verset 16)

LE DHIKR, LA MÉMOIRE DE L’ÂME

Si l’être provient d’une source première, unique et originelle, quel chemin donc éveillera le souvenir enfoui sous les décombres de l’existence matérielle ? C’est ici qu’intervient le Dhikr.

D’un point de vue étymologique, dhikr vient de la racine arabe dhikr (الذكر), qui signifie « mémoire » c’est alors à travers celui-ci que l’âme se rappelle sa source. La nostalgie de l’âme est notamment portée par ces verset : « Invoquez-Moi Je vous invoquerai » « فَاذْكُرُونِي أَذْكُرْكُمْ » (Sourate 2, verset 152). 

Cette pratique ne dispose pas de codification rigide dans le Coran : elle est libre. Dans la vision du Tawhid, Dieu est l’origine par laquelle nous procédons ; le dhikr est une réponse à son souffle. Par celui-ci, l’âme retourne à sa source et en cela elle s’apaise comme le rappelle le Coran : « N’est-ce point par l’évocation de Dieu que les cœurs s’apaisent ? » « أَلَا بِذِكْرِ اللَّهِ تَطْمَئِنُّ الْقُلُوبُ » (Sourate 13, verset 28).

Le dhikr peut prendre toute forme qui incarne, porte et donne sens à ce rappel. Toute expression artistique, poétique, architecturale ou corporelle, tournée vers la célébration de l’Origine devient rappelle du divin. « Ceux qui invoquent Dieu, debout, assis, couchés sur le côté… » « الَّذِينَ يَذْكُرُونَ اللَّهَ قِيَامًا وَقُعُودًا وَعَلَىٰ جُنُوبِهِمْ » (Sourate 3, versets 190-191).

Par la concentration qu’il impose, il a pour vocation de déchirer la brumeuse nappe de confusion propre à l’esprit ordinaire, afin de laisser apparaître la Réalité divine, source de toutes les réalités de la création. Prononcé à haute voix, en chuchotement, parfois soutenu par le chant, la musique ou le mouvement (comme chez les derviche tourneur, disciples de Rumi que nous verrons plus tard), le dhikr doit finir par prendre possession du cœur et aboutir à une forme d’union extatique.

L’AMOUR, LE MOTEUR DE LA QUÊTE

L’islam lui-même signifie « abandon ». Cette relation d’abandon intérieur ne peut se concevoir que dans l’amour profond. « Il les aime et ils L’aiment. » « يُحِبُّهُمْ وَيُحِبُّونَهُ » (Sourate 5, verset 54). C’est le fil intérieur qui traverse toute la tradition bātinī en islam.

Un dicton turc marque ce rapport fondé sur l’amour, il est repris notamment par la confrérie des Mevlevis qui le met en lumière : « Aşk olmazsa meşk olmaz », s’il n’y a pas d’amour, il n’y a pas de transmission.

Mevlana Jalal Al-Din Rumi, fondateur des derviches tourneurs, poète persan né à Balkh (Afghanistan) était déjà un grand érudit, un théologien reconnu issu d’une famille de savants ; il maîtrisait les outils intellectuels et rationnels à la perfection. Mais sa rencontre avec Shams, (un Derviche errant originaire de Tabriz) en 1244 à Konya (Actuelle Turquie), est d’une autre nature : elle aura pour effet de transmuter son rapport à la lettre et à la tradition. Car, là où Rumi maîtrisait le savoir, Shams lui apporta la connaissance ; là où Rumi expliquait Dieu, Shams le lui fit ressentir.

L’hagiographie s’accorde sur la réaction de Rumi à leur première interaction : il s’évanouit.

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Shams (contrairement à beaucoup d’interprétations modernes) n’est pas un objet d’amour en soi : il est théophanie, manifestation du Divin. Rumi se dissout en lui comme le feu consume pour faire apparaître la vérité. L’amour qu’il éprouve, qu’il décrira par la suite dans ses poèmes, est l’amour de Dieu se manifestant à travers Shams.

C’est précisément dans le fruit de cette relation que Rumi se met à tourner lors de ses extases spirituelles.

LA DANSE GIRATOIRE, INCARNATION DU TAWHID

« وَلِلَّهِ الْمَشْرِقُ وَالْمَغْرِبُ فَأَيْنَمَا تُوَلُّوا فَثَمَّ وَجْهُ اللَّهِ إِنَّ اللَّهَ وَاسِعٌ عَلِيمٌ »

« À Dieu appartiennent l’Orient et l’Occident. Où que vous vous tourniez, là est la Face de Dieu. Car Dieu est Immense, Omniscient. »

(Sourate 2, verset 115)

Rumi dansait constamment, surtout après le départ de Shams de Tabriz. Cependant la cérémonie (le Sema) fut codifiée plus tard par son fils, Sultan Veled. Le Sema (ou Sama’) signifie « écoute », l’écoute des profondeurs, l’impératif de Rumi : « Entends la plainte du roseau » (la mélodie du ney, exprime la nostalgie de l’âme séparée de sa source divine). 

