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“La moyenne de notre taux de réussite au Bac est de 90 %”

La loi 2004 interdisant les signes religieux dans les écoles publiques est toujours d’actualité. Elle ne concerne plus uniquement les élèves mais aussi les mères de familles "voilées" interdites de sorties scolaires avec leurs enfants. En parallèle, certaines structures commencent à émerger comme le lycée Averroès, premier établissement musulman privé sous contrat avec l’Etat. Une première réussite dans le monde de l’enseignement qui ouvre ainsi la voie aux autres, qu’ils soient professeurs, étudiants ou encore parents. Rencontre avec le directeur de l’établissement, M. Makhlouf Mameche.

Pourriez-vous nous présenter votre école ?

Tout d’abord, j’aimerais dire qu’aujourd’hui, jeudi 22 décembre, est un événement historique. Nous venons de signer l’achat d’un nouvel établissement. Nous allons donc transférer le lycée Averroès dans nos nouveaux locaux de 5000 M² qui abritaient auparavant un ancien CFA (Centre de Formation et d’Apprentissage).

Avant d’en arriver là, le lycée Averroès a ouvert ses portes en 2003 avec 15 élèves seulement. A l’origine de ce projet, une dizaine de personnes toutes issues de l’enseignement et membres de la Ligue islamique du nord [association socio-culturelle créée en 1982, ndlr]. L’idée nous est donc venue en 1992, avec l’affaire du voile quand une vingtaine de jeunes filles du Lycée Faidherbe à Lille ont été exclues, car elles portaient le voile islamique.

Nous avons donc pris en charge l’enseignement de ces jeunes filles, aujourd’hui diplômées dont l’une d’entre elles est aujourd’hui Professeur de Physique-Chimie au Lycée Averroès. Nous sommes fiers, car nous avons réussi malgré toutes les difficultés rencontrées. Et c’est ce que nous continuons de faire aujourd’hui dans notre établissement qui était au départ un lycée d’enseignement général préparant aux baccalauréats économique et social (ES) et scientifique (S). Depuis l’année dernière, nous avons ouvert une filière technologique (STG ou Sciences et Technologies de la Gestion). Au total, nous avons une dizaine de classes.

Quel est le taux de réussite de votre lycée ?

Et bien l’année 2008, date à laquelle notre établissement a été passé sous contrat avec l’Etat, notre taux de réussite au baccalauréat fut de 100 %. Chaque année, la moyenne de notre taux de réussite est de 90 % . La même année, notre établissement a été classé 2ème dans la région Nord-Pas de Calais et 34ème parmi 1900 lycées. En 2009, une étudiante du lycée a même obtenu une moyenne de 19,13 au baccalauréat. Un exploit.

Pour en revenir justement à l’affaire du voile, comment avez-vous vécu la loi du 15 mars 2004 interdisant les signes religieux dans les écoles publiques ?

Nous savions qu’une loi de ce genre allait arriver un jour ou l’autre… Nous n’étions pas donc pas vraiment étonnés lorsque cette nouvelle loi est entrée en vigueur, ni vraiment concernés car nous avons ouvert notre lycée en 2003. D’ailleurs dans notre établissement qui est ouvert à tous, aussi bien aux musulmans qu’aux non-musulmans, le voile n’est ni interdit, ni obligatoire.

Nous avons en effet des jeunes filles voilées, et d’autres qui ne le sont pas. Tout se passe très bien. J’aimerais ajouter qu’il n’y a pas de sélection stricte pour les jeunes qui souhaitent intégrer notre école. Bien-sûr, nous étudions les dossiers d’inscription, mais nous prenons aussi les élèves moins bons car nous accompagnons aussi les élèves en difficulté.

Au début de l’interview, vous nous annonciez avoir acquis de nouvelles infrastructures dans lesquelles sera bientôt transféré le lycée Averroès. Comment avez-vous pu financer ce nouveau bien immobilier alors que vous étiez jusqu’à peu une association ?

Bonne question. Tout d’abord, il faut savoir que nos professeurs ont travaillé durant 5 années bénévolement. Ils donnaient 4 ou 5 heures de leur temps pour enseigner et travaillaient en parallèle dans d’autres établissements publics et privés, ce qui leur permettait d’avoir des revenus.

Cependant, je ne vous cache pas que les cinq premières années ont très difficiles pour nous. On a dépensé 2 millions d’euros de budget pour le fonctionnement général.

Heureusement, nous avions avec nous de nombreux donateurs qui nous ont toujours soutenus et sans lesquels cet établissement n’aurait jamais vu le jour. Près de 600 personnes au total nous ont versé 20 à 30 euros par mois pendant de nombreuses années.

