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La crise croisée du printemps arabe: L’équation de l’homo politicus et de l’homo religiosus

Le printemps arabe a commencé le traitement d’une des questions les plus délicates et les plus controversées de la pensée arabe contemporaine, à savoir la relation entre religion et politique. Cette thématique pourrait laisser entendre que le mouvement révolutionnaire pense la politique à partir de la tradition, par exemple sous la forme du transfert de concepts théologiques vers le fait politique ou de la nationalisation, voire de la naturalisation, d’une doctrine religieuse. Tel n’est évidemment pas le cas parce qu’une telle équation serait irréaliste.

Aujourd’hui,le discours intellectuel arabe postrévolutionnaire fait largement appel à la notion d’idéologie pour définir la fonction de la religion dans la vie politique, sociale et culturelle. Il serait trop long de rendre compte ici de tout le fonctionnement d’essais et de publications de toute sortes qui portent explicitement ou implicitement l’affirmation de cette option idéologique et témoignent d’une claire et nette volonté d’idéologisation du fait religieux.

Cette nouvelle orientation politique de la pensée arabe contemporaine semble trouver sa justification majeure dans la conception de l’Islam comme foi et loi (‘aqida wa charia’a) ou comme religion et État (din wa dawla), en un mot comme un principe fondamental d’une « idéologie totale ». Une telle conception autorise naturellement à formuler les doctrines du pouvoir dans quelques sociétés arabes postrévolutionnaires par référence à la religion comme c’est le cas de la Libye ou du Yémen. Or la compréhension des sources de la religion, en tant que fondement de l’idéologie, n’est pas uniforme à travers le monde arabe. Le retour à ces formules théocratiques tend à sacraliser l’histoire et à créer une continuité imaginaire avec les origines.

En revanche, les appels au progrès, à l’innovation, à la créativité et à la libération de la conscience arabe de tous les tabous et de toutes les aliénations traditionnelles, invoqueront le légitime recours à un profond effort de réflexion (ijtihâd) pour instaurer une société moderne capable de relever les défis de ce nouveau contexte. Par contre, la pratique politique dans les pays du printemps arabe porte autant sur l’exaltation des valeurs de l’ « orthodoxie » classique.

L’identification de ces nouveaux thèmes peut être grandement facilité par l’inventaire socio-politique de la légitimité (charï’yâ), puisqu’en définitive le nouveau discours idéologique arabe est un discours visant soit à légitimer des options socio-économiques et politiques des différents gouvernements en place, soit à traduire les aspirations des élites plus ou moins contestataires.

Si on passe maintenant à la strate de la culture du fait politique dans la région du printemps arabe, on peut remarquer l’omniprésence du thème de l’authenticité (‘asâla), auquel les nouveaux « doctrinaires » se réfèrent avec prédilection. À ce niveau, les variations littéraires et politiques sur ce thème sont de nature à flatter les sensibilités religieuses des nostalgiques du passé ; mais ce genre de littérature politique est propre à exciter également l’imaginaire des jeunes prompts à s’enthousiasmer pour les évocations sentimentales des temps primitifs, irrésistiblement associés aux images idéalisées de l’histoire.

Dans les pays du printemps arabe, l’appel à l’authenticité sera un leitmotiv inlassablement repris sur tous les registres, y compris le registre politique. Ainsi, dans la logique cette nouvelle terminologie politique, la spécificité identitaire est devenue un mot-talisman, destiné à préserver le « sanctuaire » de la personnalité arabe plus ou moins menacée par « l’autre ». Et parallèlement à l’étude du vocabulaire politico-culturel évoqué ci-dessous, la lexicographie socio-culturelle est devenue porteuse des nouvelles valeurs politiques qui mériteraient une attention particulière.

Plus précisément, il serait intéressant de dresser l’inventaire de ce que nous appellerons les « mots-cibles », en ce sens qu’ils suscitent les anathèmes ou les réfutations des traditionalistes, en même temps qu’ils exercent une véritable fascination sur les modernistes et les progressistes. Parmi ces termes « magiques », objets d’incessantes dissertations et controverses dans les pays du printemps arabe, nous en retiendrons quelques-uns qui paraissent aujourd’hui polariser les aspirations ou les interrogations des uns et les malédictions des autres.

Il s’agit en l’occurrence de mots dont les diverses idéologies font un usage intensif parce qu’ils réfèrent à des concepts moraux et philosophiques auréolés d’un halo d’idéalisme, tels que : démocratie (dimûqrâtiyya) ; progrès (taqaddûm) ; émancipation (tahrir) ; pluralisme (ta’âdûd) ; égalité (mousawât) ; etc. Ces mots slogans qui sont susceptibles d’inspirer des idées forces et de faire vibrer la corde sensible chez le plus grand nombre de la population arabe mériteraient de faire l’objet d’une enquête minutieuse.

Le recensement de leurs divers emplois, avec les acceptations positives et les nuances ironiques ou dépréciatives qui s’y attachent selon la nature du discours en cause et la tendance propre de son auteur, est devenu essentiel pour comprendre le non-dit dans la politique arabe postrévolutionnaire.

Nawaat

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