Le Sema ne représente en aucun cas un substitut à la prière classique admise par la majorité des musulmans (Namaz/Salat), mais une forme de dhikr (les Derviches tourneurs répètent de manière permanente Lā ilāha illā Allāh en tournant).

La symbolique de la cérémonie (Mukabele, de la racine arabe المقابلة) se déroule par phases successives comportant chacune une symbolique propre. Le Derviche procède à l’enlèvement de son manteau noir qui symbolise l’ego, cette étape faisant référence au dépouillement de celui-ci. Apparaît alors la tenue blanche, qui fait écho au linceul, le drap blanc dans lequel on enveloppe les morts. Le bonnet de feutre porté sur la tête du Derviche est le Sikke, renvoyant à la pierre tombale. Tous les éléments matériels caractérisant le Sema renvoient à une anthropologie et à une esthétique de la mort : ils posent les bases de la préparation à l’extinction de l’ego (El Fana).

Les mains adoptent une posture spécifique. La main droite, paume vers le ciel, est l’allégorie de la réception de la lumière divine. La main gauche, paume orientée vers le bas, représente la transmission vers la terre, une ouverture vers le monde matériel. Le Derviche se transforme symboliquement en un canal, un passant : il n’existe plus en tant qu’individu séparé, la lumière de Dieu passe à travers lui, il devient un miroir de la théophanie. 

Le mouvement est caractérisé par un tournoiement, à l’image de la révolution des planètes autour du soleil, du mouvement des astres dans l’univers. Les Derviches tourneurs  se déplacent de gauche à droite de manière circonférentielle, animés par une aspiration à retourner au centre, au point d’origine.

Le Derviche passe du mouvement cosmique à la mort mystique pour devenir l’épiphanie du flux créateur. Métaphysiquement, il s’agit d’un retour à l’Origine divine, d’une syntropie. Le  derviche tourneur. ne tourne pas pour exister en soi, mais pour au contraire, se fondre dans l’existence, dans al-wihda al-ilāhiyya (l’Unité divine) explicitée précédemment. Toute cette succession de mouvements n’est produite qu’en vertu de ce que les soufis appellent la mort avant la mort : l’extinction de l’ego, la dissolution du moi dans l’Un.

Les paroles de Rumi illustrent finement l’état d’âme qui pousse le Derviche à tourner :

« Comment l’âme pourrait-elle ne pas prendre son essor, quand de la glorieuse Présence, un appel affectueux, doux comme le miel, parvient jusqu’à elle et lui dit : “Élève-toi” ? […] Comment le soufi pourrait-il ne pas se mettre à danser, tournoyant sur lui-même comme l’atome, au soleil de l’éternité, afin qu’il le délivre de ce monde périssable ? Vole, vole, oiseau, vers ton séjour natal, car te voilà échappé de la cage et tes ailes sont déployées. Éloigne-toi de l’eau saumâtre, hâte-toi vers la Source de vie… »

Rûmî, Divân-é Shams-é Tabriz

L’islam ontologique du derviche tourneur

« Souvenez-vous de Moi, et Je Me souviendrai de vous. » « فَاذْكُرُونِي أَذْكُرْكُمْ » (Sourate 2, verset 152)

Le  n’est donc pas un simple chorégraphe. Il est un cosmographe : il ne danse pas, mais reproduit le mouvement cosmique des astres afin de se fondre dans l’Unité. Le Derviche a dans sa quête l’aspiration de s’abandonner à Dieu, de se dissoudre en Lui, grâce à l’amour et par le mouvement.

Sa démarche n’est autre que l’expression d’une anamnèse : tourner pour se rappeler cette réalité antérieure au déploiement de la création matérielle. Sa démarche est celle du retour à la source, insufflée par la nostalgie de l’origine (el shawq) contenue en puissance dans chacun des êtres de ce monde, à laquelle le Coran fait écho par le terme de fitra.

Le derviche  ne « danse » pas pour exister ; il est en mouvement pour mourir avant de mourir (el fanā). Il est en mouvement pour anéantir son ego, pour devenir ce miroir de la théophanie, où son existence ne devient qu’un passage, un réceptacle de la lumière divine.

Finalement, si d’un point de vue étymologique, l’islam signifie « abandon » (avec pour racine salam, la paix), le Derviche tourneur  n’est-il pas l’expression la plus radicale de cette religion ?

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