Depuis 2008, nous sommes un établissent privé sous contrat avec l’Etat. Cela a été une grande nouvelle pour nous, un soulagement, car il faut une période d’observation de 5 ans pour pouvoir signer le contrat avec l’Etat, pour recevoir des subventions de la collectivité publique. Aujourd’hui, nos professeurs sont rémunérés par l’Etat.

Cependant, nous avons toujours besoin de fonds pour financer le budget de notre établissement qui est de 500 000 euros et qui comprend entre autres les cours d’éthique musulmane que nous dispensons et qui ne sont pas financés par l’Etat. Pour cela, nous avons toujours besoin pour l’instant de dons et lançons un appel aux membres de la communauté musulmane, aux mosquées et aux associations.

Justement puisque nous parlons d’argent, votre établissement est habilité à recevoir la taxe d’apprentissage. Vous avez d’ailleurs lancé une campagne pour encourager les entreprises à vous reverser cette taxe…

La taxe d’apprentissage est obligatoire pour toutes les sociétés quelles qu’elles soient. Cette taxe est reversée à un fonds commun. Les entreprises et les commerçants ont la possibilité de choisir de reverser cette taxe – tout ou partie – à un organisme de formation plutôt qu’au fonds commun du trésor public. Ils contribuent ainsi à la formation de nos jeunes, à leur carrière sans aucun coût pour leur commerce ou leur entreprise. Depuis 2010, notre lycée est habilité à recevoir la taxe d’apprentissage car nous avons ouvert une filière technologique (STG). Nous avons reçu 50 000 euros de taxe d’apprentissage, c’est ce que coûte une classe STG, du moins la rémunération des professeurs.

Comment pourriez-vous convaincre les entrepreneurs, musulmans ou non, d’attribuer cette taxe au Lycée Averroès ?

Notre établissement est quelque part un exemple pour les projets à venir, pour tous ceux qui souhaiteraient agir dans cette voie. Notre responsabilité est importante car nous n’avons pas le droit à l’erreur. Cela représente un grand projet pour la communauté musulmane que de réussir à maintenir et à développer des lycées de ce genre. A travers notre structure, on ouvre ainsi la voie aux autres en leur transmettant indirectement un message : Si Averroès a réussi à signer le contrat avec l’Etat, pourquoi pas eux ?

Nous leur disons simplement d’être vigilants. Ouvrir un établissement comme le nôtre, c’est établir un plan de financement, non pas pour un an mais pour cinq ans. Les enjeux sont importants. S’ils se sentent capables de prévoir et d’anticiper sur les 5 années à venir, c’est bon. Sinon, il ne vaut mieux pas se lancer dans un tel projet. Et puis, ce serait dommage de fermer l’établissement la première ou la deuxième année suivant son ouverture faute de moyens financiers.

Il faut bien réfléchir avant. Pour conclure, j’aimerais leur dire que nous offrons un enseignement de qualité et que notre établissement est ouvert à tous. Le versement de cette taxe à notre lycée est vital pour nous car elle contribue à bien former les élèves, pour le bien de nos enfants et les générations futures.

En dehors des activités que nous organisons (théâtre, sorties, visites…), nous avons effectué un voyage en Algérie du 08 au 13 décembre 2011 où nous sommes partis avec 44 élèves à la découverte de la ville de Tlemcen, capitale de la culture islamique 2011. Une visite culturelle extaordinaire.

Concrètement, comment faire pour vous reverser cette taxe ?

Il suffit de noter le lycée Averroès comme destinataire de votre taxe d’apprentissage lors de votre prochaine déclaration si vous la remplissez vous-même, ou bien demandez à votre comptable de le spécifier sur cette même déclaration. Il faut savoir, en France, que cette taxte d’apprentissage représente 5 milliards d’euros. Autant dire, un gros budget. J’appelle tout le monde à se pencher sur la question et savoir à qui est donnée cette taxe.

Nous faisons partie de ceux pour qui cette taxe est nécessaire à leur développement. D’autant plus que nous venons d’acquérir un nouvel établissement.

C’est une nouvelle page qui s’ouvre pour la communauté musulmane, non pas uniquement pour celle présente à Lille mais pour celle vivant en France. 7 autres établissements tels que le collège-lycée privé Al Kindi à Lyon, le collège privé Education & Savoir à Vitry-sur-Seine, le lycée La Réussite à Aubervilliers dans la région parisienne ou encore le collège privé Ibn Khaldoun à Marseille, entre autres, sont encore sous le statut d’association mais sont sur la bonne voie et tiennent le coup. C’est une fierté pour nous tous.

Propos recueillis par Leïla Nissa

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